L'énigme Michael Kohlhaas

Inutile d'attendre de des Pallières l'exubérance que lui offrait un tel sujet...
« Sans les ornements du réalisme, la représentation du réel tombe sous le coup de la litote. Bresson procède à une épure. Il veut l’image la plus nue, le son le plus dépouillé, car ce n’est pas cette image, cette parole qui comptent en soi, mais le rapport que le mouvement du film établit entre les images et entre image et son. Et c’est en cela que l’art de Bresson est proprement cinématographique. Sur une toile ( Bresson est peintre), tel bleu vaut par rapport à tel rouge et par rapport à telle ligne ou tel volume – il ne doit pas monopoliser l’attention, il doit s’effacer en fonction de ce rapport. Ces rapports essentiels, simultanés dans un tableau, sont successifs dans un film. Un film de Bresson, c’est une espèce de peinture sonore qui se déroule devant vous dans le temps de la représentation. »
Jean-Louis Bory à propos de Au hasard Balthazar.

Le dernier des Pallières a tout d’un film qui divise. D’abord parce qu’à mon sens, l’affaire qu’il met en scène, en sons et en tableaux, est celle de la division. Division de Michael Kohlhaas lui-même pris entre foi et haine. Personnage coincé entre violence et désir de justice pour la justice ; donc entre rébellion et ordre. Sa quête vise l’équilibre par le déséquilibre, le vacillement d’un ordre tant désiré ; de son retour par sa négation. C’est cette ligne que filme des Pallières, cette trajectoire de la volonté sur les chemins kamikazes de l’homme méprisé. Il fait le choix de situer toute la mise en scène sur cette souche authentique mais instable de l’individualisme : la rébellion pour la justice. Des Pallières installe toute l’adaptation du texte de Kleist sur la balance délicate d’un enthousiasme sans cesse déçu, d’une violence toujours hors cadre, d’un cavalier au trot, d’une course en slalomes, d’un rebelle que la trajectoire éloigne de notre empathie. D’où cet étrange accueil que reçoit le film. Peut-être manque-t-il de force ? Œuvre aussi minérale et instinctive que calculée et léchée, aussi sensuelle que picturale, sauvage que classique, la manœuvre laisse un drôle de goût ; amer lorsque brille des Pallières. Le découpage de l’attaque du château à l’arbalète laisse admiratif face à une telle maîtrise de l’arme qu’est le découpage au cinéma. Amer parce que cette violence de révolte de des Pallières prend le temps de l’exposer pour mieux la soustraire aux lois de la justice – interne du personnage et externe de la Seigneurie. L’agonie de la femme du marchand de chevaux fait gronder le souffle d’une vengeance sauvage que le réalisateur étouffe dans l’œuf. La formation anarchique d’une poignée de mercenaires perdus, exclus, donne naissance à l’ambition folle de voir décrite la formation d’une lutte des minorités. Là aussi, des Pallières abandonne. Dommage. Et puis non, après tout Kohlaas n’est pas Robin des Bois, c’est un sot qui croit en la justice. Son combat est beau mais il manquera toujours des valeurs que l’on pouvait attendre de cette adaptation. Le film est taillé pour son costume, il peint en expressionniste l’hérésie d’un combat perdu, moins par excès de révolte que par besoin entêté de réparation des préjudices ; « Je veux mes chevaux, alors je dépose les armes » répète en automate Kohlaas. Le cinéma de des Pallières n’est pas celui de la contestation même si il en convoque parfois les formes, mais celui de sa description poétique. Disneyland, mon vieux pays natal évoquait Guy Debord mais ne visait pas les mêmes lignes de fuite. Avec Michael Kohlhaas, inutile d’attendre d’Arnaud des Pallières l’exubérance que lui offrait un tel sujet. Ce qui motive sa mise en scène c’est l’environnement de son personnage : le son du vent, le bourdonnement des mouches, les premiers pas d’un poulain tremblant et fougueux, les yeux d’une petite fille perdue et errante dans le temps qui sépare le cadavre de sa mère de celui de son père. Des yeux qui peu à peu dans cette temporalité se transforment en regard, en regard qui juge.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher la réussite de ce film. Dans sa poétique, dans sa quête de valeurs minérales. Il faut lorgner du côté des grands récits sur la folie situés dans cette opposition/adéquation : homme/environnement : Apocalypse Now, Signes de vie. Mais des Pallières n’est pas Herzog et la démesure de son personnage cherche quelque chose qui ne tend pas à la dimension démiurgique de l’opéra sauvage bâti par Fitzcarraldo. Il y a moins de dieux que Dieu à travers l’homme chez des Pallières, moins Herzog que Bresson dans Michael Kohlhaas. Des Pallières épure car il camoufle l’ampleur de son ambition comme Kohlaas élude celle de sa violence. Le film s’en tient là, à fleur de peau du visage qu’il cadre en très gros plan. Dirigé hors cadre, le regard du marchand de chevaux appelle un contre-champ qui le condamne par deux fois : à mourir et à ne pas être compris. « Fustigez-moi, détestez-moi de ne pas être plus qu’un homme, de me battre pour le simple fait que mon combat existe ». Il faut se permettre de transposer le message de Kohlaas à la démarche de son adaptation cinématographique pour mieux la comprendre. Des Pallières énonce la même chose que celui qu’il accompagne. « Condamnez-moi de tirer le portrait de ce combat qui manque de clarté, de faire de cet échec, de ce dilemme et de cet illogisme héroïque et sacrificiel le moteur de mon œuvre. » Alors, rien ne manque à ce film qui met en scène dans une adéquation absurde entre fond et forme le combat aberrant d’un individualiste insoumis mais respectueux des codes de ce qu’il exècre et transgresse. C’est sans doute ici que l’œuvre brille et par là, enfin, qu’elle est admirable, grandiose et vraiment touchante. Parce que l’image, action d’une lutte vouée à l’impasse, métaphorise la peinture honnête du rapport que le cinéaste qui la met en scène entretient avec son art et les lois qui l’entravent. Michael Kohlhaas n’est pas le film de son combat mais celui de sa peinture teintée de taches de sang et de béances après les affrontements. La tête du film perd le corps, des Pallières laisse le mouvement du bourreau hors cadre. Lequel n’existe que d’avantage.

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