Mommy, j'ai raté l'avion

Liberté ! hurle un adolescent turbulent poussant un caddie au milieu de la route, ralentissant une file de voitures furibardes. Sur le trottoir, sa mère et une voisine rient et crient sans conviction au garçon de se ranger. Nous y voilà. Xavier Dolan pris en flagrant délit d’auto-complaisance, lui dont le narcissisme exacerbé était jusqu’ici excusé par la vitalité de son cinéma d’enfant capricieux. Avec Mommy, le cinéaste québécois de 25 ans voudrait afficher toute la liberté de son cinéma, voudrait nous montrer à quel point il est capable de briser les codes : en jouant avec le format de l’image, notamment, dont le 1:1 a tant fait parler de lui avant même que le film ne soit vu. Dans une scène que Dolan a voulue fondamentale, on le sent, le jeune Steve en promenade sur son skate fait un mouvement avec ses bras et libère le cadre de son format resserré pour afficher un 16:9 clinquant, qui durera le temps de cet instant de grâce. Les choses sont dites : Xavier Dolan fait le cinéma qu’il veut, comme il le veut. Pourtant, cette volonté de liberté est contrariée dans son mouvement même par le désir de séduction que cette liberté veut exercer sur le public de Dolan, toujours plus nombreux.

xvierdolanMommyLe film lui-même fonctionne par pics d’intensité, par une succession de climax qui ne laisse au spectateur aucun répit et qui a pour but de le faire ressortir de la salle lessivé, abruti, avec la sensation d’avoir lui-même vécu avec le trio éclatant Steve-Die-Kyla. L’intention est donnée avec le choix du cadre qui ne laisse pas d’autre choix que de scruter des visages hurlant, riant, pleurant, en gros plan, Dolan nous interdisant même de regarder ailleurs. Il faut séduire, conquérir, émouvoir. Cela fonctionne, en partie : le fils est effectivement intense, beaucoup de scènes sont bouleversantes, mais on ressort de la salle avec le sentiment que tout cela était savamment calculé, et que oui, Dolan « nous a bien eu ».

Le sentiment est d’autant plus ironique que le premier film du cinéaste, J’ai tué ma mère, produisait cet effet-là sans en avoir conscience. Et c’est cette inconscience là, cette innocence, qui donnait au film sa vitalité, sa sauvagerie et sa liberté. Cette liberté que Dolan chérit tant, qu’il veut brandir tout en l’ayant abandonnée, peut-être sans le savoir. Tout se passe comme si le petit génie avait voulu domestiquer son cinéma, le coiffer et l’habiller pour le rendre respectable, aimable par tous. Pour cela, tous les moyens sont bons : faire basculer le spectateur d’un état émotionnel extrême (grâce à un scénario dont le postulat de départ ressemblant à un film d’anticipation permet à Dolan de tout justifier) à un autre tout aussi extrême, bousculer le cadre, accumuler les tubes kitsch que l’on a tous écoutés (et aimés honteusement)… Au final, là où J’ai tué ma mère se présentait comme une crise de nerfs adolescente débouchant sur un chef-d’œuvre fragile contenant en lui-même tous les possibles d’un cinéma à venir, Mommy, lui, se veut l’aboutissement d’un cheminement que nous ne soupçonnions pas ; car entre ces deux films, le sillon tracé par Xavier Dolan dans le cinéma contemporain était toujours resté unique, imparfait, séducteur peut-être, mais par la force des choses. Son cinéma était à l’image de son auteur : profondément jeune et ambitieux, égocentrique et généreux, imperméable à la critique autant que séduisant : unique.

mommyAvec Mommy, Dolan l’a dit : il veut rameuter les foules, attendrir les familles, s’immiscer dans tous les foyers. Domestique ? On ne croyait pas si bien dire. Dans le numéro 704 des Cahiers du cinéma, le québécois explique que « Mommy est un film de famille, comme Maman j’ai raté l’avion. C’est fait pour que ça marche ». L’aplomb et l’honnêteté avec lesquelles Xavier Dolan brandit ses intentions sont-elles supposées excuser la démarche, voire la décaler dans un second degré salvateur, à l’image de ces deux clins d’oeil au film de Chris Columbus glissés dans le film (la scène de l’after-shave et les sacs de course qui se percent au milieu de la rue) ? Il s’avère en fait que la direction prise par son cinéma est bien celle-là, que la séduction doit opérer là où, le jeune réalisateur l’admet, J’ai tué ma mère n’en avait pas besoin. « Ces deux films n’ont aucun rapport, et l’un d’eux est très anecdotique et très laid, surtout… ». On sait très bien à quel film pensait Xavier Dolan en disant cela, mais manque de chance pour lui, c’est pourtant l’autre qui vient à l’esprit !

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