Low Life, Film socialiste

Le désordre du discours. Le film échoue et c'est logique, on entend crier timidement des acteurs qui tiennent un discours sur un langage appris par cœur. La représentation de la représentation ; on est en plein dedans. Tout le monde porte la parole de quelqu'un d'autre dans ce film insupportable.

Low Life flotte sur l’air déjà entendu de la poésie du sacrifice, du combat qu’on mène malgré les différences de classes, de la rage communicative ; bref de l’engagement. Klotz et Perceval manquent clairement d’arguments poétiques pour sauver cette entreprise du naufrage opportuniste. C’est un film qui se sert de ce qu’il représente pour « jouer les enragés ». Dommage, il y avait pourtant ce sens du cadre propre à Klotz qui parfois fait vaciller le militantisme social (type MJC) vers une abstraction plus terrifiante. Mais ce motif esthétique de poids, même omniprésent, ne rivalise pas avec le dispositif poseur que nous impose cette fable préélectorale. Low Life reprend pourtant une méthode brillante Klotz/Perceval ; amener un récit concret, le tirer vers quelque chose de si pesant, de si étrange qu’il en devient presque secondaire et fait place à l’atmosphère lourde d’un contrôle omniprésent, d’une terreur très inquiète qui renvoie au passé tout en cadrant le présent (Godard, Alphaville, Sauve qui peut (la vie)). Cette méthode qui arrivait à atteindre une sorte de maturité et de perfection plastique et thématique dans La Question humaine retombe ici pitoyablement en enfance, pire en pleine crise d’ado. Film exaspérant qui suit les tribulations d’un Français en France entre squat et « grosse colloc », on ressort de là sonné par si peu de recul, de distance critique sur ce qu’est l’engagement politique. La démarche n’était pourtant pas dénuée de charme à l’origine (dans le scénario peut-être), suivre les pseudo-révoltés d’aujourd’hui (les bourgeois, les thésards), écouter ce qui pourrait motiver cette jeunesse en dehors de toute conscience politique à prendre parti pour les nouveaux déportés. Mais le film se prend tellement pour plus qu’il n’est, pour une démarche isolée, rare et belle, qu’effectivement il s’isole, se coupe de toute réalité : de celle des sans-papiers et de celle des « indignés » qui sont sensés les défendre. Le film échoue et c’est logique, on entend crier timidement des acteurs qui tiennent un discours sur un langage appris par cœur. La représentation de la représentation ; on est en plein dedans. Tout le monde porte la parole de quelqu’un d’autre dans ce film insupportable. Le stéréotype de l’immigré cultivé et brillant joue pour tous les cerveaux que le gouvernement reconduit à la frontière. L’amoureuse parle au nom de toutes celles et tout ceux qui aiment un être humain qui n’est pas toléré sur un territoire, et les flics jouent pour tout les SS contemporains (on frise la chronique sociale à la Philippe Faucon par moment).

Dans ce type de couches, de cadres, de sous et sur cadres, tellement d’acteurs y vont de leur petit commentaire sur la condition du plus faible qu’on finirait par se demander si l’objet de Klotz et Perceval c’est les bobos ou les sans-papiers. Et là le film n’est plus du tout défendable ; ce récit tourne autour d’un propos qu’il ne prend pas de front. Il ne donne pas la parole à ceux qu’il convoque mais fait tenir sur « ces miséreux » un discours de convenance digne des plus belles énormités préétablies que balancent les élèves des conservatoires de théâtre. Faire de la poésie avec le pouvoir contemporain (c’est-à-dire la part de nazisme que le libéralisme a conservé) c’est possible dans un certain cadre. Dans La Question humaine, le dispositif était hiérarchisé : partir de l’entreprise pour créer un malaise historique, un lien sous-jacent avec l’organisation de Vichy. Tandis que Low Life part de la description sociologique pour en rester là, et tend difficilement vers une abstraction qui émanciperait le propos hors cadre (le Low Life). Or cette abstraction formelle (multi-caméra, ambiance sonore, perfection du sur cadrage) ne prend pas parce qu’elle est mimée – et très mal mimée – par le corps même du film : des acteurs vraiment grotesques. D’ailleurs ce jeu entre théâtre prétentieux et naturalisme à la « moins belle la vie » est à lui tout seul le symptôme tuberculeux de ce film. Charles – de loin le personnage le plus néfaste au discours pseudo gauchiste de Low Life – joue d’un corps mal dans ses fringues, mal dans son corps mais tellement hystérique de faire semblant d’être révolté qu’il n’est pas plus convainquant lorsqu’il critique sa famille de bourge que lorsqu’il prend parti pour les exclus. Comment ne pas voir dans ce type d’investissement l’idée d’un tractage politicien digne d’une association en fac de lettres : les options théâtre font la grève! les tentes sont sur le campus ! on fait du tourisme chez les SDF. Le film, c’est dommage, part d’un décadrage intéressant : filmer ceux qui ne comprennent rien à la lutte et les mettre en contact avec ceux qui vivent avec, qui en meurent. Or dans ce film aucun corps, aucune voix, bref rien ne rétablit la parole de ceux dont on se sert pour faire des entrées, gagner des voix et qui sait : être élu.

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