Maps to the Stars, En roue libre sur la colline

Voir les films de Cronenberg, depuis peu oublier de jeter un coup d’œil dans le rétro. Voir où s’était successivement arrêté le cinéaste depuis, disons, History of Violence (2005), le moment où l’on a vite reconnu, sans savoir quoi en faire, un changement de ton, un ancrage dans le genre désormais différent et cela jusqu’aujourd’hui avec Maps to the Stars, déjà dix ans d’une mécanique dont on suit les rouages plus ou moins utiles. Autrefois, on pouvait compter sur Cronenberg pour vous emmener quelque part, vous plonger dans ce qu’il imagine arriver à une multitude d’individus. Pas de premier rôle star dans ses films, les personnages se gagnent par un travail réaliste autour de thèmes pourtant souvent issus de la science-fiction. On peut être en proie à des pouvoirs télépathiques (Scanners, 1981) ou être victime de machinations (Videodrome, 1983) ou encore subir une transformation (The Fly, 1986). Autrement dit, un compte-rendu génial de l’époque.

Mais rendu aujourd’hui sur la côté ouest avec Maps to the Stars, ne lui demandez rien, sur le boulevard il fait comme vous, regarde par terre les noms cernés d’étoiles et vise l’immanquable butte signalisé, l’idée première, pas plus loin, la seule : HOLLYWOOD. Cronenberg a pourtant le projet en main depuis plus de huit ans. On se demande ce qui l’intéresse autant dans cet univers de stars sur le déclin, surtout au résultat de cette platitude consentie. Le scénariste est justement le spécialiste de la diatribe sur le microcosme hollywoodien, … sérieusement ? L’ultime fausse-idée vu le système actuel. Sunset Boulevard, il ne faut quand même pas l’oublier, montrait des gens qui aimaient le cinéma. Il est clair que Cronenberg n’atteint plus (ne cherche plus à atteindre pour justement trouver autre chose?) depuis longtemps déjà cette évidence dans son regard. Et les critiques forcées de se livrer à des exercices pseudo-intellectuels. Mais que serait Maps to the Stars sans être estampillé Cronenberg aux yeux de la critique (française) ? On entend dire « oui beaucoup de champ/contre-champ mais tellement sa marque, on ne voit que son style, du pur Cronenberg ».

Vidéodrome (1983)
« Videodrome » (1983)

Non cette façon de cadrer apparaît de manière très claire dans eXistenZ (1999), film assez fastidieux à revoir aujourd’hui et qui inaugure d’ailleurs cette palette de couleurs crémeuses, parfois blafardes qui catapulte l’esthétique de Cronenberg dans une sorte de préfiguration (ou pré-configuration pour le virtuel deXistenZ) qui empêtre le film dans une voie unique où chaque scène est un peu filmée de la même façon, une absence de contrastes qui n’accompagne désormais plus l’évolution du film, bref une esthétique figée. Comme si Cronenberg après avoir pourtant su imposer son style dans cette décennie du clin d’œil que constitue les années 80, choisissait d’embrasser certains des codes les plus faux et ostentatoires à l’orée des années 2000. Pour conclure sur ce point, on remarque que Maps to the Stars confirme également cette présence type New Age (approche simulée du mystique, à grands renforts d’objets symboliques vidés de toutes valeurs), courant dont Cronenberg se moque (la musique originale en joue ouvertement : tablas + synthé) sans forcément s’en dépêtrer.

Le programme du film cherche irrémédiablement à nous contraindre d’apprécier cette posture extérieure anti-cinématographique, ce désenchantement vain et mal placé, comme si le spectateur devait goûter ce monde psychotique au plus bas de l’échelle, le seul spectacle qu’il nous ait donné de regarder, et non sans pouvoir s’en retourner dans une ultime vrille dégueulasse comme toutes ces pseudos-stars le font si bien. Avec Maps to the Stars, Cronenberg ne croit plus aujourd’hui en la mise en scène. Il est trop au-dessus de tout ça pour s’abaisser à s’incarner dans telle ou telle esthétique et y apporter sa vision personnelle. Il veut se dégager de toute filiation, n’exister que tout seul, quitte à ne créer la puissance de son film que dans sa tête et sans savoir s’il veut bien donner une chance aux spectateurs de remonter jusqu’à la source : son cerveau et toutes ses connexions. C’est la recherche d’une surface lisse (un flux télévisuel) où rien ne se construirait de trop formé et qui éblouirait par sa capacité à refléter ce tout vidé. D’ailleurs, il est fait mention à plusieurs reprises d’une quête mythologique comme si la faune hollywoodienne ne pouvait être filmée que dans la posture figée du moment : cynisme et simulacre. Mais le mérite de ces mythes originels (ou cherchant cette origine comme L’Eneide de Virgile) tient surtout à leur création. Une vaste disposition (multitude de dieux, de lieux) qui fit croire en un monde dont ensuite il fallait questionner la fixité (ce qu’a fait la littérature). Or, à trop vouloir dire ce cloisonnement, Cronenberg finit par tout remettre en question mais sans nous en faire ressentir l’essence meurtrière. Ou peut-être est-ce bien ce qu’il recherche, une façon de détruire son film pour en faire remonter ce néant qui ressort des émotions éprouvées par les personnages – rachitiques mais de quoi vous bousiller la vie.

maps-to-the-stars-picture-wasikowska-04142014-101210Mais au final peu importe cette soi-disant réflexivité – une simple posture -, Cronenberg et son scénariste ont trouvé la formule pour gagner sur tous les plans. On accuse cette vaine agressivité, ils répondent par le réalisme. On écarquille les yeux devant tant de clichés ados (Benjy prostré dans sa chambre, Agatha qui compte ses médicaments et ce plan extrêmement lourd du double miroir), oui mais il fallait bien montrer comment se mettent en scène ces ados sans autre culture que les clips MTV. On attaque le vide, c’est cette forme qu’il fallait adopter pour en rendre compte, mettre tout sur le même plan. En fait le problème est à la base, déjà trop tard lorsque le film est lancé. On croit comprendre ce qu’un sujet comme celui de Maps to the Stars peut avoir d’intéressant pour les cinéastes : chercher à être à l’heure (l’expression de Daney et son application obsèdent autant les critiques que certains cinéastes). Mais qu’est-ce qui intéresse ? La représentation de ce comportement névrotique, de cette situation qui donne le vertige, ou bien ses implications ? Le premier se confond avec l’original (lui-même déjà un simulacre : Représentation = réalité) et le deuxième est une étude sociologique, non un film. C’est cette impression que l’on ne peut pas faire autrement, ce qui est quand même l’aveu d’un échec total à réfléchir son sujet, de ne pas avoir assez de force pour aller au-delà. Maps to the Stars, ce ruban de Möbius où tout glisse sur une même face. Le pire restant que le film singe de découvrir cet état des choses, au deux sens du terme : découvrir l’étendu des dégâts si l’on peut dire mais aussi découvrir comme on découvre un coupable, chercher une vérité à travers tout cela. C’est l’unique fonction de cette intrigue extrêmement mal ficelée et téléphonée où l’on devine très vite où elle nous tire : nous donner le sentiment que toute cette vacuité compte plus que le reste (mais au fond juste pour le temps du film) et qu’il y aurait comme quelque chose de beau à trouver une liberté, même consciemment fausse, pour en finir.

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  • Très bel article Seb!

    Comme toi Cronenberg me laisse froid depuis un moment déjà et je n’attendais pas grand chose de celui-ci. Peut-être là la raison de mon enthousiasme?

    Etrange objet quand même que ce film, qui m’a plutôt déplu pendant un moment (à quoi bon?), mais dont le dénouement a fini par me plaire. J’ai de la sympathie pour les freaks au cinéma, et il m’a semblé que le regard de Cronenberg s’adoucit vraiment à la fin sur ces deux personnages. C’est en tant que mythe fondateur, récit fantastique, que le film m’emporte (un peu). Je trouve cette fin ouverte salvatrice (mais il n’est pas exclu que je ne l’ai pas comprise!). Un autre Hollywood est possible? 🙂

  • Au fur et à mesure du film et au final, je n’ai pas cru en son geste. Trop fabriqué pour moi, c’est comme si Cronenberg mettait bout à bout des réactions toutes plus artificielles les unes que les autres. Et oui encore une fois, il pourrait répondre par le bien fondé de cette posture… Rien de plus énervant que quelqu’un qui dit avoir raison sur tout. C’est ça le pire, c’est qu’il ne doute de rien, lui et son film.

    • Et puis c’est vrai qu’il se dégage du film une véritable prétention auteuriste. Un peu comme si la signature de Cronenberg faisait office de label. Hollywood, télé et camés filmés par Cronenberg = une sorte de garantie de qualité qui assure une certaine fabrique. C’est cette posture aussi qui questionne beaucoup face à Maps to the Stars. On aime un cinéaste pour ce qu’il fabrique à partir des objets pas pour cette description un peu vide et auto-satisfaite. J’ai eu ce sentiment et je me demande si aux Etat-unis ce n’est pas un peu devenu une mode de sur-signer pour ne tenir aucun discours et en fin de compte pouvoir répondre à toute critique «c’est le but du film que de se contenter de montrer sans parler».

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