Michael Douglas Sirk # 01, La vision et le vortex

O Rose thou art sick.
The invisible worm,
That flies in the night
In the howling storm:
 
Has found out thy bed
Of crimson joy:
And his dark secret love
Does thy life destroy.
 
William Blake, The Sick Rose
O Rose thou art sick
Seduce, let loose
The vision and the void
Blood sickle… honey suck
 
Coil, Love’s Secret Domain

Lui (Michael Douglas-Sirk), avance toujours à découvert – il roule des omoplates comme un félin – et un gros – avec les mêmes yeux de fakir sous Crystal-Meth quand il se prépare à l’attaque – d’une main, brusquement, il menotte les deux de l’autre ; il verrouille plus qu’il enlace – il prend support d’un mur, d’un sol, coince – fond sur le cou, tire, arrache, déchire, étouffe sa proie, la trait et l’inonde de salive.

A ce moment-là ça pourrait très bien tonner dans le ciel.

Ailleurs, il sait pourtant se retenir. L’extravagance de son comportement à quelque chose à voir de l’extase ; mais c’est une extase sans grâce, vers le bas, pesante.

Il n’est plus maitre de rien. Il pense vicieusement conquérir alors qu’en fait il se débat.

Il n’est même pas hypnotisé : il est complètement médusé.

Le mélodrame est aussi violemment érotique.

***

Cancer de la gorge.

Août 2010, devant des millions de téléspectateurs, Michael Douglas annonce à David Letterman qu’il est atteint d’un cancer de la gorge.

Liesse et émotion – le célèbre présentateur prend l’acteur dans ses bras.

L’écran éteint, ça claironne encore déjà un peu plus dans le crépuscule californien. Les ombres projetées des lettres du monument HOLLYWOOD prennent des allures expressionnistes. Elles avancent sur la lumière pyrique et électrique des stars.

Tandis qu’il scrolle les pages des grands médias du net ahuri, le spectateur – qui s’y connaît toujours en matière de santé (surtout à cette période où l’hallucination collective autour de la vapoteuse commence à naître) -, pense, précipitamment, aux cigarettes. C’est bien mal connaître le héros du thriller sexy des années 90’ ! ; le déshabilleur consacré des plus capiteuses déesses 2.0. ; Michael, fils de Kirk, corps et transfiguré à l’écran du regard voyeur du spectateur ; romain qui enlève pour lui l’intimité des plus inaccessibles sabines ; Michael Douglas, cette émanation angélique du monde de l’expérience (comme dirait William Blake) qui intervient dans la vision symbolique du désir projeté.

Alors, les Cigarettes, vraiment ?

Évidemment : non.

No. Because without wanting to get too specific, this particular cancer is caused by HPV [human papillomavirus], which actually comes about from cunnilingus. (interview pour The Guardian).

C’est déjà autre chose. Le mot d’ailleurs est très joli : papillomavirus (on voit déjà myriades de rutilantes déesses prises comme autant de papillons épinglés sur le liège de la passion) ; avec lui tout apparaît déjà plus clairement. Il y a, de fait, dans ce virus, dans ce venin qui s’est accumulé jusqu’à la tumeur dans la gorge de l’acteur, comme un démonique parfum de vengeance ; de châtiment à longue détente. C’est un avertissement pour tous les autres, tous les prétendants : non, on ne se repaît pas de la déesse comme ça. Non, on ne s’empare pas des déesses impunément.

Diane

Magiquement, le papillomavirus confond l’acteur et l’homme. Tout le nectar divin qu’ont bâfré ses personnages, c’est Michael Douglas qui doit le payer puisque, au-delà des rôles et des costumes, il est le premier à en avoir bénéficié. L’article de la mort fait cruellement sens : on ne joue jamais l’intimité. Michael Douglas doit payer de sa vie son érotique labeur parce que ses personnages ne l’ont payé que dans la fiction (et bien trop peu).

Ce corps angélique – ce corps sursexualisé de mauvais ange – du regard voyeur, celui qui met les mains pour que les yeux touchent enfin, Michael Douglas ne la tient véritablement qu’à trois films : Harcèlement, Liaison Fatale et (surtout) Basic Instinct. Les personnages qu’il incarne dans ces films, comme autant de déclinaisons érotisées de Gordon Gekko (Wall Street) – sapés, les cheveux peignés en arrière, le menton hypnotique, la blancheur spermatique des yeux, la pupille qui se dilate comme les anneaux d’un serpent quand il broie les os d’une biche – masturbent le cœur des déesses comme le cynique agent de change l’argent. Il n’y a aucune romance. Il ne fait ni ne sollicite l’amour. Il est en mission : il s’agit de capturer l’intimité de la déesse pour l’offrir au spectateur. Pour parvenir à cela il traverse angéliquement l’écran derrière l’écran, le dernier : celui de l’intimité non plus comme espace privé mais comme perspective charnelle.

En dehors de son intimité, dans les stases les plus hautes de l’éther la déesse est invisible au mortel. Ailleurs, il ne peut la voir véritablement.

Actéon, voyeur de Diane à son bain dans Les Métamorphoses d’Ovide, Tom (Peeping Tom), le mateur de Lady Godiva, et même les deux vieillards qui menacent Suzanne dans le Livre de Daniel de l’Ancien Testament (comme les chats de Balthus, auto-intronisé Roi des chats) ont été les pionniers du regard voyeur du spectateur. Leur invocation permettait aux peintres les plus talentueux d’élaborer l’image déshabillée de la divinité (c’est-à-dire la seule possible). Avec le cinéma, le prétexte (mythologique, vétérotestamentaire, ou bien même seulement esthétique) devient obsolète. L’image de la déesse déshabillée moderne est une fausse intimité. Elle ne suffit plus au spectateur blasé : les espoirs qu’il prononce sont différents, plus intenses et spectaculaires ; plus déterminés et déterminants aussi. L’intervention de l’artiste concepteur devient alors secondaire. C’est au héros auquel il est demandé d’intervenir. Il doit, enivré d’action, angéliquement (comme saint Michael) traverser l’ultime écran, et s’emparer, par lui-même, du corps désiré.

Invariablement, chez les pionniers du regard voyeur, le châtiment tombe immédiatement : Peeping Tom, à peine avait-il ouvert les volets de son appartement pour mater la Lady nue sur son cheval, parcourant les rues de Coventry, est frappé de cécité. Actéon, pourtant plus malheureux que curieux, est métamorphosé en cerf par Diane et dévoré par ses propres chiens.

La déesse, l’impossédable déesse des mythologies est dangereuse. Le péril qu’entraine son observation ne souffre aucune incertitude. Elle méduse. Un regard et c’en est déjà fini. Que faut-il alors penser du châtiment – du châtiment qui traverse la fiction et intoxique le réel – commandé par la déesse 2.0., celle qui, de la vision au vortex, peut-être non pas seulement vue, mais prise ?

Dali-Actéon

Plus loin dans ses Chants de l’Expérience, William Blake revient à sa Rose :

 My Pretty Rose Tree
A flower was offer’d to me,
Such a flower as May never bore ;
But I said ‘I’ve a Pretty Rose-Tree’,
And I passed the sweet flower o’er.
 
Then I went to my Pretty Rose-Tree,
To tend her by day and by night ;
But my Rose turn’d away with jealousy,
And her thorns were my only delight.
 

 Dans une certaine mesure, en investissant une grande partie de son énergie dans le divertissement, les angles arrondis de la séduction la plus brûlante, la course au spectaculaire et à l’invu, Hollywood, dans les années 1990, a produit beaucoup plus de cauchemars que de rêves – ou plutôt : Hollywood a produit beaucoup de cauchemars déguisés en rêves. Dans ses pseudos rêves la déesse est éprouvée, sacrifiée à l’objectif de la caméra, comme la rose, en quelques sortes, a été offerte au poète. Mais beaucoup ont oublié que les épines de cette rose formidable sont à l’origine d’une terrible douleur chez ceux dont l’âme, accaparée, ne peut se résigner à entendre la divinité.

Plus redoutables et plus efficaces que leur lointaines parentes, Sharon Stone et Demi Moore consacrent la forme moderne de la déesse. Dans l’Olympe hollywoodien elles appartiennent à l’un des ordres supérieurs de la divinité : celui du sex-symbol – (Glenn Close, qui s’est plus distinguée pour son talent que son physique, n’est, dans le parcours érotique de Michael Douglas, qu’une étape intermédiaire, un premier voltage, une initiation). Le sex-symbol, dégénérescence démonique de la star, est malfaisant. Il inspire– comme les divertissements qui la convoquent – le Bon et non plus, d’abord, le Beau ; l’enténèbrement de la satisfaction plutôt que la connaissance de la vérité. La déesse moderne est Bonne – et elle l’est à l’exacte mesure du cauchemar que renferme son corps de rêve.

La mise à distance qu’opère le sex-symbol est la plus cruelle de toutes. Prise par de mauvais anges son corps formule l’illusion érotique de la proximité. C’est dans cette distance infra-mince, indiscernable et absorbante que se ménage l’accès au vortex. Le folklore érotique, la fausse innocence, la candeur, les accidents de jupes et de décolletés des pin-up, les oops justes coquins, ne l’intéressent pas. Le sex-symbol va plus loin. Il impose son érotisme dans un colloque occulte avec son voyeur qui se signe avec le sang. Quand, dans la cruciale scène du club du film de Paul Verhoeven, dans une cabine des toilettes, entre cocaïne et saphisme, Saron Stone (dans ces moments son personnage n’existe plus), le regard volcan, d’une jambe très haute dénudée referme la porte au nez de Michael Douglas (dont le personnage, non plus, à ce moment, existe) elle semble plus, de façon perverse, l’inviter à rejoindre son intimité qu’à lui en interdire l’accès – elle referme la porte comme elle a décroisée, faisant de son interrogatoire un véritable peep-show, ses jambes plus tôt.

Club Basic Instinct

Le sex-symbol c’est une femme fatale déguisée en déesse californienne. On l’a dit : elle est bonne ; elle n’est bien souvent que bonne et, de fait, n’est l’appareil d’aucune beauté et donc d’aucune grâce, d’aucun idéal. Elle n’a rien à montrer en plus de ce qu’elle offre déjà sans détour. Elle est la figure de la fin du regard, le dessin même des contours de son vortex aux courants ascendants pour celui qui, simple voyeur, ne possède pas encore la voyance. Un ange doit la prendre – an angel must break the spell.

La mission était suicidaire et la malédiction, dès le début, considérée, planifiée. Sharon Stone, Demi Moore…, n’ont finalement de divinité que dans l’empire fantasmatique du spectateur par elles-même configuré. Elles ne sont que le produit de son cœur, à lui, trop masturbé de basses illusions ; de trop bonnes illusions. Michael Douglas ne s’empare de rien à son intention, c’est le pantin nécessaire, il ne se contente que de se soumettre et de se conformer à l’épuisement du fantasme par lui-même. A l’architecture d’un édifice auto-érotique en ruine depuis longtemps. Son rôle, en quelques sortes, est parfaitement semblable à celui des cornes dans La jeune vierge auto-sodomisée par les cornes de sa propre chasteté de Salvador Dali – et le papillomavirus n’est le produit de cet inceste, la larve qui rend la Rose malade dans le poème de William Blake.

– Comme un signe du futur châtiment, Michael Douglas ne meurt-il pas dans La Guerre des Roses, sa main, qui se tend pour ne pas périr sans amour pour un dernier contact, une dernière tendresse, ultimement rejetée par Barbara Rose, la sublime Kathleen Turner (qui n’aura de cesse de tragiquement s’enlaidir après ce film) ? –

Il ne reste plus que la persistance d’une implacable calenture baudelairienne : comme le marin prend l’immensité océanique pour une prairie d’Arcadie, Michael Douglas a cru voir les landes luxuriantes de la passion amoureuse quand il était en fait dans le vortex du regard voyeur du spectateur halluciné par le bon ; Sharon Stone et les autres comme cette oasis d’horreur qui divertie un désert d’ennui. Voilà le mirage que poursuit la déesse californienne ; cette déesse érotique, cette œuvre d’art, sex-symbol, de « l’époque de la reproductibilité technique » (pour paraphraser le fameux texte de Walter Benjamin), cette déesse située à la fin même du regard, donc au tout début du vortex.

Actéon

Alors, considérons que si Michael Douglas a survécu au cancer c’est tout simplement parce que, derrière l’écran, son âme s’est damnée.

On le voit encore de part et d’autre, un masque qui dissimule un visage médusé pour l’éternité dans le vortex de l’intimité à l’écran trop de fois traversé.

Livré à lui-même, le spectateur n’a plus besoin de mauvais anges puisque, multipliées à l’infinie, les déesses ont fini, poursuivant leur démonique office et creusant davantage la perspective du grand vortex, par se donner tout à fait.

C’est malheureusement très bon.

Quel siècle s’est écoulé depuis ce soir où tu convoitais ses lèvres ? Tu pensais la désirer. Candeur, pucelage ! Tiens, le désir, tiens, apprends-le ! Tiens, le voilà, fumant, brandi !
(Lucien Rebatet, Les Deux Etendards)
 

…et l’ombre projetée du corps du spectateur devant son écran dessine maintenant une formidable ramure sur sa tête.

Qu’il prenne garde aux chiens.

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