Marielle, clocher jusqu’à la lune / Féminisme partout, moustaches aussi

1973. Jean-Pierre Marielle vend des cathédrales de Chartres sur les marchés. Des répliques en cire, dessinées par un sculpteur aveugle tombé du clocher et reproduites en série et à la main par un petit artisan anonyme. Cela fait quelques années qu’il sillonne les places de France et ses cathédrales font un malheur, sauf aujourd’hui. Et il n’a jamais foutu les pieds à Chartres. Il s’est acheté une caravane de luxe pour faire plaisir à sa femme, morte l’an passée, dont il porte depuis les bagues à la main gauche. Pour attirer le chaland, il passe sur son stand à plein volume une méconnue Sonate en si bémol majeur de Bach, que les plus mélomanes passants reconnaissent toutefois comme le Messie d’Haendel passé à la mauvaise vitesse sur un tourne-disque dégueulasse. Pantalon turquoise moulant, chemise rose, foulard tacheté et petite moustache, Jean-Pierre aime inviter les jeunes filles à passer boire un verre dans sa roulotte pour leur raconter encore d’autres histoires.

Il lui suffit de trois courtes scènes dans Charlie et ses deux nénettes pour superposer les costumes, les paradoxes, les passés. Bonimenteur forain, jouissif mythomane, veuf imaginaire qui construit des légendes pour porter des bijoux de femme, l’acteur est en plein travail. Il ment, vend, convainc, additionne, mélange, soustrait, se prend des murs et ramasse les perles pour en faire autre chose.

Tout ça devait pourtant finir autrement. Il avait tout fait ce qu’on lui avait dit. Les hommes sérieux, les grands, les brutes, les bandits, les soldats, les papas, les petits patrons. Il y avait une tranquillité de colonel promise au bout du couloir. Un fauteuil, une pipe, la fin des agitations. La vie d’un repus. Audiard Michel lui donne la même année dans Comment Réussir Quand On est Con et Pleurnichard ? une place de richissime PDG, avec tous les attributs de la réussite masculine, dont Marielle va pourtant se délester un à un. Il y forme avec Carmet, petit VRP trimballant dans les bars de banlieue une liqueur imbuvable qu’il fabrique avec sa mère, et Rochefort, artiste talentueux qui préférerait être un raté, un trio d’hommes qui décident de s’échanger leurs vies, parce que soudain fauchés par d’autres femmes que les leurs.

Le film introduit – en duo avec La Grande Bouffe – un thème nouveau du cinéma français du début des années 70, qui se déclinera autant en drames qu’en comédies : la masculinité en crise. Des histoires d’hommes qui, quelque part entre leur quarante et cinquantaine, fuient le temps d’un week-end ou à jamais un monde pris par la conquête des femmes, qui prétendent désormais à une nouvelle visibilité, des responsabilités et à des désirs non tributaires de ceux de leurs époux. Fatigués, angoissés, perdus, ces derniers se réunissent alors pour se réconforter dans les rituels ancestraux: camaraderie, nature, bons mots, alcool et bouffer jusqu’à en crever.

Si l’émergence du féminisme y est souvent énoncée comme la principale – si ce n’est l’unique – cause de tout ce désordre, les femmes n’ont en réalité pas grande responsabilité dans cette histoire. Nous sommes encore dans un cinéma où les personnages féminins prennent très peu d’initiatives, et qui se limitent le plus souvent à la séduction et l’adultère. Des variétés de gravitation autour de l’Homme. Elles n’existent que pour être adjudants, menaces et obstacles à la destinée d’hommes. Comment ont-elles pris une telle place dans leur vie ? Parce qu’il n’y a plus d’autre préoccupation. Le reste s’est cassé la gueule. Le cinéma français que traverse Marielle pendant cette décennie est toujours un cinéma d’hommes, repus et en doutes. Le pays a été reconstruit. Tout le monde a trouvé du boulot. Les minorités restent invisibles. Nous entrons dans une nouvelle ère de drames et comédies bourgeoises où l’ordre du monde, où toutes questions de réussite ou d’échec d’une vie, tourneront désormais autour du couple. Vu par les hommes.

Abandonner les uniformes et raconter des histoires d’hommes qui n’ont plus d’autres ennemis qu’eux mêmes et comme quête la résolution de toutes leurs angoisses et désirs. Marielle a un marcel sous la chemise et une autoroute devant lui. Les lamentations du mâle repus et accompli seraient la suite logique de tous ses précédents personnages.

Les débuts de ces films de crises sont volontiers rigolards et jusqu’au-boutistes (la Grande Bouffe, les Valseuses et – Marielle ne participera qu’à ce dernier – Calmos). Toutes les histoires de femmes libérées et vindicatrices y sont consciencieusement moquées. Elles restent trophées échangeables dans Con et Pleurnichard ou caricaturales castratrices dans Calmos. Mais les choses s’affinent et gagnent en amertume dès 1974, quand une fois passée la blague et les gueules de bois, le constat est que le pays a réellement changé. Ici arrivent les « films de copains » d’Yves Robert et de Claude Sautet. Marielle n’y participera pas. Il a quelque chose de bien plus délicieux sur le feu.

Avec Joël Séria, il construit les personnages d’Henri Serin, dans Les Galettes de Pont-Avens et de Roger Pouplard dans Comme la Lune, faces yin et yang vulnérables et fières, honnêtes et crétines du même Breton. Deux amoureux de chair et de vie dont les films racontent le piétinement par des femmes, enfin devenues imprévisibles. Le premier s’en remettra par la peinture et le cul de Marie, origine et fin du monde; le second en humiliant un homme plus petit que lui et retrouvant par là un statut de mâle dominant, alors que sa nouvelle femme le cocufie derrière un rocher avec un jeune garçon. Le personnage est devenu culte sur le tard, adoré et chambré pour son outrancière et adoratrice misogynie, sa robe de chambre et ses métaphores culinaires.

Culte car il convient à tout le monde. Personne ne hait le fauvisme. Au pire, on en rit. Il se présente à nous déjà trop criant et vulnérable. Les excès de Serin/Pouplard en font des mâles inoffensifs. Ce sont les meilleurs avocats du féminisme. Cette masculinité qui prétendrait encore ordonner ce monde est aussi crétine que sympathique, et surtout si facilement ébranlable et terriblement dépendante de ses désirs. Et cet homme qui gueule autant ne peut pas mentir. Derrière le voile pudique du salace, tout le monde entend son amour et ses angoisses de solitude. Il râle, il harangue, il flatte, il Français, mais tout cela a pris bien plus de couleurs dans son articulation. Et de ces nouvelles profondeurs il pêche également de quoi noircir son éternel grand hâbleur. Violeur des campagnes dans La Traque, dégueulasse animateur d’Intervilles dans Dupont Lajoie, pornographe manipulateur dans On Aura Tout Vu, sa moustache est connue dans toute la France, et elle est désormais à craindre. Avec Marielle, la tendresse braille à pleine poitrine et les salauds ont le phrasé doux. C’en serait prophétique, ou pédagogique, annonçant dès la fin des années 70 le cortège qui assombrira le pays à la décennie suivante. Sentant arrivés les communicants politiques, les yuppies et autres nouveaux philosophies, Marielle nous met en garde : Méfiez vous de ces hommes que vous n’avez jamais vu ivres, pleurer et vociférer. Ils seront propres, occuperont les petits écrans, prendront les lumières et nous serons les pauvres beaufs à éliminer.

Il aurait été fort intéressant que Marielle conserve ce genre de petite intuition au cours des années 80 en rappelant régulièrement sur les écrans l’homme de la France d’avant, telle une eau bénite sentant le vin et la Marie, pour asperger les nouveaux démons. Hélas, il va retrouver Claude Berri. Je ne comprends pas ce que Marielle fout chez Claude Berri. Collaborateur régulier de 1969 à 1990, c’est à chaque nouveau film une bague de plomb attachée à la patte de quelque chose qui était en train de prendre son envol. Un seau de pisse froide balancée sur un phénix en renaissance. Dans Un Moment d’Egarement, Marielle se prend le rôle autour duquel il avait slalomé ces dernières années, celui là même dont il n’a cessé de rire : le quarantenaire en crise – sérieux et triste – qui tombe sous le charme d’une adolescente. Serin, Pouplard, et tous les salauds sont alors fauchés. Berri demande à Marielle de jouer la culpabilité, le remords, la tête basse et la honte d’avoir été faible et d’avoir sorti sa bite. Une parenthèse se ferme.

Marielle entre dans les années 80 à genoux et collecte dans son chemin de croix les rôles d’hommes tristes et esseulés (Cause Toujours, Les mois d’avril sont meurtriers, Quelques jours avec mois, il est même simplement crédité «l’homme dépressif » au générique de Tenue de Soirée), des comédies boiteuses (L’Entourloupe, Signes extérieurs de richesse) et quelques personnages-madeleines de gentil brigand de ses premières années, certes toujours efficaces (Coup de Torchon, Hold-Up). Le cinéma français des années 80 aux couleurs tristounes veut raconter son époque et ses décors qui ne sont plus prétextes à des galeries d’éclatants personnages transgressant les fatalités des vies de banlieues mais à des grandes démonstrations naturalistes où tout lyrisme de dialogue se prend le plafond de verre (sale) des prétentions réalistes. Marielle le feu flamboyant hérite de textes tristes et de personnages voûtés. Sa moustache grisonne, perd ses contours et progressivement disparaît. On ne dessine plus. On photographie. Il faut que cela fasse vrai. Dans l’ensemble, on s’emmerde.

Un dernier coup d’éclat, pour ranimer ce qui est réanimable. 1987, Les Deux Crocodiles. Marielle retrouve Carmet devant la caméra et Séria derrière. Qu’est devenu Serin/Pouplard dans ces années 80 ? Non, lui non plus n’a pas bien vieilli. René Boutancard, chapeau de cow-boy, chauffeur de taxi et gérant d’une sordide boite de strip-tease, a dû lui aussi s’adapter à la violence esthétique de son époque. Escroc, violent, loser, manipulateur, maquereau claquant mollement les fesses de ses travailleuses pour lesquelles il n’a plus de bon mot et qu’il regarde à peine. Dans la dernière scène sur la plage, où se termine tous les Séria-Marielle, il (se) fait son coming-out et part vers l’océan main dans la main avec Carmet, son vieux copain Con et Pleurnichard. Drôle mais personne n’y croit. Tant mieux.

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