Les Bidochon et la Révolution

Drôle d’objet que L’An 01, hybride et si classique. Film désinvolte mais si sérieux, anarchique dans l’idée mais si organisé dans sa forme, pensé depuis un mouvement à la fois illusoire (fausse fiction, faux documentaire) et physique (vrai film sur des actions concrètes). La dynamique de cette chronique moqueuse rejoint celle du déplacement. Et quel déplacement ! Le pas de côté. La métaphore est gourmande, elle tend à engloutir dans son slogan tout un programme de reformulation historique applicable aux logiques révolutionnaires. Ça rappelle un concept, non ? La publicité ! Mais où diable avons-nous bien pu voir une pub sur l’anarchie réglementée ? un prospectus sur les formes que doivent prendre les limites de nos insoumissions ? Où donc ai-je pu voir un flyer me vantant, sur le dos de la liberté, le cadre de ses limites déontologiques ? Ah oui, c’est bien là, dans les colonnes de Charlie Hebdo.

Il n’est pas anodin, dans le cadre de notre thématique consacrée au Splendid et à l’histoire de leur conversion au mépris de classe post-soixante-huit, qu’un canard comme Hara-kiri trouve une place patriarcale au cœur du portrait de famille que compose cette tribu d’arrivistes. Ils y grattaient une place au premier rang au lendemain du mois de mai, crayon en main (pâté de Gébé), caméra au poing (cabotinage « façon » Godard) prêt à étouffer avec ses cendres « la pensée » qui accompagne l’époque.

Mais avant d’en arriver au point de jonction, à la séquence qui confronte les oracles (Hara-kiri/ le Splendid), prenons le film par sa chronologie archétypale. L’an 01 s’ouvre sur un dialogue mettant en scène Depardieu et un inconnu sur le quai d’une gare. L’un dit à l’autre qu’il ne veut plus prendre ce train quotidiennement, qu’il en a assez, l’autre (Depardieu) lui répond qu’il suffit d’être deux pour faire de ce choix un mouvement de liberté plus large. Au plan suivant, on retrouve les deux compères assis devant la gare, le train s’éloigne horizontalement en arrière-plan, il sort du cadre par sa droite. Les deux hommes discutent, ils tournent le dos à la voie ferrée. On a là toute la dynamique méprisable et méprisante de la démarche historiographique que développe L’An 01 en filmant ce petit pas de côté. Ces deux personnages ne sont pas seulement les pantins d’une dite satire de la tentative de révolution, ils sont les messagers d’une ligne de conduite qui avait pour but de mettre en avant la rigidité des corps (humains) face à une mécanique (matérialiste) qui se passe aisément de leur absence. Cette mécanique, celle du train qui démarre quand même, dessine l’horlogerie d’un monde qui peut se passer de ta « saute d’humeur », de ton « insoumission », de ton « pas de côté ». C’est la mécanique d’un système machinal, d’une horlogerie capitaliste face à une crise d’individualité, une crise d’ado, ce passage obligé dans une famille, dans une société.

Comment ne pas voir dans cette association des corps (Depardieu célèbre/l’autre inconnu) la logique petite bourgeoise du mépris du jeune, de la peur de l’idée. Au lendemain d’une tentative de retournement des forces productives, c’est à une autre jeunesse de donner un sens au mouvement des masses. Depardieu ici ne soutenait pas encore Poutine, Clavier plus loin ne jouait pas encore à la pétanque avec Sarkozy. Pourtant le destin politique de cette génération suce moins la résine de son arrivisme dans l’écorce des intellectuels renégats (leurs grands frères, ceux qu’ils n’ont pas même croisés) que chez les beaufs aux dents longues. L’An 01 est un film qui n’a pour seul horizon que la métamorphose d’une tentative de révolution à la fois culturelle et matérielle en une bouffonnerie immature dont les acteurs les plus accrochés au système tireront leur épingle du jeu sans avoir à renier ce passé « rebelle » puisque celui-ci n’aura jamais existé que sous le signe du cynisme et de l’arrivisme.

C’est bien ce mouvement de pas chassé qu’il faut voir à travers la présence du pas encore trop gros Depardieu ou, plus tard, du non moins grassouillet Jugnot. Le portrait familial qui se dessine est celui de la partie rapportée, du demi-frère de la classe populaire. Lequel emménage au début de la décennie soixante-dix dans l’antichambre de la reformulation historique. Le visage est familier, générationnellement cohérent. Sur le plan social, ça colle. Mais il porte un discours qui contredit la portée historique du mouvement populaire qu’il investit dans le seul but de le désincarner. L’An 01, de par son titre même ne parle pas de l’instant T, du moment qui permet la formation d’un bloc aussi divers que varié, l’instant des conflits (même, si on veut) insolubles qui furent discutés lors des assemblées générales. L’An 01 et son très pervers et non moins efficace principe de satire sociale remonte à la source par un schématisme de bande dessinée : dessiner une bande, une bande de rigolos et caricaturer (déformer en grossissant des traits choisis) leur langue ! Voilà le programme électoral de la décennie Bidochon. « Viens on prend pas le train. » Puis c’est l’espace vide que cette liberté réserve au film, la dite anarchie des corps sociaux libérés du carcan de l’horlogerie capitaliste que la belle-famille investit de bêtise. L’An 01 esquisse le schéma grossier de l’an zéro sur le quai d’une gare pour mieux reformuler les lendemains qui chantent sur les pavés, loin de la plage, loin des idées.

L’An 01, c’est ainsi la naturalisation des révoltes abruties manquant de sérieux, lesquelles sont vouées à l’échec. Mais cet échec n’est pas un problème en soi, ce devrait être le sujet d’un film aux allures libertaires. C’est, on l’aura compris, que L’An 01 est un film régressif plutôt malin. Au cours de la même décennie, pas spéculatif pour un rond, plus intellectuel, plus artiste et profondément éthique quand à l’histoire du peuple, René Allio dialectisait des contradictions internes que mettent en force les classes exploitées dans une perspective de prise de parole.

Ici l’ouvrier est un connard fini, un glandeur dans l’âme, l’intellectuel est cynique! « Je ne sais pas ce qu’on va bien pouvoir se dire mais l’idée de parler m’excite drôlement« , lance un gars – le regard vide – propre sur lui à un ouvrier en bleu de travail. L’An 01, c’est la mise scène de l’inertie en action, de la fainéantise frénétique la plus vaine. Les gars au lendemain de leur mise en pratique de la liberté arrosent des fleurs plantées sur le trottoir depuis le balcon, ils font du vélo toute la journée, se promènent nus sur les pelouses des HLM, dans leurs lits ils caricaturent les dialogues en chambres des films de la nouvelle vague, une bague à chaque doigt. « Ces intellos qui ne savaient pas filmer en soixante peuvent-ils avoir des idées ? », formule en substance ce cinéma du ricanement dont le jeu de complicité vise en dernière analyse le parcage mental des classes exploitées, forcées de rire des limites intellectuelles que leur prête la classe qui les écrase d’une mise à distance. Mise à distance qui extermine l’élocution. La représentation que le dit « humour » vient asseoir c’est celui de la pauvreté matérielle associée à une misère d’imagination.

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Gérard Jugnot (avec la moustache)

Les rédacteurs d’Hara-kiri prennent la parole, ils font de L’An 01 un slogan, une affiche électorale sans horizon proche. L’enjeu est plus loin, ils spéculent sur les trente glorieuses du Bidochon. Renaud, Coluche, Jugnot se font une place dans cet espace qui trouve en mai 68 le terreau d’une reformulation historique aux accents petit bourgeois. Les acteurs du film sont prêts à se mettre en scène comme les cons d’hier pour mieux assumer l’intelligence qu’ils affirmeront demain sur le dos d’un public ouvertement méprisé. À la fin du film, Cavanna (en chef d’entreprise) et sa bande de mochetés discutent de l’impasse du mouvement éphémère que représente L’An 01. Le ton est sarcastique, les caricaturistes se mettent en scène tels de vieux ringards Gaulliste. La posture est double, elle permet à cette petite entreprise de figurer les rebelles qui dans ce jeux de rôle, dans cette pièce improvisée, accepteraient de porter le masque du patron, d’endosser le costume de celui qui reçoit les tomates (mais avec le sourire, c’est pour de faux). Elle a bon dos la liberté d’expression de ces penseurs de l’apéro ! Ils ont compris très tôt et surtout au bon moment que pour être efficaces sur le terrain de la récupération, il valait mieux jouer son destin sur la case du rebelle : ils font appel à Alain Resnais et à Jean Rouch (à la gauche de la nouvelle vague) pour la bonne conscience de l’art, eux leur truc c’est le business « pipi/caca ». Pour cette lâcheté là, le malentendu reste le nid douillet de la domination, un bunker aux allures de cabane de chasseur.

Revenons à la séquence qui confronte les futurs « Charlies » à notre prochain Jacquouille. Cet échange (de second degré, rappelons-le) aux allures de réunion politique entre les humoristes d’Hara-kiri est filmé secrètement par des contestataires. Le film est télédiffusé. De l’autre côté du poste les récepteurs sont Jugnot, Lhermitte, Clavier dans un PMU. Ils se moquent de cette classe bourgeoise, de son discours, de son ignorance technologique. Dans cette fiction aux allures de documentaire télévisé, la télé servirait l’espionnage de la classe bourgeoise par la classe ouvrière… et puis quoi encore ?! Mais nous aurions tort de nous énerver ici, au risque de sombrer dans le ridicule. Les gars auraient vite fait de me répondre qu’il faut rire, que ça pardonne tout l’humour. N’oublions pas que ce film est un fantasme pubère en marche, rien de sérieux là dedans. Mais c’est pourtant ce cadre télévisuel-là qui matérialise les seules convictions arrivistes de cette jeunesse qui mime et singe la révolte. Le système productif de L’An 01 en passe par la mise en scène caricaturale de rapports de force schématisés à l’extrême alors même que dans cette confrontation dite sociale, la victoire appartient aux héritiers de cette ligne conservatrice et cynico-démagogique dont Cavanna fut le leader politique. Il a quand même fallu, il y a quelques semaines de cela, se taper Jugnot nous lançant l’invective d’être satisfaits de notre jeunesse et de notre désarroi dans le dernier clip des Enfoirés. La boucle est bouclée, le Splendid est bien de l’autre côté du miroir hideux que lui tendait Hara-kiri. Quel salop veut bien reprendre le flambeau ?

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