Nymphomaniac, 1 + 2 = 4

Écrire sur les deux derniers films de Lars von Trier consiste à s’attaquer à un objet pour le moins singulier. Distribué en deux volumes, Nymphomaniac a provoqué une réaction critique tout aussi inédite. De quel film parle-t-on ? Du premier volet ? Celui du récit autobiographique de Joe, nymphomane enracinée dans sa relation à un père qu’elle adore, coincée par un premier amour qu’elle ne cessera de fuir alors qu’il lui revient au cœur comme un boomerang, naïve fillette qui découvre les plaisirs que lui permettent le corps ? Ou bien du second volet ? Celui de l’âge adulte, des déchirures, du don de la vie, de la perte d’un enfant, de l’abnégation ? La lecture se révèle très riche si on considère que Lars von Trier nous offre une synthèse de son cinéma. De la fin de la première partie à l’épilogue de la seconde se joue le jeu perfide de la destruction, de la déconstruction de tout ce que l’auteur a fait naître en nous d’espoir et de belles promesses. Lars von Trier a fait en deux volets ce qu’il suicide habituellement en deux films (ou en deux saisons ; L’Hôpital et ses fantômes). On peut sortir de l’équation un peu sonné par le résultat : « Moi qui avait tant aimé la première partie, cette belle naïveté, ce beau sentiment d’amour, je me sens un peu abandonné, presque aussi seul que Joe ». C’est une lecture possible, celle des Cahiers du Cinéma (V. Malausa défend avec tendresse la première partie, J.P Tessé y soustrait presque toute la seconde) traduit une réaction noble, juste mais insuffisante. Posture qui défend la première partie contre la seconde dans une opposition « pour/contre » si symétrique qu’elle oblitère dans le même mouvement de repli un élément de taille : celui de la durée, du temps et de l’interaction de gravitation qui fait du premier volume le petit frère ennemi de celui qui le suit.

Nymphomaniac trace les lignes d’une vie de solitude, d’une solitude vécue comme un handicap affectif. Ce handicap explique l’autoflagellation que s’inflige Joe tout au long de son récit. Lars von Trier en deux films dialectise le sentiment et le corps, l’amour et la chair, la maman et la putain. Son découpage joue sur le même registre, il slalome habillement entre les genres et les tonalités ; de la comédie au thriller, de la mauvaise blague à la mégalomanie. Le va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur d’une trajectoire si personnelle (le récit en voix-off ponctué de digression sur le monde, les hommes, les religions, les civilisations) conduit assez logiquement Lars von Trier à faire de son personnage féminin, et comme à son habitude, une martyre. Torturée par les pulsions et les conséquences désastreuses que ces actes ont sur sa vie de femme, Joe finit seule, pire, souillée au-delà de ce qu’elle avait pu désirer même dans ses fantasmes les plus masochistes. Nymphomaniac n’est pas un film clinique sur la confession de son personnage, c’est un essai mathématique qui compte les douleurs d’une femme au regard d’une vie tout entière aimantée par le plaisir. La démarche est loin d’être froide, elle s’attarde sur les petites joies de cette existence en marge, sur les conséquences souvent amusées qu’elle ont sur les jeux de l’amour et du hasard du petit couple que forment Joe et Jérôme (l’épisode du restaurant). Comme s’il avait fallu à Joe, pour parvenir à aimer, le temps de quelques parenthèses jamais vraiment refermées, la compassion saine d’un homme aux yeux d’enfant, d’un regard brillant d’une admiration un brin orgueilleuse. Mais, rappelle sèchement l’œuvre de Lars von Trier, l’amour n’est pas la satisfaction, c’est aussi le renoncement. À ce stade de son commentaire, Joe parle d’hypocrisie sociale avec une amertume que nul ne saurait mieux ressentir qu’elle. Elle qui perd moins ce qu’elle aime par lâcheté que par nécessité. Justine dans Melancholia refusait le monde et, sentant approcher sa fin, se jetait sur le corps d’un inconnu, vêtue de sa robe de mariée, s’accouplait avec lui, s’adonnant à un exercice aussi primaire que vain. L’acte symbolique était à la hauteur d’une décision sociale et familiale unique : le renoncement. L’opération sexuelle de Justine est inverse à celle de Joe. L’une prend le contrôle et le symbolise par l’acte sexuel, l’autre perd la maîtrise de son entourage, de sa famille en raison même de ses pulsions de chair. Joe est condamnée à tout perdre et cette condamnation la rend d’autant plus vulnérable qu’elle a la force de vouloir vivre avec.

Les belles et puissantes poésies cinématographiques qui illuminent le film d’une force incroyable telle que le parallèle entre pêche et séduction, entre l’extase et le mystique ne se contentent pas de faire de la vie de Joe un témoignage purement métaphorique autour des pratiques sexuelles d’une nymphomane. Lars von Trier aborde explicitement un terrain bien plus idéologique : celui de la norme. Lorsque forcée de faire une thérapie, Joe se distingue des autres « nymphomanes anonymes », elle lance à la thérapeute un point de vue sec et sincère sur la condescendance de son travail au service d’une civilisation dont elle se sait être le monstre à corriger, à soigner. Face au reflet que lui renvoie la petite fille qu’elle était, son monologue vient pointer la dimension proprement politique de la thématique qu’aborde Lars von Trier. Car le sexe dans notre civilisation reste le dernier acte animal que l’individu puisse opposer à ce qui le brime. Être soigner de nymphomanie consiste alors à accepter la lobotomie d’une idéologie qui craint la liberté individuelle alors même qu’elle revêt le masque de la compassion. Ici le cinéaste touche sans doute le cœur de Nymphomaniac : faire un film sur la sexualité (nymphomanie ou non) dans notre société, contre elle, alors même qu’il s’agit d’un instinct. Plus tard Seligman affirme que si Joe (prénom aussi féminin que masculin d’ailleurs) avait été un homme, son récit ne choquerait personne. Lars von Trier monte en flashback quelques unes des images les plus marquantes de son récit. Il joue, là encore, sur le poids de son discours au regard d’une lecture mise dos à dos avec le sexe opposé. « Et si mon film avait été consacré à un homme, comment aurait-il été reçu ? ». Lecture tout aussi critique de son propre travail de cinéaste masculin.

Cet ensemble de considérations du monde à partir d’un personnage en marge fait de Nymphomaniac 1 + Nymphomaniac 2 un immense travail de cinéma. Dommage que Lars von Trier préfère à son spectateur sa martyre quand il aurait pu embrasser les deux dans un même mouvement. Dommage qu’il n’ait pas su se dire que nous finirions, nous aussi, par aimer l’oiseau blessé sans vouloir le toucher. Les dernières séquences du film viennent salir d’un plaisir malsain une démarche pourtant si noble. Souillée par l’urine de la seule relation que Joe avait su maintenir, battue par le seul homme qu’elle n’avait jamais aimé et enfin désirée par Seligman, le seul auditeur à qui elle n’ait jamais parlé. La misanthropie de Lars von Trier étant sans borne, même lorsqu’il la refoule, le cinéaste impose au plus idéaliste de ses spectateurs une perversité innommable : le plonge dans le noir, le fait assassiner par son héroïne laquelle claque la porte au nez de son cadavre. C’est dommage, très dommage car cet artisan expérimental avait réussi à calculer un autre film entre les trois distribués. Un quatrième film qui existait entre la version longue, qui ne sera diffusée que dans quelques obscures salles, et ces deux volumes censurés mais intactes de puissance et d’un discours rempli d’amour. Un film qui ne sortira jamais. Un film qu’il suffisait d’imaginer entre les ciseaux de deux montages imposés. Ce film, Lars von Trier m’en a dégoûté, dommage vraiment, c’était un chef-d’œuvre.

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