Les Monstres du Love-Ness, "3 Women" de Robert Altman et la piscine orphique

« Les uns après les autres, elle avait laissé derrière elle tous les hommes ; elle n’avait adressé la parole à aucun d’eux, elle ne s’était arrêtée devant aucun d’eux. Mais elle était entrée en eux tous. »
Hendrik Cramer, Visions et Naissances.

Un peu comme Rothko qui tout au bout de son œuvre se rend compte qu’il n’a fait que peindre des temples grecs toute sa vie durant, le destin cosmique de la femme n’est accompli que quand celle-ci parvient à domestiquer tous les recoins de son éloquence prophétique naturelle. Toutefois, l’illumination vers laquelle elle marche, la femme ne la rencontrera jamais – « Son chemin est celui de l’esprit. Elle va droit devant. » (Hendrik Cramer, encore). La mesure prophétique que les passions qu’elle sollicite incitent est en effet inconsciente. Quand l’illumination adviendra la femme sera nécessairement une autre ailleurs. Elle tire les plans divins des limbes et augure sans jamais le savoir. Qu’elle en bénéficie ou non, son éloquence prophétique appartient aux autres. Elle aurait conscience de son don, de toute la facilité avec lequel il s’exprime, qu’immédiatement celui-ci s’évanouirait. C’est là sa tragédie. Ça lui creuse comme une béance idéale pour accueillir tout la tristesse du monde. Alors, pour les moins crédules, on se contentera de placer dans sa bouche en cœur cette formule d’Yves Adrien : « Allez voir higher ci-gît suis. »

***

Il n’y a pas d’histoires (au sens d’aventures) dans les rêves mais des images ; des images et toute leur incommensurable perspective. Dans l’eau de sa tête mal endormie (sa femme, cette nuit de 1976, est à l’hôpital) Robert Altman n’a pas, à proprement parler, rêvé 3 Women comme il l’a indiqué à maintes reprises. Le désert de Hot Spring, les très beaux visages de Shelley Duvall et de Sissy Spacek – deux actrices nées en 1949 au Texas (les personnages qu’elles jouent conserveront ces mêmes origines) – se sont imposés à lui. Il a visionné celles qui étaient déjà là. Il ne lui manquait plus de les rencontrer. Ce n’est donc pas une histoire qu’Altman raconte mais des images qu’il transpose ; des visions qu’il effleure comme sable s’envole (Céline). C’est un vrai travail de fées. Il était logique que les deux actrices rencontrées participent à l’élaboration du film. Leur concours était tout à fait indispensable. Elles seules pouvaient aider, en imaginant et improvisant, à organiser et comprendre l’architecture ésotérique qu’elles ont elles-mêmes inconsciemment suggérée dans l’eau du rêve du réalisateur de Nashville.

La Piscine

[Ça devrait d’ailleurs toujours se passer comme ça : deux actrices angéliques qui visitent le créateur et l’enfantent d’une œuvre déjà faite-à-faire – introducing Shelley-Gabrielle et Sissy-Gabrielle qui apparaissent dans le désert californien à Marie-Altman et lui annoncent – immaculée conception – 3 femmes !]

 

/// …dans l’ouest pelé, dans la piscine d’un spa pour vieux qu’on trempe, dans le complexe de Dodge City (« la ville de l’esquive »), sorte de Luna Park – bar, motos et flingues – pour apprentis cow-boys, dans sa résidence (Purple Sage, « le saule pourpre ») façon motel et son appartement en papier glacé, Millie Lammoreaux (Shelley Duvall), cigarette à la main sophistiquée, des yeux immenses braqués sur le vide qu’elle ne voit pas, la pose hautaine et suffisante, se la raconte en permanence. Butée ? Non : irrésistible et incontestable oui, conforme au top – sa pléthore de conquêtes de choix (parties de bête à deux dos so cute), ses amis hilarants, son charisme qui éclabousse, sa virtuosité dans l’oeuvre ordinaire du quotidien, ses repas saucés jusqu’à la céramique, ses fêtes blindées à la Blake Edwards… Pourtant, malgré les allures, c’est comme si elle n’existait pas. Pur langage d’oiseaux mazoutés en aquarium – personne ne lui répond, ni ne l’écoute. Tout le monde l’ignore royalement sauf Pinky Rose (Sissy Spacek), sa nouvelle coloc (la dernière Deidre a foutu le camp sans trop d’égards) et collègue. Pinky – une ado intrépide, souriante et bondissante – boit tout ce que la salive mêlée de spray mentholé de Millie lui permet de dire sur son life-style au sommet de la vogue. Pinky, qui pour Altman est semblable à une âme qui viendrait d’apparaître sur Terre et dirait, « Comment je pourrais me confectionner une personnalité ? », est sidérée de fascination pour Millie. Pinky ne voit rien du délire pathétique de Millie, de son déni qui crève le réel, qui pèse à l’extrémité de ses longs cils, qui retient des déluges de larmes dans le coin de ses yeux et un cri inhumain dans sa gorge de pie. Tout le drame de Millie, cette jeune femme horriblement seule, en voie de fantômisation avancée dans le mauve de la mélancolie est complètement étranger à Pinky qui pousse son idolâtrie jusqu’à engloutir son journal intime – plus croustillant que ses monologues. Hissée haute dans les régions stellaires, Millie est la star de Pinky. Pendant ce temps-là, enceinte, Willie Hart (Janice Rule), ténébreuse et murée, artiste, chapeau bohème et drapé de vestale, ne dit rien. Il faut dire qu’elle a mieux à faire : entre deux siestes, elle peint. Inlassablement elle tapisse au pinceau sur le béton de Dodge City – terrasse et piscine (celle de Purple Sage également) – coulé sur le désert une fresque calcaire et pastel, bleue, mauve et rose (réalisée par le mystérieux peintre Bodhi Wind, mort en 1991) qui convoque, dans un paysage mégaboréal hérissé de cristaux comme d’os fracturés, le ciel parcouru d’étoiles et de serpents hopis cosmiques, dans les environs d’un labyrinthe, de pyramides et d’alignements rocheux tranchants, des groupes de femmes à queue couvertes de muqueuses léopards, des ouïes comme des boucles d’oreille, une peau résille d’écailles sur les jambes, les lèvres et les ongles rouges, mi félines mi reptiles, amphibies. Les gestes pleins de torsions simiesques, certaines (sur la terrasse de Dodge City), comme les singes autour du monolithe de 2001, maudissent le ciel le poing levé et dessinent avec leurs doigts dans le sable. Trois autres accompagnées d’une sorte de chien qui cherche la sortie, se contorsionnent et se supportent (une en maintient une autre, enceinte très vraisemblablement, qui chavire) comme sous l’effet de la terreur. Elles sont à proximité du seul mâle de l’espèce représenté. Un Sardanapale debout et sans feu, musculeux, bras écartés et poings serrés, son sexe qui pend immanquable, central, entre ses jambes fléchies. Il semble, dans cette position, comme déterminer un champ de puissance autour de lui. Dans la piscine remplie de Purple Sage si l’on retrouve les mêmes figures, la scène est différente. Le rapport de force a changé : cette fois-ci le mâle, au bout la perspective, s’écarte du groupe, le quitte dans une attitude furieuse, le torse bombé et les poings fermés au-dessus de la tête. Ces très étranges scènes qui transfigurent les passions amoureuses qui bousculent les personnages du film passent bien au-dessus de l’époux de Willie, Edgar Hart (Robert Fortier), un ancien acteur, proprio de Purple Sage et boss de Dodge City (où il habite avec Willie). Ce dos argenté des rednecks du désert, ray-ban de shérif et pistolet, se fout complètement de sa femme enceinte qui rame inspirée au soleil. Entre deux blagues cromagnonesques (du style le petit doigt bloqué dans le goulot de la bouteille monsieur boit avec le pouce) et une poignée de compliments vintages il embarque Millie (ce n’est visiblement pas la première fois). Pinky, virée sans ménagement de l’appartement pour ne pas déranger les amants, sans solutions, très fan désespérée, morve et pyjama, saute dans la piscine de Purple Sage. A l’hôpital, la jeune femme, qui ne reconnait pas ses parents (un couple improbable, rustique, aux allures de grands parents), ne veut plus qu’on l’appelle Pinky mais Mildred (son véritable prénom). Elle est en effet devenue une sorte de version – écoutée, remarquée, draguée, successful – de Millie – l’allure putâssière – chewing gum, insolence et lime à ongle – en plus ; Mildred, la Millie achevée : la Millie qui n’a pas été diminuée par son diminutif. Elle passe alors très naturellement à son tour entre les mains bonnes qu’à peloter et descendre des bières d’Edgar qui n’en demandait pas tant. Millie ne s’oppose pas. Millie se sent coupable. Millie laisse faire. Elle ne pense même plus à elle. Son insupportable lyrisme superficiel et égolâtre disparaît (comme un signe, le stylo avec lequel elle se confie à son journal ne marche plus). Pour Pinky/Mildred, malgré les crises, le mépris vulgaire et la méchanceté crasse, elle se fait douce, à l’écoute, préoccupée, maman. Pinky/Mildred en profite largement. Tous ses caprices sont satisfaits dans des claquements de portes et des moues à baffer pour ne pas contrarier sa métamorphose en Millie-sans-déni, Millie-sans-mythomanie, Millie-sans-insondable-tristesse, Millie-aimée. Passée maître dans l’art de la manipulation la plus cruelle, elle récupère la chambre de Millie et ne manque jamais une occasion pour la snober ou se foutre ouvertement de sa gueule. C’est Pinky, comme le remarque Millie d’ailleurs, qui poursuit son journal. Ce qu’y lit la star déchue est particulièrement préoccupant. Les intentions maléfiques de son doppelgänger sont exprimées froidement : « At least I’ve got her to move out of the bedroom. I wish I could remember more about her. But I do know she isn’t much fun to be around. Oh, well. C’est la vie. Maybe she’ll move out, and I can have the apartment to myself again. » Willie, toujours à Dodge City, allège sa peine comme elle peut. Elle lâche un temps ses pinceaux et prend les armes. Elle aussi se met au tir. Le barillet est vidé avec virtuosité : certains de ses œuvres en petits formats (qui représentent des sortes de serpents hopis) sont réarrangés par les balles, et la tête de l’une des cibles sur lesquelles s’exercent Edgar et sa bande est parfaitement trouée. Depuis quelques temps déjà les coups de feu se font de plus en plus nombreux. Ils retentissent davantage dans le désert. Ça se sent, ça oppresse : quelque chose de tragique se trame. Ça tombe en premier sur Pinky qui cauchemarde. Du déjà vu et de l’inédit comme des prophéties – les visions liquides se superposent comme une transparence de Picabia : l’eau se remplit dans l’aquarium de l’image de Pinky qui dort, l’inonde / l’eau de la piscine, les groupes de trois figures féminines amphibies qui se dessinent dans chaque vision, qui les combinent entre elles / Millie en larmes et grimace d’horreur, ses vêtements ensanglantés – les coll
ègues jumelles du spa, des chuchotements qui se superposent puis des pleurs par-dessus / Willie léthargique, anéantie, son khôl noir trempé, ses figures titanesques encore, toujours, contorsionnées qui passent sous toutes leurs coutures et traversent visions, les lient entre elles / Pinky qui dort, cette fois, à l’hôpital  les visages abrutis de ses pseudos parents par-dessus / le mâle oméga peint par Willie dans toute sa longueur / Edgar et Willie qui dansent amoureusment / Pinky, encore, au sol, en sang, un couteau planté dans le thorax / Millie qui tire, Pinky qui tire, tire, tire… / et pour finir Pinky qui flotte, inerte, dans la piscine, dans le ciel des figures peintes par Willie plongées dans l’eau. Quand elle ouvre la porte de sa chambre pour chercher un peu de réconfort auprès de Millie, qu’elle lui demande, timide, désarmée, une place dans son lit, Pinky s’est comme débarrassée de Mildred. Cette fois-ci, comme jamais auparavant, son âme semble à l’endroit dans son corps adolescent. Millie l’enrobe délicatement. C’est son devoir. Elle est là, pleine de douceur, pour Pinky. Toute cette réconciliation d’une infinie tendresse est malheureusement dégueulassée par Edgar qui débarque (il a les clefs) complètement bourré dans le noir. Millie et Pinky sursautent. Millie fait la lionne, engueule Edgar qui essaye, le doigt lubrique en l’air, de chatouiller Pinky qui se planque d’ailleurs, naturellement, derrière Millie. C’est qu’il est troublé Edgard ce soir, faut l’excuser : Willie accouche. Accouche toue seule ? Oui, oui. Millie et Pinky filent en trombe à Dodge City. Millie se précipite au chevet de Willie qui en bave. Pinky reste sur le seuil. L’eau s’empare de la séquence dès que le travail commence. Millie commande les opérations avec talent et douceur mais l’enfant qu’elle dépose dans les bras épuisés de Willie est déjà mort. Ensanglantée et anéantie elle retrouve Pinky dehors, lui reproche son inertie pendant le moment crucial et la gifle. Retour à la ville de l’esquive – Pinky lit derrière le bar, accroupie sur sa chaise comme une jeune fille de Balthus, parfaitement démildredisée. L’allure gamine s’est réimposée. Un livreur de cannettes de coca-cola interrompt Pinky qui appelle sa mère pour signer le bon de réception. Elle tapote sur la vitre derrière elle, celle qui donne sur la terrasse. C’est Millie qui se retourne. Elle est occupée à la finition de la fresque (ou bien peut-être la recouvre-t-elle ?), habillée exactement comme Willie, une beauté, une distance, une morgue magnifique dans ses yeux maquillés de noir. Elle impose comme jamais. Toute sa superficialité s’est évanouie. Elle est affaire de grâce maintenant. Histoire de, le livreur fait un bout de conversation avec elle :
« –  Sure is horrible what happened to old Edgar.
– Yes. It was a terrible accident. We’re all grieved by it.
– I just don’t understand it… him being so good with guns and everything. »
Guns and everything : parfait épitaphe pour Edgar.
Le livreur reparti, Pinky accompagne Millie en dehors du bar – « Come on, Millie. You’re gonna help me fix dinner tonight. The vegetables need washing. Get that hair outta your face. » Elles avancent vers la maison. Willie, les cheveux blanchis, une lourde fatigue sur le visage, les attend, assise sur un banc sur le perron. Pinky vient s’asseoir près d’elle. Willie lui confesse qu’elle a fait un rêve merveilleux dont elle ne parvient pas à se souvenir. Millie les interrompt. La préparation du dîner ne doit pas attendre. Les trois femmes disparaissent dans la maison. On dirait une fille, une mère (une femme), une grand-mère. Fin. ///

***

Il est aux instants les plus cruciaux du récit beaucoup question d’eau dans 3 Women – on travaille et se rencontre dedans, on se grise dedans (on y prétend du moins) et on se languit sur ses côtés, on peint dedans quand elle n’y est plus, on plonge dedans pour en finir et on rêve dans ses courants… Chaque piscine (celles du spa et de Purple Sage et celle, vide celle-là, de Dodge City) est une sorte de portail vers les sphères cosmiques, un puits sacré.

Il est en effet uniquement question de profondeur, du dessin troublé de créatures, de ces véritables monstres d’une sorte de lac morcelé qui constelle le désert et absorbe les sentiments tourmentés de trois femmes qui semblent n’en former qu’une ; le Love-Ness dirons-nous.

Au contact de l’eau la logique du récit se froisse et les personnalités taraudent. Le rêve s’élève jusqu’au seuil de l’inouï (Cramer), se confond avec la préfiguration d’un réel amplifié, en suspension, débarrassé de tout son poids. Si Altman n’a vu que le désert dans son rêve c’est que sa tête était déjà pleine d’eau – c’est d’ailleurs toujours comme ça qu’on rêve : soit sous l’eau, soit dans la stratosphère (comment pourrait s’ajuster la faible pesanteur du rêve sinon ?)

Peinture

L’eau et le rêve (ou l’inconscient), évidemment, forment un couple dont l’harmonie n’est plus à démontrer. Cependant dans 3 Women, la présence de l’eau ne se conforme pas uniquement à cette unique interprétation. Comme elle configure la dimension prophétique même du rêve, elle dispose dans un même mouvement les conditions de sa pénétration, de sa manifestation mais aussi de la résolution de celui-ci dans le réel qu’elle dilue pour révéler toute l’infinie étendue de son éternité ; « A chaque homme il est donné, par le rêve, une petite éternité personnelle qui lui permet de voir son proche passé et son proche avenir » retient Borges de sa lecture de An Experiment with Time de J.W. Dunne : l’eau est aussi l’image de l’éternité.

Pour les doctrines hindoues, comme le transmet René Guénon dans L’homme et son devenir selon le Vêdânta, « l’eau, qui réfléchit la lumière solaire, est habituellement le symbole du principe plastique (Prakriti), l’image de la « passivité universelle» ». A ce titre elle représente « l’ensemble potentiel des possibilités formelles. » Mais l’eau chlorée de la piscine de Purple Sage ne reflète rien. Elle ne mire rien, elle montre. Elle montre un monde noyé qui apparaît comme une vision dans une boule de Cristal. La fresque de Willie – comme l’indique son nom identique à celui de Millie si ce n’est le « m » renversé en « w » de Millie – est le reflet, mais enseveli celui-là, sans soleil, à l’endroit, de l’âme diffractée de Millie, Willie et Pinky. Les possibilités formelles des trois femmes à Purple Sage sont noyées. Elles n’affleurent pas à la surface. Elles gisent dans l’eau du rêve de la piscine comme dans l’eau des rêves de Willie (qui multiplie très probablement les siestes pour recevoir les suggestions plastiques qui l’inspirent). Ce que la fresque représente, peut-être c’est cette éternité archéologique qui ne peut-être que diluée par l’eau – la piscine vide de Dodge City, que le générique du début du film rempli déjà, est, elle aussi, remplie par les rêves, les désirs et les glissements identitaires des trois femmes tourmentées par Edgar (dans cette piscine vide, les trois figures féminines sont repoussées, comme sous l’emprise d’une force invisible, par le super-mâle, sa force sexuelle brandie comme une manifestation de l’emprise funèbre et animale d’Edgar). Il faut, pour Pinky, Millie et Willie, plonger dans la piscine de la résidence (dans laquelle Edgar-amphibie fuit), comme on plonge dans les rêves pour que la mesure prophétique – puisqu’elle est inconsciente chez celles qui la portent en elles – des fresques se déploie, s’empare de la réalité et la transcende.

Saut

Sur la partie intérieure du couvercle – face au mort – du décor de la fameuse tombe du plongeur (Ve siècle av-J.C.) de l’antique Paestum (et ancienne Poseidonia), la cité de Campanie fondée par les colons grecs de Sybaris, l’eau est représentée comme une dimension, un monde en soi ; l’outre-monde et son portail d’accès. C’est une véritable planète dont le pôle submergé émerge du bas de la composition, comme un ciel pourrait tomber du haut. L’horizon de sa ligne bouillonnante est, à cet effet, bien arquée, parfaitement arrondie.

Les yeux ouverts, aucun de ses doigts pour pincer son nez, presque à l’équerre, suspendu dans le vide la tête presque en bas, le défunt de Paestum se confie entièrement à la planète liquide. Sa détermination est à l’image de la parfaite configuration olympique de son geste 10-sur-10. L’outre-monde est ici à portée de plongeon. Il n’y a pas de berges, de rebords, de plages. On ne peut qu’y rentrer à la verticale. On ne peut que s’y confier entièrement. C’est pour cela que son accès ne souffre aucun doute. S’y baigner ne suffit pas. Il y a épreuve : il faut y croire pour y entrer vraiment. Il faut y prétendre sans précaution aucune. Il faut y prétendre désespéré. Comme Pinky, à l’image de Sappho à Leucade, il faut sauter dans le Love-Ness sans espérer y sortir.

Stèle

Les scènes qui décorent la tombe du plongeur renvoient au « cercle de génération » (ou métensomatose) de l’Orphisme et à certains des protocoles, propres au culte, qui sont soumis à l’âme dans l’Hadès.

L’Orphisme enseigne en effet que l’homme est le produit d’un sacrifice : celui des très bourrins titans foudroyés par Zeus pour avoir tué puis s’être régalé – portées à ébullition et embrochées – des chairs de Dionysos. Né des cendres des titans l’estomac plein du dieu plein d’excès, l’origine de l’homme est donc double. Il a constamment chevillé au pied ce poids qu’il traîne comme un fantôme drapé son boulet, qui l’embourbe dans la médiocrité et les mauvais sentiments et le retient sur son chemin vers la grâce. L’initiation est la seule voie à observer pour espérer se séparer de son héritage titanesque et retrouver sa nature céleste (dionysiaque).

L’initiation orphique consiste donc à séparer l’âme du corps ; autrement dit libérer Dionysos du corps des titans. Elle seule permet de briser le cycle des réincarnations qui sans cesse interdit à l’âme toute tentative d’élévation en l’enfermant dans un corps. Dans l’Hadès, ce carrefour où tout se joue, l’âme qui a mal vécu, qui n’a pas respecté les instructions mystériques de la doctrine orphique, est invitée à rejoindre les eaux du Léthé situé à gauche du sous monde en flamme ; c’est-à-dire oublier tout de son expérience de transits en enfer, pour se réincarner et recommencer, encore une fois, à zéro dans le cloaque terrestre qui jamais ne sera résolu. Pour l’âme qui suit scrupuleusement les rites orphiques et observe ses interdictions, le lac à rejoindre se trouve à droite de l’Hadès. C’est celui de Mnémosyne, la déesse de la mémoire. La boire permet à l’âme de se purifier et de se réincarner forte des expériences passées (le souvenir de ses visites successives aux Enfers invoquent alors une mortification indispensable à son épanouissement). Au terme de son initiation et de ces incarnations successives, l’âme se lève enfin, s’envole, monte, fuse. Elle peut enfin prétendre à l’éther et fusionner avec l’esprit divin. Le corps est propulsé, 4,3,2,1… comme une fusée en direction des sphères célestes. C’est probablement cette ultime étape qu’immortalise le couvercle de la tombe du plongeur de Paestum : cet instant précis où l’horizon est transpercé, mis à la verticale par le plongeur à réaction, pour s’élever au-dessus des mondes. Le plongeon mortel est avant tout une ascension. On ne s’envole qu’en plongeant – « When I was dead I looked exactly like you / Now I’m alive where nothing is true. » chantent les chamans de Sun City Girls.

Pinky, à Purple Sage, croit plonger dans l’oubli alors qu’elle plonge en fait dans la mémoire. Dans la mémoire d’un monde mégaboréal sans faune ni flore, au tout début de son continent, sa surface encore tiède, ses métaux, ses minéraux et toutes ses fragrances gazeuses qui, après la cuisson atomique, en pleine cristallisation, se reposent. Un monde prêt à continuer sans ses titans. Un monde prêt à recevoir sa damnation. C’est un plongeon dans une réalité révélée supérieure et permanente. C’est un plongeon qui permet à l’âme versée dans trois corps d’acquérir, dans la mémoire éternelle du monde, l’éloquence prophétique nécessaire à sa destination transcendante, à son unification céleste.

Impressions

Sur une des lamelles d’or – objets funéraires orphiques, gravées de formules eschatologiques pour accompagner le défunt dans l’au-delà – trouvée à Thourioi (cité fondée près de ruines Sybaris le long de la baie de Tarente) il est inscrit :

« Je viens d’entre les purs, pure Reine d’en-bas
Enclèse, Eubouleus et tous les autres dieux […]
Je suis passé, les pieds agiles, de la couronne désirée,
J’ai plongé sous le sein de la Reine, Maîtresse
[d’en-bas,
Heureux, trois fois heureux, tu seras dieu de mortel
[que tu étais
Chevreau, je suis tombé dans le lait. »
 

Le lait dans lequel tombe le défunt, c’est aussi l’eau de la résolution. Mais pour Willie, Millie et Pinky, c’est le monde cloaque, encore, une nouvelle fois, avant les atolls célestes. Une dernière fois car si elles sont parvenues à se saisir de leur éloquence prophétique (et donc du drame qui l’accompagne) en s’attaquant au mal que les fresques décrivaient (le joug funeste du mâle, de sa pesanteur, de la force titanesque et permanente qu’il symbolise), elles n’ont pu le faire qu’en transgressant deux des interdictions de l’initiation orphique : celle de ne pas entrer en contact avec un cadavre (ici, le nouveau-né-mort-né) et celle de ne pas commettre de phonoi – de sacrifices – (là, le meurtre d’Edgar). C’est leur manque, leur intarissable, leur monstrueux besoin d’amour qui les a trahies. Ce manque que le Love-Ness les a conduit à résoudre pour le purifier. C’est bien d’ailleurs cela que traduisent, comme l’éventail sentimental d’une seule personne, les noms des trois protagonistes : Millie Lammoreaux est « l’amoureuse », Willie Hart ne tient compte que de son « cœur » et Pinky Rose, l’est, rose, pour son romantisme naïf.

Millie, Pinky et Willie sont en effet une seule et même femme qui s’est perdue dans l’Hadès, pile entre la mémoire et l’oubli. Les fresques sont à la fois comme le témoignage de cette mémoire trouée et la prophétie de son éternité. La métensomatose signifie déplacement du corps et non pas changement de corps. Les trois femmes possèdent une seule et même âme. Mais elle souffre trop pour être contenue dans un unique corps. Au terme du film, ce n’est donc pas leur âme qui a changé de corps – puisque certaines des règles de l’initiation orphique n’ont pas été respectées, elle est encore trois fois emprisonnée – mais leurs corps qui ont changé de monde ; que l’on songe à Vassili Rozanov qui, en ces termes, console l’âme damnée par son éloquence prophétique (mais-qui-y-est-presque), « Sais-tu jeune fille que « c’est le monde qui passe », et non pas « nous qui passons » ? Le monde passera, il est déjà passé. Et nous demeurerons ensemble éternellement.»

Quand Altman dit que « tous ses personnages sont comme des espèces rares, esseulées, qui cherchent une place dans le monde » peut-être signifie-t-il par là que la seule façon pour eux de trouver cette place dans le monde, c’est précisément d’en changer ?

3 femmes

Sur le perron de la maison de Dodge City, l’âme féminine, qui cuve les moments de clarté de son éloquence prophétique, est toujours disloquée. Mais elle l’est maintenant en trois temps qui s’orchestrent ensemble, sur la même mélodie, la fille, la mère (la femme), la grand-mère. 

Dodge City / Poseidonia :

Les piscines dans les déserts de Californie ne sont pas des oasis. Ce sont des portails remplies par des larmes de désespoir.

Les mondes passent mais du bout du monde le désert se déploie.

L’homme titan ne cessera jamais de dévorer la femme. Il fallait s’en débarrasser pour préciser la nature divine de l’âme.

Hot Spring est l’Hadès et les piscines du Love-Ness conservent – Mnémosyne noyée dans le Léthé – la mémoire éternelle d’un crime oublié.

***

On terminera alors exactement par là où on a commencé (la photo d’Altman capitaine hemingwaysien casquetté-foulard-au-cou sous les yeux cette fois) avec Hendrik Cramer, « le capitaine de légende » : « Les uns après les autres, elle avait laissé derrière elle tous les hommes ; elle n’avait adressé la parole à aucun d’eux, elle ne s’était arrêtée devant aucun d’eux. Mais elle était entrée en eux tous. »

[…mais, puisqu’elle est à l’origine de la vie, on se demandera tout de même toujours si, ce n’est pas l’eau elle-même, dans les piscines et dans nos têtes, qui nous rêve.]

 

Altman

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