L’Étrange photographie Angélica…

L'étrange affaire Angelica, le dernier film de Manoel De Oliveira : lente décomposition d'un(e) photo(gramme)...
« Ce sont les bons films qui vieillissent. Bien ou mal, c’est une autre histoire, celle du cinéma si l’on veut, dans la mesure où ce sont des hommes (qui vieillissent) qui font le cinéma… »
Serge Daney

Le cinéma n’immortalise pas, ou si mal, car le film qu’il enregistre, selon Daney, prendra avec le temps l’âge de son auteur. L’étrange dernier film de Manoel de Oliveira m’interroge sur son âge, et indirectement sans doute sur le mien. Je me pose la question de sa durée, du plaisir intense et presque malsain procuré par l’éternité dans laquelle j’ai aimé être plongé le temps d’une projection. Quelle projection ? Celle de la lente histoire d’un photographe qui, en prenant l’image d’une jeune femme morte le sourire aux lèvres, tombe amoureux d’un mouvement. Mouvement double pour moi en tant que spectateur puisqu’à l’instant où Isaac regarde le cadavre à travers le cadre de son appareil, le corps inerte d’Angélica se met à bouger. La sensation issue de deux actes aussi vieux que celui de photographier (arrêter le mouvement) puis de filmer (le reconstituer) m’interroge sur l’âge du modèle. Je pense à De Vinci, j’imagine l’inspiration du célèbre sourire de La Joconde avant son entrée dans l’immortalité. Pourtant le film me rattrape lentement avec d’autres images, puis d’autres encore, toutes ne sont pas aussi limpides. Des paysans creusent la terre  tels les travailleurs d’Eisenstein, un rêve primairement fantastique fait voler les corps rigides d’Isaac et d’Angélica à travers l’eau, à travers le ciel – et je pense un instant à Georges Méliès. Une drôle d’impression m’habite depuis cette projection et si j’écris aujourd’hui, c’est parce qu’il m’a semblé que chaque image de ce film était inscrite en moi, que Manoel De Oliveira les avait trouvées, que si j’avais pu enfin les voir se mettre en branle c’était grâce à lui. Et il m’apparaît petit à petit que son film puisse être une exception cinématographique, que ces photogrammes n’aient pas d’âge, qu’il puisse ne pas même y avoir un défaut dans leur enchaînement, et que la moindre agitation dans la salle aurait pu simplement les tuer, tuer la fragilité de leur défilement. Alors je me demande si ce film pourra vieillir, si je vieillirai avec lui, étrangement je m’interroge sur l’âge d’Oliveira, sur l’âge des images ; avec ou sans mouvement…

L’étrange affaire Angélica a pour sujet un photographe lui-même enregistré par la caméra d’Oliveira. Cet emboîtement de modèles dans le cadre, loin de figer, concède au rythme une lenteur de mouvements enfin trouvée au cinéma. Et ce doux sentiment étrangement apparaît sans nostalgie, dans un présent dont l’atemporalité n’a guère d’égal que la magnificence des images projetées sur la toile. Sans doute cet ensemble d’éléments fut-il à l’origine du malaise, de l’immobilité si singulière qui régna dans la salle. Car la grande force d’Oliveira n’est autre que de donner à chaque micro-mouvement une place extrêmement fragile. Cette fragilité apparaît comme intrinsèque à la force d’un tel artisan dans son propre magasin de porcelaine. Car L’étrange affaire Angélica, c’est autant le film d’une image que toutes les images d’une photographie dans un seul film. Je m’explique : à un moment les personnages ont vidé le cadre, reste une cage avec un oiseau, au sol un chat observe les plumes qui s’agitent dans un espace trop étroit pour leur liberté. Ce que j’ai ressenti à cet instant c’est toute la force d’un plan purement documentaire au sens propre et sans figuration. Il y a dans cette image en mouvement la maîtrise d’une vue Lumière, laquelle repose toute entière sur la concentration d’un chat face à un oiseau. Il me semble que durant tout le film, à mon tour, j’ai silencieusement observé des personnages se mouvoir dans un cadre, et que le film dépendait de mon observation patiente et animale du mouvement. À l’heure où je m’apprête à interagir avec les images, leurs propres interactions avec moi me laissent avec un sentiment troublé, un étrange souvenir d’Angélica…

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  • Très grand, immense film sur l’aura, et les mythes photographique du 19ème siècle.
    J’ai vu ce film, j’ai déjà écrit quelque chose à son propos dans une rubrique « rêve et cinéma et cauchemar » mais je n’avais pas pensé à Mona Lisa !
    Je crois bien que nos 2 visions du films sont complémentaires. En tout cas, vous ouvrez des pistes très prometteuses… la critique est faite pour cela, non ?

    • Merci Madame Scheinfeigel pour vos remarques sur ma critique. C’est avec plaisir que je constate que mes arguments vous ont intéressée dans le cadre de vos recherches. Personnellement c’est tout l’aspect contemplatif et le rythme du film qui m’ont séduit dans cette oeuvre si particulière. Merci encore de nous lire ! A ce propos c’est avec plaisir que nous publierions des textes à vous si le coeur vous en dit. Monsieur Astruc a déjà écrit sur Kusanaki! Merci encore…

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