Neuilly fait de la Résistance

Nous présentons ici, avec l’aimable autorisation de son auteur, un texte de Pacôme Thiellement initialement publié dans une rubrique du magazine Chronic’art qui portait le nom : L’Antichambre. L’Antichambre était consacrée à la démonologie, soit la possibilité de démontrer la présence concrète des démons, de connaître leurs traits distinctifs et d’apprendre à les combattre. Ici, il est question de la domination psychique par l’humour et de l’humiliation permanente à travers le cinéma du Splendid.

À partir du milieu des seventies, la culture française devient une culture de mort. Nos parents attendaient l’An 01, l’utopie anarchiste ; c’est le monde zéro qui est arrivé. Pendant que, pour l’« élite » (haha), Biyatch Hell et les « nouveaux philosophes » réduisent toute forme de réflexion à une propagande occidentaliste dont l’enjeu est, sous couvert de défense des droits de l’homme, la préservation des intérêts de la caste des maîtres, le Splendid gave le « public » avec un humour qui détourne l’agressivité propre à l’esprit Hara-Kiri pour que le peuple ait honte de lui-même. Techniquement, le Splendid, c’est Feydeau sans la vitesse, réduit à un piétinement incessant. Moralement, c’est le Satyricon : on rit des prolétaires humiliés et des étrangers offensés, et on les force à rire d’eux-mêmes, pour le divin plaisir de leurs maîtres.

On corrompt les dirigeants en maîtrisant leur idéologie, on mate les dirigés en confisquant leur culture. Alors que, au début des sixties, les Freaks de L.A. remettent en cause l’Amérique d’après-guerre, rappelant le coût réel de la « poursuite du bonheur », les Hippies de San Francisco annulent leur charge subversive – auti-autoritaire, carnavalesque et médiévale – et la dissolvent dans un window dressing qui se donne le temps de se retourner. En moins d’une dizaine d’années, les Beautiful People deviennent les Yuppies, puis les Néo-Cons aux manettes de la politique extérieure américaine. Ce n’était donc pas la domination économique exercée sur le reste du monde que détestaient les Hippies chez leurs parents, c’était seulement leur morale individuelle un peu stricte.

L’histoire du Splendid en France épouse celle des Hippies. Avec une affiche de Reiser, Le Père Noël est une Ordure réussit à blouser les vieux anars en faisant passer ses vessies libérales pour des lanternes libertaires. Ce que vient railler la pièce écrite par quatre grands bourgeois de Neuilly-sur-Seine (Clavier, Jugnot, Lhermite, Blanc), c’est le monde des pauvres et des immigrés : la bouffe du serbe est dégueulasse, et les sous-prolétaires qui vivent dans des caravanes sont presque des bêtes. Les Bronzés réduit l’histoire de l’humanité à la recherche du plaisir immédiat. Les Africains n’existent pas : leur continent n’est qu’un décor pour les obsessions adultérines de l’Occident. On s’y fait un peu peur, mais ça finit bien : les couples se refont à la fin des vacances, et, comme chez Woody Allen, la continuité du monde bourgeois est aussi inéluctable que le retour des saisons. Mais c’est dans Papy fait de la Résistance qu’on assiste à leur plus grande opération négationniste. La bourgeoisie neuilléenne y devient le cœur de la résistance gaulliste ; et ce sont ses immigrés (Jugnot, en concierge portugais transformé en chef de la Gestapo) ou ses pauvres (Balasko, qui couche avec un allemand) qui forment le noyau dur de la collaboration. On ne rêve pas : la caste des maîtres ne se contente plus de servir au peuple un miroir humiliant, elle lui explique qu’elle est son rempart contre le fascisme.

No tengo miedo que se acabe el mundo, tengo panico que siga igual. Ce n’est pas surprenant que, contrairement à Swift, Topor ou South Park, leur humour noir soit imperméable à la poésie, et étranger à la grâce. Le monde imposé par le Splendid à un peuple soumis à l’absorption de son amère ironie est également dominateur et dominé, dévorateur et dévoré. Il est prêt à sacrifier la Terre entière pour tenter d’assouvir sa passion et sa colère, mais rien ne peut même lui suggérer le commencement d’une délivrance. Comme dit le graffiti espagnol, ce n’est pas la fin du monde qui est infernale, c’est la continuation incessante de celui-ci.

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