Liberté, etc. et Réconciliation

Comment se positionner face à un film comme Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? ? À cette question, ici, nous avons proposé notre silence dans un premier temps. Un mauvais film mérite un simple mépris. Mais, tout au long du mois d’avril, les institutions (critiques et universitaires) se sont mobilisées pour faire de cette pitrerie réactionnaire un pilier « humaniste et égalitaire ». Pour faire court, le film raconte les malheurs d’un couple raciste confronté au mariage de leur quatrième fille avec un noir. Ici on pourrait attendre un Devine qui vient dîner ce soir ? en moins bien, en sous produit, en made in France. Mais non, le film est bien plus ambitieux idéologiquement. Les trois premières filles de la maison ont respectivement épousé un Juif, un Arabe et bien sûr un Chinois. Ce n’est pas la confrontation d’un monde contre un autre que le film veut provoquer, mais le monde tout entier contre chacun de nous. Chacun, c’est-à-dire chaque spectateur (comprendre chaque raciste). La morale du film est pourtant limpide puisqu’elle est explicitée dans ses dialogues mêmes : « En chacun de nous sommeille un raciste.»

L’opération de naturalisation du film ne réside pas dans sa publicité (l’amour universel) mais dans le produit qui nous est servi : le racisme de chaque personnage. C’est là le point de jonction entre toutes les diversités représentées à l’écran. Le point commun entre les personnages du film est, au pire, leur haine de l’autre, au mieux, leur crainte (les bases même de la xénophobie). On le voit assez clairement tant le film est grossier. L’ambition de cette comédie est de réactualiser Rabbi Jaccob. Le film de Gérard Oury est d’ailleurs cité grossièrement trois fois (« De Funès était juif », lol/Une série de plans misérables chez la dentiste/Une sonnerie de portable joue la B.O). Pourquoi ce film là ? Parce que personne n’en a jamais voulu à de Funès d’avoir représenté les présupposés « défauts » de notre société réactionnaire, fascisante et collaboratrice. Or, et là il nous faut nous rappeler de ce que Daney et consorts ont pu écrire sur ce sujet : le racisme n’est pas un « petit défaut de caractère », c’est  une façon d’être, de penser, d’envisager l’humanité.

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Résurrection donc de de Funès en Clavier, qui n’en finit plus de s’épuiser à rejouer Jacquouille malgré son surpoids. L’ami de Sarkozy en fait des tonnes pour la bonne cause : il faut être un petit fasciste sympathique dans lequel le dernier des ploucs peut retrouver sa petite haine. Ici l’amalgame Jacquouille/Sarkozy/Clavier est un enjeu fondamental afin de faire passer le message idéologique du film. Clavier est de droite, gaulliste comme le président regretté des Français. Mais Jacquouille, lui, ne pense pas à la politique ; c’est le simplet, il ne se pense pas idéologiquement, il fait rire, c’est le comique (au sens bouffon) caché derrière l’homme public et de droite qu’est Christian Clavier. Ainsi par cette synthèse des persona, le visage du comédien est  le symbole idéal du racisme bon enfant. Sur ce plan là, il a réussi son pari : il est l’équivalent de de Funès à la différence que l’acteur de Rabbi Jacob avait vraiment du talent (n’en déplaise à Malausa, le critique des Cahiers qui, entre deux piges pour Delorme, a défendu le film pour l’ « énorme et jubilatoire » Clavier sur le site du Nouvel Obs).

Clavier est donc le chef de famille et mène à la baguette cet orchestre de la xénophobie. Le Juif est raciste. L’Arabe n’aime pas le Juif. Le Chinois s’en prend plein la gueule mais c’est lui qui domine le monde, et même Israël (la théorie du complot sioniste est suggérée dans la foulée). Sur cette  pyramide de la haine de l’autre, le mariage de la benjamine va assener le coup de grâce à la maman, qui va en faire une dépression. Pour faire plus clair : le noir, après le Juif, l’Arabe et le Chinois, c’est la cerise sur le gâteau. Pas de panique, la morale politique du film s’annonce : la mondialisation va faire de nous une grande famille. Mais la réconciliation doit en passer par un rigoureux protocole qu’il ne faut pas violer sous peine d’être mal interprétée par la salle. La guerre, c’est les hommes ; la paix, les femmes. Toute tentative de réconciliation, et même de simple dialogue, est amorcée par le sexe faible. Sexe si faible qu’à chaque fois qu’une trêve s’annonce elle est de courte durée. Le film naturalise deux comportements réactionnaires en un : la paix entre les peuples est une affaire d’hommes qui se négocie sur le dos du racisme universel. La misogynie du film est si naturellement présentée qu’on ne relève pas même que le scénariste a bien pris soin de donner à Christian Sarkozy quatre filles de manière à ce que la tradition de l’approbation paternelle reste sous-jacente. Peut-être qu’un garçon lui aurait mis sa main sur la gueule à ce vieux facho… C’est bien connu, les garçons, ça tue le père.

Ce petit conte réactionnaire va construire son discours humaniste sur le dos de l’esclave. Le noir, c’est celui qui arrive en dernier, celui qui n’a pas son mot à dire parce qu’il y a déjà eu trop de conflits dans la famille. Difficile de faire plus clair : ici la victimisation du noir ne peut, au pire, que renforcer les tensions actuelles, au mieux continuer à naturaliser la soumission des Africains. C’est tout de même grâce à ce mariage café au lait que la famille se réconcilie pour de bon, que le colon partira faire le tour du monde, sortira de son confort bourgeois et de ses a priori. Et comment ? Quel est le point commun entre un homme noir et un homme blanc ? La religion, l’opium du peuple. Mais bien sûr! Comme si le racisme n’était qu’une question de répulsion à l’encontre de certaines couleurs. L’intolérance envers la différence ne se soigne pas chez le psychologue (l’inoffensif Élie Semoun) mais à l’église lorsque les deux femmes découvrent qu’elles aiment le même passage de la Bible. Voilà le premier rapprochement opéré par les peuples. Côté homme, on est moins spirituel : on parle politique. La misogynie du film constitue son meilleur ambassadeur idéologique. Pas question que le film s’achève sur le moindre mal entendu, les femmes lisent la Bible, les hommes pêchent et se disputent à propos de politique. Là aussi il faut faire table rase de ce qui peut vraiment constituer les bases du racisme, enlever toute différence entre les deux hommes. Ainsi coup d’éclat, révélation : le papa noir est un gaulliste (il émet quelques réserves quant à la politique menée en Afrique). Voilà la clef du consensus : lui qui prenait Clavier pour un communiste peut respirer, et Clavier, qui craignait de ne rien comprendre à ce qu’il ne connaît pas, peut souffler. Finalement le film n’a pas parlé de leur racisme, il en a fait la propagande. Ainsi s’achève cette fable réactionnaire, le papa blanc pourra aller dormir aux quatre coins du monde chez sa famille. Il pourra découvrir des cultures, sans peur de rencontrer autre chose que ce qu’il n’ignorait pas : l’autre. Vivent les mariés ! Ne restait plus qu’à ouvrir un débat consensuel public autour de l’utilité de ce mariage pour tous. Oui, le cinéma joue toujours un rôle très important sur le plan idéologique.

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