Les Femmes de Visegrad, Quelle mémoire ?

Après de magnifiques vacances d’été dans un village de Bosnie, Kym, une touriste australienne, découvre que ce lieu, et en particulier l’hôtel dans lequel elle a logé, a connu de tragiques évènements au moment de la guerre. Touchée, elle ne peut oublier et décide de retourner sur les lieux pour lever le silence. Devant un tel sujet, difficile de ne pas penser au célèbre article écrit par Jacques Rivette pour les Cahiers du Cinéma en 1959 au sujet du film de Gillo Pontecorvo, Kapo. Le risque d’obscénité autour du sujet des femmes de Visegrad (les massacres et les « camps de viol » de la guerre de Bosnie) était grand. Mais la réalisatrice Jasmila Zbanic, à qui l’on devait déjà le beau Sarajevo, mon amour, semble avoir pris à cœur les leçons tirées des désastres cinématographiques tels que Kapo. Son film est tout entier tendu vers la question de la monstration et de la représentation de la mémoire, sans pour autant tomber dans un didactisme formel, l’autre écueil qui guette systématiquement ce genre de films.

Comment faire émerger une mémoire douloureuse dans un monde qui, pour avancer, tente d’oublier les atrocités commises il y a une poignée d’années ? Les femmes de Visegrad ne prétend pas répondre à cette question, et tente de guetter, dans un effleurement mystérieux, les stigmates et l’étrange normalité de ces vieilles pierres (voir les plans magnifiques sur le pont Mehmed Pacha Sokolović – fierté de la ville devenu le temps de la guerre le théâtre de nombreux massacres d’innocents). Comment la vie a-t-elle pu reprendre ses droits dans ces lieux qui connurent l’horreur la plus absolue ? Le procédé rappelle d’ailleurs les récents travaux du photographe Alexis Cordesse, qui est retourné sur les lieux emblématiques du génocide rwandais pour saisir des paysages revenus à leur normalité idyllique. La délicatesse de Jasmila Zbanic est aussi de ne pas chercher les fantômes des disparus, de ceux qui ne peuvent pas raconter (le titre original du film, en anglais, est For those who can tell no tales), mais, au contraire, de filmer leur impossibilité à exister dans un monde qui ne leur laisse aucune place. L’absence la plus criante des Femmes de Visegrad est celle de ses fantômes.

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Bien sûr, le film de Jasmila Zbanic pose parfois question. S’il est compréhensible que la réalisatrice ait choisi l’actrice Kym Vercoe (dont le film retrace justement le parcours) pour son propre rôle, il est parfois regrettable que la distance qui sépare le pays de la comédienne (l’Australie) et la Bosnie soit parfois à la limite vécue comme ce qui sépare la civilisation de la barbarie. Le jugement n’est pas toujours très loin, or l’Australie elle-même ne s’est pas  vraiment construite sur la tolérance et l’amour des peuples. Le seul recul qui manque au film est celui-là, mais la très belle scène finale, en forme de performance artistique un peu désespérée et vaine vient rappeler que le parcours de Kym Vercoe est d’abord un parcours individuel et éminemment personnel, n’ayant de ce fait pas prétention à vouloir devenir celui d’une construction universelle de la mémoire. L’humilité de cette ultime scène (où Kym pose sur le lit de l’hôtel où une centaine de jeunes femmes bosniaques ont été violées et tuées, des fleurs cueillies dans les jardins des habitants de Visegrad – une par jeune femme) n’est pas une posture de fausse pudeur, mais au contraire la preuve d’une foi inébranlable envers le cinéma et de son pouvoir de réparation. En construisant ce petit mémorial éphémère, c’est elle-même que l’actrice soulage (partiellement, de surcroît) mais c’est au cinéma qu’elle confie cet instant où, dans chaque fleur coupée, les fantômes des femmes de Visegrad parviennent enfin à s’incarner.

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