Merci Patron ! Et après ?

Narbé Arnault, mucho dinero, yo te amo.

J’ai été deux à voir le film de François Ruffin. La première personne est bon public. Elle a bien ri ; elle a même été tentée d’applaudir à la fin. Quel fumier, ce Bernard Arnault… Quelle horreur, le capitalisme… Dans la salle, tout le monde était d’accord, ou presque. Pour un peu, on en aurait boycotté les marques du groupe Arnault. Pas de chance, on n’a jamais eu les moyens de se payer du Christian Dior. Le second moi, en revanche, est resté sur sa faim. Certes, la ruse est habile, mais tout de même… Le documentaire a des allures de gadget.

Le parti pris est celui de la bouffonnerie. Pour le fond, après tout, il y a le journal Fakir, des années de travail et des tas d’enquêtes… Merci Patron ! s’inscrit dans une autre démarche. Il s’agit d’abord de foutre la zone, de se payer la tête des puissants. La question que je me pose aujourd’hui est tatillonne : est-ce que ça l’ennuie tant que ça, Bernard, de décrocher le poisson qu’on a collé dans son dos ? Soit, c’est irrespectueux, et quarante mille euros, ça reste quarante mille euros. Et après ? Il y a bien longtemps que le « système » sait gérer la démarque inconnue. Le vol et la casse sont compris dans le prix du produit. Au niveau médiatique, ils sont même utiles pour entretenir l’illusion d’une parole libre. Quand François Ruffin laisse un maroilles pour Lagardère dans le studio d’Aphatie, Europe 1 se fait mousser à peu de frais. La radio a invité le gauchiste de service, personne ne pourra lui reprocher de l’avoir censuré. Le mec est venu, voilà ; il a fait pouet pouet avec un os en plastique. Quel est le problème ? Sujet suivant.

Europe 1

Mais restons bon public. Le film est rigolo et bien ficelé. La bande à Ruffin sillonne le Nord en quête des ruines laissées par l’Attila du luxe. Le ciel est bas comme dans une chanson de Brel. Les usines sont à l’abandon, les gens en colère… Quand ils essaient d’approcher le milliardaire à l’assemblée générale des actionnaires, des gorilles sont là qui les entassent dans une salle à part. Pour ses anciens employés, le boss ne vit que dans les écrans. Il est immense sur la toile, calé dans son fauteuil, micro à la main, avec les yeux d’un homme qui tuerait tout le monde pour se maintenir au sommet. C’est révoltant, personne ne le conteste. On en est là, à se laisser porter par un film à l’humour mordant, lorsque tout à coup François Ruffin tombe sur les Klur. Les parents ont été foutus à la porte après que le magnat roubaisien a repris leur boîte. Ils vivotent dans une petite maison, avec leur grand garçon et des factures par-dessus la tête. La situation est dure mais on se poile. La politesse du désespoir, sans doute… Ruffin est là pour mettre en boîte. Il fonce. Dans une scène, on le voit préparer une lettre de menaces au nom de ses hôtes. Il écrit leurs exigences : du fric et un boulot pour le père, sinon ça va barder. Toutes les rédactions sauront que le patron est méchant. Même Mélenchon aura son courrier. Et l’ultimatum est pris au sérieux… Un barbouze du service de sécurité débarque à Forest-en-Cambrésis. Il est drôle le mec, on dirait qu’il sort d’un San-Antonio… Un ancien commissaire de police, avec une grande gueule et le crâne en peau de fesses… On aurait voulu l’inventer qu’on n’aurait pas fait mieux. Face à lui les Klur sont excellents. Très vite, il mord à l’hameçon. Planqué pas loin, Ruffin jubile. Mais attention, prévient le négociateur, personne ne doit rien savoir. Personne ! Ce sera notre petit secret

C’est là que le plan de Merci Patron ! est mis en échec. Son succès le condamne. Au fond, le sujet du film, c’est le triomphe d’une démarche individuelle, la victoire d’un cavalier seul. La famille encaisse deux gros chèques – et tant mieux. Personne n’a envie de voir l’huissier se pointer. Et après ? Comme ne cesse de le marteler le commissaire, les Klur sont de sacrés veinards. Ils ont décroché le pompon au culot, mais ils resteront l’exception qui confirme la règle. La règle, c’est que le boss ne fait pas de cadeau. Si d’autres chômeurs s’avisent de bouger une oreille, ils seront pulvérisés, balayés. Disons simplement que la solidarité entre les travailleurs en prend un coup. On pourrait presque en faire un slogan libéral : « Chacun sa merde ! » Tout le monde peut tenter sa chance. On ne sait jamais, sur un malentendu… Mais surtout, pas de vagues. La lutte collective est ringardisée par la réussite de Ruffin. Pire ! Ceux qui n’ont plus rien sont dépossédés de leur autonomie d’action. Car le rédacteur en chef de Fakir n’est pas un porte-parole. C’est un véritable scénariste, ainsi qu’un metteur en scène. Vraiment, le couple est parfait face au barbouze, pourtant tout est fléché, dirigé. Et qui gagne à la fin ? On se surprend à grogner de plaisir quand le père est embauché au Carrefour du coin. Le mec est à nouveau employé par Arnault, et la salle applaudit ! Tu parles d’une victoire politique… Le marché du travail se porte à merveille, merci pour lui. Drôle d’épilogue pour une charge contre l’oligarchie. Finalement, le Morning Live à la sauce Robin des Bois ne fait pas beaucoup de mal au capitalisme. D’ailleurs, la critique la plus frappante des méthodes de l’entreprise vient d’un extrait d’Envoyé Spécial. En matière de socialisme révolutionnaire, on a connu plus incisif.

La bonne nouvelle, c’est que Madame Klur a vu la mer. Rien que pour ça, je suis content d’avoir payé ma place. Et puis, on ne le dira jamais assez : oui, Bernard Arnault est une ordure.

Corbillard

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  • Bonjour,

    Je tenais à te rassurer : quand j’ai vu le film, j’ai compris que le propos visait à disqualifier la machine Arnault justement par le caractère exceptionnel du cas Klur. J’ai grogné de plaisir lorsqu’on lui a obtenu un CDI au carrefour non pas pour le « marché du travail » mais pour la magouille. Le propos (certes égocentrique) de Ruffin en sortant de la salle m’a semblé être
    1) « Sans l’appui des médias, les individus n’ont pas le pouvoir de se défendre face aux patrons ». et démontre le rapport de force disproportionné…
    2) Les machines patronales ont de l’argent mais préfèrent en disposer pour de la com que de l’humain (chèque, poste retrouvé en quelques jours, dans un mépris de classe qui crève l’écran…)
    3) Par extension, les grands patrons sont des usurpateurs et n’ont aucune légitimité à gagner tant d’argent.

    Donc non, la lutte collective ne m’a pas semblé ringardisée par la réussite de Ruffin et cela sans jamais tomber dans le misérabilisme ou les poncifs habituels du journaliste.

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