Mommy, J'ai tué mon fils

Lorsqu’il a reçu le Prix du jury, Dolan a laissé se braquer sur lui les caméras, les micros d’une célébrité qui, dans le double mouvement de ce salut (auteur et génie), venait anéantir un geste créatif qu’il faudrait être aveugle pour avoir ignoré. Lorsque Jean-Luc Godard (classé exæquo avec lui le soir de la cérémonie) déclara que cette situation à Cannes était absurde, que lui faisait des films jeunes là où ce jeune homme concevait un vieux cinéma, nous étions en droit de nous demander qui se moquait de qui. En réalité, c’est le prix même de cette ovation qui se fout de notre gueule. Car Jean-Luc Godard ne croyait pas si bien dire, lui qui affirmait qu’il avait poursuivi un geste créatif là où les Cahiers du Cinéma avaient abandonné le combat. Ce qui est désolant c’est moins l’exaltation générale que suscite Mommy que les enjeux artistiques que ce triomphe vient achever (au sens littéral).

Ici même, Dolan a compté pour nous, au-delà de l’aspect profondément auteuriste, de la postmodernité que nous mettions alors au-dessus des petits défauts, des tics, il y avait (pour nous en tout cas) le besoin de courir à travers la trajectoire même de l’artiste vers un souffle d’émancipation, vers une liberté assumée de la politique de la référence outrancière (Gus Van Sant et Almodovar), cherchant à toucher à travers elle l’acte de création. Dans ce cadre là, les films de Dolan pouvaient apparaître tels des essais plus ou moins habiles dont l’efficacité de la mise en scène venait satisfaire un besoin inouï de fabriquer depuis un âge où la majorité des potentiels d’un cinéaste croupissent à la Fémis ou s’épuisent à recopier les tableaux des grands maîtres. Tout récemment Tom à la ferme est venu teinter toute cette belle aventure d’un souffle nouveau, d’un déracinement dans ce que, légitimement, la critique pouvait commencer à concevoir comme une carrière très prometteuse : les vaches et le jeans, les cheveux teints dans une ferme, le film noir à la campagne et surtout un final tout en finesse, une prise de position plus distante sur le sujet pourtant très délicat abordé par le cinéaste.

Mommy-selfieMommy constitue tout le contraire de ce bel équilibre artistique. Tout les petits travers qui pouvaient nous déranger et qu’il était nécessaire de laisser en sourdine sous peine de condamner une crise d’ado si prometteuse, sont aujourd’hui au cœur du consensus qui auréole Dolan de l’ombre de Welles. Or, il faut bien le dire, le dire avec la force d’une vraie déception, Mommy est un film abject, profondément abject et sournois, son hideur n’a d’ailleurs d’égal que sa prétention. Son désir de rassemblement unanime très calculé le rapproche un milliard de fois plus d’Intouchables que des 400 coups. En réalité, et c’est ce qui est sans doute le plus triste dans la généalogie de Dolan, c’est que Mommy reprend tout ce qu’il avait promis avec son premier film J’ai tué ma mère, en moins bien, en le faisant tourner à vide. Son hyperactivité (et avec lui celle de son personnage) s’essouffle avant même de s’être ébranlée parce que Dolan ne ressent plus rien d’autre que son image à travers celle de son acteur. Ainsi son format 1 : 1 colle à merveille à une scène du film au cours de laquelle nos trois larrons tentent de se prendre en photo eux-mêmes mais, jugeant la lumière médiocre, ils se retournent, font face à la caméra de Dolan et posent pour lui. Mommy, (c’est ce qui explique sa popularité), se calque sur l’air du temps, lequel est matérialisé ici par le selfie. Ridicule et posé, ridicule par la pose même qu’impose le selfie, figé mais mimant le mouvement, il synthétise la folie bien sage d’une jeunesse occupée à se représenter en action. Or ici, l’action compte moins que la pose et la pose compte moins que la démarche nombriliste de ce selfie. Tout hideux soit-il, il fonctionne parce qu’il satisfait une soif de présent arrêté, et une action qui se devrait d’être immortalisée par un autre que soi-même. Cet autre devrait être Dolan, le cinéaste, mais Dolan est au cœur de cette pose, il en est le concepteur « génial » (du moins se pense t-il l’être). Il n’invente pas la forme de son film, il la calque sur le mouvement artistique et spontané de J’ai tué ma mère alors même qu’il arrête tout mouvement inventif.

mommy

Que voit-on sur le plan esthétique ? Des gros plans, du ralenti, les belles dents de pauvres gens qui respirent le bonheur d’être debout malgré la rudesse de la vie, malgré l’institution psychiatrique, malgré le regard d’autrui. Qui jugerait consciemment cette belle femme qui hurle sur son fils et ce fils qui frappe sa mère ? Personne. Personne, ici et maintenant. Dans cette salle de cinéma, on y est pour applaudir, pleurer ensemble au nom de tous ces gens qui souffrent et que Dolan nous sert sur le plateau de la tolérance et de l’amour universel. C’est le principe même du consensus que Dolan semble assumer jusqu’à un point de narcissisme qui pourrait parfois nous faire penser à celui de Lars von Trier lorsqu’il s’amusait à décevoir une partie de son public avec Dancer in the Dark. Mais là encore, Lars von Trier inventait des formes, jouait avec les codes du mélodrame à la Douglas Sirk. Dolan, lui, joue avec les tics de Lelouch, avec les rires aux éclats d’Intouchables, avec les références musicales pourries des années 1990. Il est in et le spectateur devrait fondre en larmes sur cette histoire qui n’égale pas même les contorsions dramatiques d’un Love Story has-been. Et bien oui, ça marche, et les Cahiers du Cinéma, qui dans cette effervescence pédophile ne savent plus sur quel trottoir se prostituer, enlacent le film, là ou ils avaient ignoré J’ai tué ma mère. Mais c’est l’enfant que la critique assassine aujourd’hui en se servant de ce que Dolan a naïvement abandonné pour qu’on l’aime, justement. Plus rien ne respire, Dolan ne nous dit plus rien de lui que nous aimerions savoir (si ce n’est son narcissisme). Il faut pourtant lui dire, et c’est là le rôle du critique, du frère, lui hurler dessus comme on le rappelle à un adolescent en crise : « Tu m’as déçu ! Tu peux mieux faire ! ».

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