Liza Minnelli, La maladie du bonheur

Comment imaginer Liza Minnelli malade ? L’héroïne du Cabaret de Fosse, connue pour son exaltant New York New York, comment se la représenter couchée ? Cette chanteuse à l’inébranlable optimisme aux grands yeux d’écureuil et aux joues flambantes, comment la concevoir éteinte ?

C’est pourtant peu de dire qu’au fil de sa carrière, la santé de Liza s’est détériorée. Dépendante à l’alcool et aux anti-dépresseurs comme sa mère, Judy Garland, l’était aux barbituriques, la fille de Vincente Minnelli ne s’est jamais économisée et alors qu’elle fêtait ses 69 ans, Scott Gorensten, son porte-parole, confirmait son départ pour une énième cure de désintoxication. Guérir l’ivresse. Néanmoins chaque fois que, cette dernière décennie, Liza est apparue sur les plateaux, c’était dans le rire et la lumière — rassurante. Comment, allant si mal en privée, pouvait-on tant réconforter les autres en public ? De ce paradoxe émanait un désir d’interview.

Un rendez-vous fut donc pris à distance, grâce à son producteur Matt Berman. Puis ce rendez-vous fut reporté. Une, deux, trois fois. Pour des « raisons médicales », affirmait Matt, me priant d’attendre que sa santé se rétablisse, comme on avait conseillé au journaliste Gay Talese, dont l’interview avec Sinatra ne cessait elle aussi d’être ajournée, d’attendre que le rhume du chanteur s’évanouisse. Mais quand quelqu’un dont vous attendez la réponse tarde à vous la donner, son silence se contente rarement d’être une absence de paroles : souvent, il devient au contraire bruissant, et vous observez mentalement l’absent silencieux revêtir toutes sortes de masques, accomplir une somme d’actions fantasmagoriques. Ainsi Gay Talese, dans l’attente de cette entrevue qui n’adviendrait jamais, écrivit sur la paralysie frappant l’industrie musicale à chaque rhume enduré par Sinatra. Ainsi dans ma propre attente, j’essayais vainement de composer le portrait imaginaire d’une Liza Minnelli sous anti-dépresseurs et dont la bouche rendue pâteuse se serait pourtant appliquée à articuler les paroles de Maybe this time, encore une fois.

Puis l’étoile finit par répondre. Ou plutôt, par lâcher quelques formules approximatives sous une question sur trois. En guise de scoops, Liza affirmait néanmoins avec humour et nombre points d’exclamations qu’elle n’avait « aucune idée de la manière dont elle avait pu atteindre les 70 ans qu’elle célèbrerait bientôt ! », que « la relève aujourd’hui est à chercher du côté d’Adèle, qui est juste incroyable tant il est rare et précieux d’entendre quelqu’un qui sait interpréter des textes », que ses remèdes à la mélancolie consistaient à mettre à pleins haut-parleurs « les chansons d’Ella Fitzgerald, que [son] père Vincente Minelli adorait », ou encore « n’importe quoi par [sa] marraine Kay Thompson », qui lui permettait de se sentir « instantanément mieux tant cette femme est une force de la nature ». Enfin, il y avait cette phrase : « Je suis entourée de tellement de gens formidables que je n’ai pas le droit de ne pas continuer. Et puis je ne sais pas comment abandonner, comment désespérer, ce n’est juste pas dans ma nature. »

Liza

Et en effet, ce ne semble pas être dans la nature de Liza, toute abimée qu’elle puisse être de nos jours, de baisser les bras, tant on connait l’actrice pour sa vitalité hors norme, sa propre « force de la nature » toute féminine, tant on l’apprécie pour ce don qu’a chacun des personnages qu’elle a interprété — de Poockie à Linda en passant par Sally ou Francine— d’insuffler aux autres un espoir renouvelable à l’infini et qu’aucune maladie ne semble jamais pouvoir terrasser.

Mais revenons aux fondamentaux : d’où vient que Liza (with a z), paraît si forte ? Qui est-elle ? On la découvre généralement dans Cabaret où elle est cette chanteuse de cabaret excentrique aux ongles verts, Sally Bowles, fascinant Brian Roberts, un jeune écrivain timide et rangé, qui apprendra à ses côtés le goût (parfois amer) de la liberté. On réalise ensuite qu’elle jouait déjà le même rôle dans son premier film, The sterile cuckoo, à savoir celui de Poockie Adams, adolescente dévergondée séduisant le silencieux et réservé Jerry Payne, qui à l’instar de Brian tombe sous le charme des audaces de Liza. Dans un autre de ses films à succès, l’improbable comédie avec Dudley Moore, Arthur, même combat, Liza est Linda Marolla, serveuse colorée du Queens qui à la fois amuse et rationalise (ce qui, de la part d’une femme, est assez rare au cinéma) Arthur Bach, enfant de bonne famille passablement fêlé. La liste pourrait continuer encore.

En réalité, il ne semble pas exister un seul film où cette beauté bizarre qu’est Liza Minnelli n’apparait pas comme en surimpression, imprimée sur l’écran avec une telle intensité qu’elle parait l’être plusieurs fois, et dans des couleurs contradictoires. La contradiction expressive étant d’ailleurs l’une de ses forces majeures : au cinéma comme dans ses concerts, Liza interprète rarement de simples feel-good songs, pas plus qu’elle ne chante de strictes complaintes : sa manière de dire est toujours à la fois profondément joyeuse et infiniment désespérée — à l’instar du It was a good time, de son spectacle Liza with a Z, qui évoque avec entrain la mort de son père — et c’est cet impossible mélange de deux visages qui lui confère sa puissance.

Mélange, ou plutôt alternance, mais une alternance si rapide qu’elle est souvent invisible à notre œil nu, comme si les humeurs négatives de Liza n’étaient jamais que subliminales. Quand toute fois la tristesse s’attarde, comme dans la sombre scène du coup de fil de The sterile cuckoo où Poockie s’effondre d’apprendre qu’elle ne verra pas son amant Jerry pour les vacances, Liza exécute alors ce qu’elle sait faire le mieux : non pas jouer, mais être, tant on sent combien la spontanéité névrotique du personnage, son rapport au monde hystérique et brûlant, comment tout cela, en deçà et au delà du cinéma, consume l’interprète elle-même.

Liza-petiteIl y a des jeunes filles dont le noyau intime, fragile à 18 ans, devra accumuler des modèles durant des années avant de s’ériger lui-même en sujet ; pour d’autres au contraire, la force est là dès l’adolescence, qui par la suite n’aura qu’à se déployer. Liza Minnelli appartient assurément à la seconde de ces catégories, et lorsqu’on regarde les premières œuvres de sa filmographie, on aperçoit déjà la déchirure intime qui s’étendra par la suite, fêlure laissant passer la lumière, jusque dans cet échec commercial que fut le film d’Otto Preminger Tell me that you love me, Junie Moon où Liza est une jeune fille qu’un amant sadique a défiguré à l’acide mais qui, en dépit de son visage déformé, continue de vivre, d’ailleurs entourée d’un épileptique et d’un homosexuel paraplégique — tous handicapés, tous hilares. Forces désespérées.

Il y a, cela va sans dire, quelque chose de grotesque dans cet inébranlable optimisme, quelque chose de burlesque même, dans cette manière de faire joie de tout feu, et les caricatures de cette figure LGBT qu’est devenue malgré elle Liza Minnelli ne manquent d’ailleurs pas — tel cet hilarant épisode du Saturday Night Live où l’actrice (jouée par Kristen Wiiz) enrobe tant ses gestes de chants, danses et autres fioritures enthousiastes qu’elle se montre incapable d’accomplir le geste dérisoire consistant à allumer une lampe. Mais ce grotesque, loin d’échapper à Liza, est au contraire assumé, volontaire : c’est endosser la vanité de vivre pour en être moins douloureusement frappé.

Car il ne faudrait pas s’y tromper : Liza connait la faillite du monde et les ravins d’angoisses constituant une vie. Liza connait la vraie maladie, mais elle préfère jouer sa maladie du bonheur, lever les bras plutôt qu’affaisser les épaules. Parce que cette joie absurde et névrotique, celle qui l’enjoint à répondre à une journaliste, au sortir d’une de ses dix visites médicales hebdomadaires, qu’elle « ne sait pas et ne saura jamais désespérer », cette ivresse mentale là, cette folie si l’on veut, c’est peut-être le seul rempart qui lui reste. Life is but a cabaret.

Liza-fin

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