Une nouvelle amie, Sous sa peau

Pour parler d’Ozon, on pourrait s’en tenir à un vague souvenir de Huit femmes qui, à travers les chorégraphies saphiques de Catherine Deneuve et Fanny Ardant, faisait résonner le fétichisme de Truffaut dans son univers. Mais comment décrire cette rencontre entre les parfums érotiques du cinéma de Truffaut et les entrées et les sorties de cadre théâtrales héritées de la qualité française chez Ozon ? Drôle de maison que ce cinéma hybride qui n’a pris de Truffaut que le Dr Jekyll. C’est-à-dire – pour revenir à Daney et à ce qu’il écrivait à propos de la place de La femme d’à côté dans l’œuvre du cinéaste – qu’Ozon a toujours été inspiré par le regard bien élevé que Truffaut pouvait, à travers les films, porter sur les mœurs. L’auteur de Huit femmes s’y cherchait. Mais cette référence très volontaire chez Ozon, bien que très sérieuse, n’a jamais intégré l’insolence esthétique d’un Jules et Jim. C’est-à-dire le critique, l’impertinent, le sauvage, le délinquant, l’amant passionné. Chez Ozon, l’amour pour la Nouvelle Vague française est mal placé. Ce qui explique ce drôle d’amalgame dans Huit Femmes : Truffaut/Demy dans un décor unique au sein duquel se joue le petit drame de la bourgeoisie. On pouvait alors penser à Chabrol, se dire que le drame d’Ozon c’est moins Truffaut que Chabrol et son cinéma de salon. La Fleur du mal n’est-il pas un drame de la bourgeoisie en huis clos qui s’ouvre et se ferme sur un cadavre dans une chambre ? Le théâtre n’est-il pas au cœur de ce mensonge incestueux ? C’est qu’en fait tout ce qui inspire Ozon se détruit sous ses mains. Pourquoi ? Parce que les muses d’Ozon sont les auteurs phares de la Nouvelle Vague française, laquelle l’inspire moins qu’elle ne le fascine ; pour de mauvaises raisons. C’est qu’à force de fantasmer ce cinéma très inspiré par les auteurs américains, Ozon (et il n’est pas le seul) a fini par le vider de toute sa substance, de sa matière. Autrement dit, la modernité chez Ozon se résume trop souvent à une surface très plane truffée de tics et de draps soyeux, de couleurs sur lesquelles sont projetées des cohabitations cocasses et superficielles : Demy au salon sans Gene Kelly, Truffaut entouré de femmes sans Hitchcock, Chabrol bloqué, à double tour, sans Fritz Lang. C’est en même temps ce qui rend François Ozon presque touchant quand il n’est pas insupportable, il rêve d’un cinéma français replié sur lui-même, d’un cinéma qui ne se nourrirait que de sa propre moelle, déconnecté de toute admiration externe, politique (sauf celle des auteurs), géographique (hors Paris), sociale (hors bourgeoisie). Sciant la branche sur laquelle il est assis, Ozon laisse couler la sève. Pourtant avec Une nouvelle amie la dynamique autiste de cet « auteurisme », vise plus loin.

« La Chambre verte », François Truffaut (1978)

C’est un peu comme si après avoir déguisé, maquillé tout son cinéma avec le rouge à lèvres des femmes de Truffaut, le vert des gamines de Rohmer et le bordeaux du vin de Chabrol, sa toile finissait par évoquer (enfin) Hitchcock. Mais vraiment, jusque sous le vernis, au-delà de la surface plane. C’est qu’en partant de L’Homme qui aimait les femmes, Ozon en arrive (enfin) à Vertigo. Il était temps, ne crions pas au chef-d’œuvre mais peut-être à l’aboutissement d’une laborieuse carrière consacrée à se calquer sur l’image d’une politique des auteurs qui s’ancrerait dans les années 70 pour aboutir aux années 90, à L’Enfer de Chabrol. Une nouvelle amie n’est pas moins bourgeois que le reste de l’œuvre d’Ozon, le film est moins autocentré, le huis clos ouvre sur un cercueil, le cadavre sur un fantôme et le fantôme est au centre des désirs. On est loin de La vie criminelle d’Archibald de la Cruz, loin de La Piel que Habito, mais dans cette trajectoire, le corps de Duris s’habille et se maquille pour tous les calques pâles du cinéma d’Ozon, il revêt une ampleur enfin cinématographique. Entre deux trajets en voiture filmés comme un banal épisode de série, le parfum nécrologique du cinéma de Truffaut se fait sentir. Ozon semble comprendre (mieux, ressentir) que derrière les Baisers volés, il y a une Chambre verte, que l’homme qui aime les femmes est un cinéphile, que c’est son drame. Dans les destins bourgeois de David et Claire, Virginia n’est pas seulement l’ombre d’une femme disparue mais à la fois Julien Davenne de La Chambre verte et Judy de Vertigo. François Ozon ouvre enfin ses frontières à la noirceur nécrologique d’un âge cinéphile.

Lorsque les corps de Virginia et de Claire se frôlent puis se frottent, l’ambiguïté des désirs n’ouvre pas sur les mystères de la sexualité mais sur la dimension mortifère que cette pulsion vient sacraliser. Dans cette fusion, l’accouplement est un gouffre, il traduit, par son impossible aboutissement, le besoin de faire renaître un corps perdu. Le cinéma d’Ozon se maquille enfin aux couleurs de ce qu’il a toujours fantasmé : le fétichisme du cinéphile. Mais à l’inverse d’un Benoît Jacquot qui avait sans doute trop bien appris ses leçons de cinéma avant de les oublier en cours de pratique, lui finit par réaliser un film un peu plus sale, moins lisse, plus honnêtement prétentieux que d’habitude. C’est qu’à force d’imiter une Nouvelle Vague idéalisée sagement, la voix déraille. À force de maquiller son cinéma aux couleurs d’une posture bobo, le maquillage déborde enfin des lèvres, coule des yeux, révélant derrière l’image lisse du premier de la classe, les rides d’un vieux travesti angoissé par son âge. Duris, un instant, lorsqu’il se fait épiler le bas du dos à la cire par Claire en maniérant, hurle soudain de douleur avant de lancer à sa nouvelle amie d’une voix rauque et mal assurée : « Faut souffrir pour être belle !« . Ozon place ici le corps et la voix de son film. Enfin débarrassé de son désir de perfection, d’insolences faciles et de références grossières, son cinéma assume dans un murmure, d’une voix éraillée, sa souffrance d’être ingrat. Il touche enfin, à travers cette honnêteté, une franche beauté gestuelle, une certaine élégance issue de son imperfection, de son angoisse de mourir, pire : une terreur à l’idée de ne pas survivre à la mort des autres.

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