L'homme qu'on aimait trop, La femme qu'on aimait mal

Il est toujours bon de se méfier des adaptations cinématographiques de faits divers ayant défrayé la chronique quelques années plus tôt. Dans le cas de l’affaire Agnès Le Roux, les rebondissements n’en finissaient plus et, cette année encore, de nouveaux témoignages ont aidé l’affaire à trouver sa conclusion, sans doute temporaire. Au final, décider de raconter cette histoire sur grand écran pouvait s’avérer très dangereux, étant donné que le film pouvait se laisser rattraper très vite par les rebondissements judiciaires bien réels qui lui auraient très vite collé l’étiquette de film désuet, ou partisan.

Partisan, le film de Téchiné l’est, incontestablement, en ce qu’il se saisit de la figure de la mystérieuse Agnès Le Roux pour faire le portrait d’une femme dont le seul combat aura été de mener la vie qu’elle voulait, loin du casino et de la fortune familiale. Peu importe ce qu’il s’est réellement passé : à trop rechercher la liberté, Agnès est morte. Qu’elle se soit elle-même donnée la mort à cause du chagrin et de la culpabilité (le film laisse planer l’hypothèse), ou qu’elle ait été assassinée. Téchiné prend à bras le corps le combat d’Agnès, tiraillée entre l’amour porté à sa mère (Catherine Deneuve, toujours parfaite) et la volonté de s’en défaire, quitte à la trahir (aveuglée par son amour pour le sinistre Agnelet, interprété par Guillaume Canet), et guette la force de vie sans cesse contrariée de la jeune femme.

l'homme qu'onCar c’est bien la façon dont André Téchiné filme Agnès Le Roux/Adèle Haenel qui est le plus admirable dans le film. Prisonnière d’une circulation d’affects dont la seule issue semble la disparition, la jolie Agnès se débat sans le savoir dans une machine infernale qui lui coûtera la vie. La scène de danse africaine est à ce titre l’une des plus émouvantes du film. Alors que la jeune femme vient de se remémorer un souvenir un peu pénible de son enfance contrainte à la danse classique, Maurice Agnelet lui demande de lui faire une démonstration d’une chorégraphie apprise lors de ses nombreux séjours en Afrique. La force de vie incroyable d’Agnès/Adèle explose en convulsions dans le cadre qui, loin de la contraindre, en saisit alors toute l’essence. Évidemment, seule une actrice comme Adèle Haenel pouvait donner corps au personnage d’Agnès Le Roux avec autant de force, dissipant l’image fantomatique que nous nous faisons d’elle pour lui restituer, avec la plus grande générosité, la vie toute entière qui l’animait.

Mais le fantôme guette. La mort rôde. Au fond du regard mystérieux d’Agnès enfant, sur cette photo où elle semble avoir compris le secret de son existence. Dans la mer, dans laquelle elle disparaît sans cesse pour nager jusqu’à l’épuisement. Au fur et à mesure que l’emprise d’Agnelet sur Agnès se fait plus inquiétante, le regard de la jeune femme devient de plus en plus fuyant, luttant pour s’accrocher à une vie qui lui échappe, qu’on lui vole. Cet homme qu’on aimait trop est le véritable fantôme du film, insaisissable et vampirique. Pour lui, Téchiné n’a aucune complaisance, ne cherche même pas à le rendre très charismatique. Le choix de Guillaume Canet et de son regard apathique est à ce titre judicieux. Mais ce qui intéresse le cinéaste et donne au film toute sa force, c’est la disparition programmée d’une jeune femme en lutte, broyée par son entourage. Grand portrait de femme, le film de Téchiné aurait pu s’intituler : La femme qu’on aimait mal.

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