Lemaître contre France Télévisions, Notes sur l'humiliation

Corps au ralenti, Christophe Lemaître.

Ce qu’il y a de terrifiant avec la télévision française, c’est son désir démiurgique de faire de l’immédiat une sorte de temporalité narrative dont la finalité se résume au présent le plus absolu. On a eu un exemple de cet exercice gratuit avec la télédiffusion des Jeux Olympiques. France Télévisions s’est prêtée à un petit jeu pour le moins cruel avec le jeune athlète Français Christophe Lemaître. Le coureur est clairement tombé dans le panneau de la petite lucarne qui, à défaut de célébrer le sportif, a préféré abattre l’homme. En compétition avec le reste du monde, le jeune a un passé un peu difficile. Il a été la tête de turc de ses camarades à l’école de la petite ville bourgeoise d’Aix-les-Bains avant de prendre sa revanche en courant, en courant vite et bien, en devenant la surprise et la fierté de sa ville alors qu’il en avait été le vilain petit canard. Il faut préciser que Christophe Lemaître n’est pas un intellectuel (mais on a pu comparer et il n’était  pas le seul dans l’Arène). Non vraiment, il n’y a pas grand chose qui a pu justifier la stratégie et les enjeux de la médiatisation française dont Christophe Lemaître fut la victime. France Télévisions a utilisé l’argument de la concentration du coureur avant les départs, son énergie discrète, en opposition absolue avec les stars écœurantes de ce show-biz indécent que sont devenus les sportifs de haut niveau avant leur carrière d’éleveur de bestiaux. Calme, concentré, le jeune homme a le visage de la détermination, celui de ceux qui n’intellectualisent pas l’exploit, de ceux qui vivent d’agir, sans faire de l’acte plus que ce qu’il n’est. Le sport est l’essence même de Christophe Lemaître. Il y avait  une naïveté sincère chez ce garçon. Il aura suffit que la star Usain Bolt commente cette attitude et salue la qualité du Français pour que France Télévisions scénarise la destinée de Lemaître au risque de l’anéantir. Et c’est ce qu’elle a fait.

La course au développement de cette personnalité est enclenchée dès le lendemain : reportages, interviews, auto-interview, lumières, gros plans, commentaires et témoignages de la famille, du milieu socio-culturel. On déballe tout sur  les habitudes alimentaires et les hobbies d’un garçon timide, à la limite de la gêne. Certes Lemaître n’est pas un intellectuel mais plus sûr encore ce n’est pas quelqu’un de médiatiquement viable, et la télé française a tissé sa toile autour de ce postulat. Sur le plan physique, France 2 et France 3 sont passées de la représentation d’un corps en mouvement, en quête et plein d’allure, à un type ramassé et anxieux, d’un visage volontaire et déterminé sur les couloirs à un regard un peu fuyant, à un sourire de geek introverti face à la caméra. Le son de la voix est faible (un cheveu sur la langue). Bref, les mots ne sont pas à la hauteur des courses. Forcément, et à ce petit jeu là la télévision fait semblant depuis si longtemps de découvrir l’homme derrière l’artisan que l’exercice se passe de gants. Les questions sont terriblement cruelles et injustifiables : « Si vous étiez un livre ? Une couleur? Un arbre? Un acteur ? ». On traque la pauvreté des arguments lorsque  les réponses sont percutantes, on fait du sportif Français l’anti-Bolt, l’anti-charisme, l’anti-star. On fait mine de découvrir ce Kaspar Hauser sortit d’un bled entouré de montagnes et de s’étonner que cet imbécile se prête si volontiers au jeu de massacre. Il évoque une comparaison physique avec Leonardo Di Caprio, avoue que pour un sportif de haut niveau il n’est pas rigoureux sur le plan diététique, ce à quoi France Télévisions rétorque en diffusant un reportage sur sa vie banale devant les jeux vidéo, le suit au fast food. Pendant ce temps là, la Jamaïque remporte les médailles et les télés (internationales) font d’Usain Bolt un dieu.

Résultat des courses : lorsque la caméra insiste sur  le sportif avant les départs, il y a chez Lemaître une gêne inédite, une conscience de (devoir) représenter cette discrétion qu’on a violée ; celle là même qui était sa force. Course après course il déçoit alors que personne n’attendait rien de lui au départ – et ce depuis l’enfance apparemment – alors qu’il aurait pu surprendre la Terre entière qui ignorait jusqu’à son nom moins d’une semaine plus tôt. À l’heure de la défaite de Lemaître lors de la finale du 200 mètres, France 2 alterne depuis la table de mixage, en direct, les plans des exercices musculaires qu’enchaîne juste après sa victoire Usain Bolt devenu recordman du monde, et l’image du Français étendu au sol, essoufflé et grimaçant, effondré de ne pas avoir été à la hauteur de la place que ce pays qui se déteste – et on le comprend – lui a imposé. Pour finir, Lemaître est reparti sans la moindre médaille alors qu’il avait fait l’impasse sur le 100 mètres. Il a déclaré qu’il ne prétendrait jamais plus à un tel niveau et il s’est avoué publiquement déçu par lui-même. Moralité télé-franciste : rien ne sert de courir il faut mourir à point.

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  • Merci cela me permet de pouvoir formuler ce qui me dérange dans cette forme des J.O
    Personnellement je pense bien pire du danger progressif et lancinant de tout cela
    merci infiniment à vous ,à votre pensée et qualité d’écriture
    Gérard Santi

    • Tout d’abord, merci beaucoup pour votre commentaire. Les retours des lecteurs comptent beaucoup pour nous.
      Nous pensons également que la forme télévisuelle des chaînes principales, pas seulement les J.O., représente un danger bien pire. Cependant, nous ne voulions pas aller trop loin en laissant penser que nous voyons le mal partout et nous avons alors essayé de modérer notre propos et de prendre du recul sur les dérives potentielles.
      Cordialement et merci encore.

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