Mes séances de lutte, Choisir le Monde

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Naître à soi, Naître au monde...

Les films de Jacques Doillon fonctionnent en vase-clos, comme coupés du monde. Et pourtant, pas vraiment. En restreignant bien souvent l’espace géographique de ses fictions, le cinéaste procède non pas à la création d’un nouveau monde purement cinématographique mais permet au contraire à cette bulle de s’imprégner, en fait pleinement, du monde extérieur. Ses personnages sont étrangers au monde qu’ils habitent et dont les frontières paraissent poreuses. Dans Mes séances de lutte, le dernier film du cinéaste, Elle (incarnée par Sara Forestier) ne quitte pas le village de Normandie qui sert de décor au long-métrage, mais communique parfois via Skype avec sa meilleure amie, une jeune femme enjouée qui finira par quitter le monde virtuel qu’elle semble habiter pour la rejoindre, portant en elle le sang neuf nécessaire à la résolution de la relation pour le moins compliquée que le personnage de Sara Forestier entretient avec celui de James Thierrée. C’est cette porosité au monde extérieur, cette foi absolue en l’autre et en ce qu’il peut apporter qui rend le cinéma de Jacques Doillon extérieur à tous les reproches que l’on pourrait lui adresser : maniériste, fermé, élitiste… Peu importe. Dans Ponette, bien qu’aucun des proches de la petite n’était vraiment capable de l’aider à faire son deuil (Ponette étant justement dans une posture de refus quand le deuil est affaire d’acceptation), tous, dans leur altérité, permettaient en revanche à la fillette de prendre conscience de la réalité de la mort, et donc de la vie comme étant le contraire du prolongement de son être à elle. Dans Le jeune Werther, c’est au cours de longues séances de bavardages entre amis, d’abord vaines, qu’Ismaël parvenait à comprendre l’acte absolu de l’un des siens : le suicide.

Mes séances de lutte fonctionne de la même façon : la jeune femme doit faire le deuil d’un père qui ne l’a pas assez aimée et dont elle a tout à regretter. Les combats de lutte qu’elle s’organise avec le personnage de James Thierrée s’apparentent à des séances de psychanalyse, mais en refusent la fermeture, le “quant-à-soi” qui exaspérait aussi bien Gilles Deleuze que Félix Guattari qui écrivait dans Capitalisme et schizophrénie, 1 : L’Anti-Œdipe : « Qu’est-ce qu’Œdipe ? L’histoire d’une longue “ erreur ”, qui bloque les forces productives de l’inconscient, les fait jouer sur un théâtre d’ombres où se perd la puissance révolutionnaire du désir, les emprisonne dans le système de la famille. Le “ familialisme ” fut le rêve de la psychiatrie ; la psychanalyse l’accomplit, et les formes modernes de la psychanalyse et de la psychiatrie n’arrivent pas à s’en débarrasser » . C’est là tout l’enjeu des séances de lutte entre Elle et Lui (c’est ainsi que sont nommés les personnages au générique), et c’est là tout le chemin à parcourir pour Elle, qui, comme ne cesse ne le dénoncer le personnage de James Thierrée, se bat avec son père quand elle affronte Lui. Les séances de lutte de Doillon, filmées comme des chorégraphies à la fois violentes et sensuelles, où jamais l’un ne prend le pas sur l’autre, permettent à Elle de s’accoucher au monde, de sortir du théâtre familial dans lequel elle s’est figée. Cette naissance au monde est sans doute ce qu’il manquait à un film comme Jimmy P., psychanalyse d’un Indien des plaines d’Arnaud Desplechin, qui a finalement réduit toute la problématique de l’étranger sur ses propres terres, de la mémoire collective et de la dimension ethnologique que laissait entrevoir le titre, à l’éternel cercle papa-maman-moi, laissant au spectateur le sentiment étrange que ce fameux Jimmy P. n’avait finalement rien tiré de sa psychanalyse, qu’il était le même au début et à la fin du film.

Naître à soi, c’est aussi naître au monde, mais rares sont les cinéastes qui s’intéressent à cette naissance aussi bien individuelle que collective, intime que politique. Kechiche, avec La vie d’Adèle, se centrait tellement sur le visage martyrisé de son personnage, sur les manifestations physiques de la dureté du tournage, qu’il en oubliait d’ouvrir son film et son personnage au monde, au monde réel, celui qui lui tient tant à coeur. Doillon se pose à l’opposé de la démarche narcissique de La vie d’Adèle : avec Mes séances de lutte, il coupe ses personnages de toute tentation naturaliste et les fait pourtant vivre de façon bien plus palpable et concrète que l’Adèle de Kechiche. Et pour cause : malgré la chorégraphie des ébats d’Elle et Lui, malgré l’acharnement manifeste avec lequel il suit ces séances de lutte, Doillon sait aussi s’effacer et assister à ce qui naît entre ses acteurs et ses personnages. L’espace de création qui apparait depuis l’affrontement des deux corps devient espace de liberté, et donc artistique. On est loin des scènes de sexe sophistiquées de La vie d’Adèle, où rien n’échappait au regard dérangeant du voyeur, qui n’autorisait ses personnages à jouir que lorsqu’il l’avait décidé. En cela, je dirais que si Doillon est au monde, Kechiche n’est qu’à lui-même. Et pour paraphraser le très beau film de Hirokazu Kore-eda, I Wish : « J’ai choisi le monde ».

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