L’Inconnu du lac, Poétique du tiraillement

L’inconnu du lac s’extrait du discours idéologique, de la récupération politique à laquelle il est exposé...

Avant d’entrer dans l’analyse du dernier film d’Alain Guiraudie, il est important d’alerter tout lecteur de cet article, ou tout spectateur de ce film, sur une lecture de cette œuvre que l’on tente d’imposer à l’heure d’un contexte sociopolitique français particulier. En effet, le film est en compétition à Cannes dans la section « Un certain regard » au moment où se valide la loi Taubira sur « le Mariage pour tous ». Une entreprise qui autorise, par la même occasion, les lois PMA et GPA. L’Inconnu du lac est un film qui ne sert en rien la cause d’un projet sociopolitique dont l’appellation, au passage, est plutôt anecdotique et vaseuse. Le film d’Alain Guiraudie n’est pas l’instrument d’une énième offensive idéologico-médiatique qui, dans sa logique d’assimilation (= être comme tout le monde), est doté d’intentions et de débouchés plutôt douteux. A ce titre, il serait pertinent de se pencher sur les propos de Pierre Bergé, l’un des actionnaires les plus influents de cette loi. Celui-ci, en associant de manière analogique l’acte de louer son ventre et celui de louer ses bras à l’usine, atteste d’un symptôme occidental dont la décadence est à peine voilée. Ce projet se hisse à mille lieues des véritables préoccupations d’un peuple asservi par une mondialisation outrancière où la supra-marchandisation continue de primer sur l’exigence éthique. On rêverait alors de savoir ce qu’en penserait un Pier Paolo Pasolini, un Jean Genet ou encore un Rainer Werner Fassbinder. De plus, il serait plutôt futile de se laisser attirer par le film via la polémique qui entoure la censure de l’affiche du film, image aux couleurs vives présentant non pas une photographie mais un dessin où sont esquissés un baiser entre deux hommes et, au loin, une pratique de fellation. Cet événement renvoie, lui, à un autre arsenal : celui de la censure, qui a fait précédemment les choux gras d’autres films plus « mainstream » comme Les Infidèles. Enfin… Il est temps de parler cinéma.

L’Inconnu du lac s’extrait du discours idéologique, de la récupération politique à laquelle il est exposé, pour travailler la question du désir sexuel et plus particulièrement homosexuel. Pour ce faire, le cinéaste porte une entière confiance aux motifs plastiques que son dispositif filmique engage avec une force poétique considérable. La figure homosexuelle est ici une figure de l’inaccessible et de l’éphémère. Elle positionne une quête du corps séduisant que l’on veut immédiatement consumer sans que la dimension amoureuse puisse en être le socle. On pense aux espérances du personnage solitaire, Henri, avec lequel le sujet filmé central, Franck, tisse une relation platonique. Alain Guiraudie choisit un cadre à la topographie spécifique : le lac, point d’eau entouré d’une zone de sable et d’un bois où se déploient les pulsions de sexe. Le lieu est ici une « utopie », un « non-lieu » à l’abri des regards accusateurs et normatifs. La mise en scène et le montage des séquences qui se déroulent au sein du bois alternent entre une esthétique de l’entraperçu et une volonté d’exposition. Ainsi, de très belles compositions à partir des feuillages et des branches d’arbres qui bordent le champ ou qui étreignent les corps en ébats convoquent une présence phallique qui, lorsqu’elle ne borde pas le cadre, jaillit à l’écran comme des bouffées de respirations, membres érectiles ou reposés qui introduisent la relation trouble entre Franck et l’inconnu du lac, Michel. La mise en scène des ébats amoureux intègre des pratiques sexuelles non-simulées qui ne sont jamais utilisées à des fins de provocation stérile, c’est-à-dire, dont la seule finalité est de montrer une fellation ou un anulingus pour choquer l’hétéro, l’homophobe, voire même l’homo conservateur. Ces actes sont très souvent filmés dans des clair-obscur où le soleil, brûlant localement la texture de l’image, réduit les corps à des ombres chinoises en étreintes ou en transe. Le cinéaste semble inscrire dans ces relations triviales une fragilité qui les font apparaître comme pré-inscrites dans leur futilité, dans leurs lendemains brisés. D’ailleurs, le paysage idyllique décrit par le cinéaste semble arrêter le temps, voire même les mouvements des corps dont les seules mobilités, lorsqu’ils ne sont pas couchés aux mêmes places (le travail elliptique du cinéaste renforce cette impression), sont des allers retours entre l’eau et le bois. Il est important de préciser que le lac est la seule scénographie du film dans la mesure où l’on ne sait pas d’où vient le personnage principal, ni où il retourne après avoir erré la nuit en parachevant sa fascination envers l’inconnu. Le cinéaste ne construit pas un portrait psychologisant de ses personnages mais semble plutôt les capter dans leurs moments d’éclats. Ces aventures de « reterritorialisation » s’effectuent à travers les actes sexuels (le bois protecteur) et les espaces de séduction (le sable et l’exposition du corps, l’eau et la prouesse physique). Alain Guiraudie filme des corps en état, en extase au sein de moments ciné-statiques.

Ce film est également intéressant dans sa manière de dépeindre l’éveil du désir homo-centré, notamment à travers le personnage d’Henri, « l’hétéro » (ou « homosexuel refoulé » dira-t-on couramment) qui, dans sa solitude, semble vouloir un au-delà de la dimension charnelle et nécessiteuse des ébats sexuels. Sa marginalisation au sein de la masse homosexuelle épanouie (comme le lui rappelle l’inconnu, « il ne se baigne pas, ne baise pas ») tient tout autant à son physique qui ne répond pas aux critères de beauté (l’importance du physique est souvent primordiale) qu’à son égocentrisme qui se fait, pour le coup, le miroir de Franck. En effet, Henri reflète chez ce dernier son possible amoureux au sein d’un espace utopique qui devient progressivement un terrain de chasse-à-l’homme. « Pas de femmes chaudes ici », précise Franck à un égaré avide de chair féminine. En effet, le personnage de l’inconnu représente une sorte d’idéal homo-érotique qui se meut au sein du long-métrage en tant que force centripète du paysage décrit par le cinéaste. Il est un personnage à la fois attrayant et inaccessible, dont la pulsion de jouissance sexuelle (les « Fais-moi jouir ! » insistants et répétitifs de Franck durant les scènes de sexe) est entremêlée d’une pulsion de mort (Franck assiste, tapi dans l’ombre boisée, au meurtre du compagnon de son futur amant par noyade). D’ailleurs, la deuxième séquence de meurtre est perçue, du point de vue du personnage principal (filmé en vue subjective), comme une jouissance (la victime ne crie pas mais semble gémir de plaisir) jusqu’à ce qu’il s’aperçoive, en se rapprochant, qu’elle a été égorgée et qu’elle agonise. C’est alors un système de dualités, de conflits d’intensités que met en place le cinéaste dans l’apparente douceur du lieu. Le motif de l’eau, ponctuant les stases du film (avec le ciel), travaille une dimension maternante, sensuelle. Gaston Bachelard, dans son ouvrage l’Eau et les rêves, insistait sur la féminité des eaux calmes et claires. Ce motif aqueux étire l’espace dans une horizontalité convoquant à la fois le souffle de vie et la menace de mort. La dimension sexuelle semble indiquer une poétique du tiraillement. Elle recueille ces moments où les dualités vie/mort ; respiration/asphyxie ; horizontalité/verticalité se mettent en tension afin de souligner l’intensité brève de ces moments de plaisirs fragmentés qui tiennent lieux de rêves éveillés. En atteste ce final abrupte où les autres meurtres perpétrés par l’inconnu inquiètent tout à coup les silences. Les feuillages qui se distinguent dans la nuit ne désignent plus des cocons complices où les voyeurs sont plus ou moins acceptés (je pense au personnage drolatique du « branleur », à la sexualité fantasmatique et dérisoire), mais deviennent les abris de la cible potentielle de la mort (le tueur rôde). L’inconnu du lac, dans ce paysage qui s’abstrait dans un espace nocturne effrayant, se mu en cet amour-haine indicible. Franck est soumis à un absolu insaisissable, opaque et singulier qui au final ne fait que le perdre.

Dans le paysage cinématographique français, Alain Guiraudie, ayant confirmé jusqu’ici son désir d’entremêler le populaire enraciné et l’exigence poétique (je pense aux très beaux Ce vieux rêve qui bouge et Du soleil pour les gueux) semble ici mûrir une esthétique à la plasticité plus affirmée, plus épurée, sans jamais oublier de « divertir » son spectateur à l’aide de répliques parfois cocasses et sans pour autant succomber à la dictature de leurs attentes préfabriquées. De ce fait, à l’heure des matraquages médiatiques et des désinformations éhontées que vêtît la question homosexuelle, il est rassurant de pouvoir constater qu’il y a toujours, parmi de forts gestes filmiques, un havre de possibles où nous pouvons toujours parler de cinéma et de ses incertitudes désirantes…

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