Ombres dans la pluie, Rencontre avec Philippe Claudel

Les nuages convoquent une ombre livide dans la carte des trottoirs. Les premières gouttes tombent lentement et humidifient les ruelles de Palermo. Je marche vite ma valise à la main et j’arrive tôt à l’hôtel. Je sonne. J’entre et je demande Philippe Claudel. Le réceptionniste me dit qu’il n’est pas là. Je m’alarme. Comment, il n’est pas là ?, pensé-je. Je demande la permission de m’installer dans le lobby.

Il n’y a personne dans le bar. Une lumière grise humidifie les tables et les fauteuils. De petites ampoules jaunes pendent du plafond et rompent la monotonie de la salle. Je répands la valise et le sac noir et je m’appuie dans le moelleux fauteuil violet.

Après, j’entends quelqu’un qui murmure quelque chose en français. Je m’approche de l’accueil. C’est Philippe. Je dis son prénom à haute voix. Il tourne sa tête. Philippe se surprend. Il dit mon nom complet et lève la main. Il signe les papiers de l’accueil.

Je retourne au fauteuil violet et je sens les chevaux de mon cœur. Philippe marche jusqu’à mon fauteuil avec sa femme et sa fille à traits asiatiques. « Fabián, dit- il, elles sont ma femme et ma fille ». Je suis paralysé. Ma maitrise de la langue étrangère est faible. Tout en suivant un mécanisme ancestral, je leur serre les mains. Les yeux de la fille de Philippe se fixent dans ma mémoire. Et ils ne me quitteront jamais.

Philippe prend congé pour un moment et monte dans la chambre.

Mon portable sonne. C’est l’écrivain argentin Gabriel Bellomo. Nous étions convenus de rencontrer Philippe Claudel dans l’hôtel Esplendor. Il me dit qu’il gare l’auto et qu’il arrive tout de suite.

Les nuages s’acharnent dans le ciel. L’eau répercute de son rythme syncopé contre l’épaisse vitre de la fenêtre.

Philippe descend tout seul. Sa femme et sa jeune fille asiatique sont restées dans la chambre ou dans quelque coin de l’hôtel.

Je vois Philippe assis à côté de moi et je pense aux Âmes grises , au beau cynisme de ses personnages. Les chevelures des arbres extérieurs et fragiles s’agitent avec le vent, j’entends que la pluie racle sur la fenêtre et je ne peux pas le croire.

« Bueno, aquí estamos, commence Philippe d’un espagnol inattendu. En Argentina dicen “aquí”. Y en España dicen “acá”. Qué raro ». Nous rions. C’est la phrase juste pour que nous puissions nous détendre. Gabriel laisse entrevoir d’une enveloppe marron la couverture du roman Âmes grises. Après, il lève le livre et l’arbore comme un trophée. Philippe poursuit le mouvement posé de Gabriel et mentionne le nom de la maison d’édition qui publie ses livres en espagnol : « Saviez-vous que les propriétaires de Salamandra sont argentins ? » « Je ne le savais pas », dis-je. « Est-ce qu’il y a beaucoup de différences entre l’espagnol d’Argentine et celui de l’Espagne ? » « Celui-ci est un grand problème », réponds-je. « Nous lisons les traductions faites en Espagne et nous ne sentons pas que notre langue soit représentée là-bas. »

Philippe s’installe dans le fauteuil violet. Il est grand et il allonge ses jambes au-dessous de la table. Il tourne son visage et s’évade pendant un instant. Comme s’il avait été absorbé par l’eau qui coule, paisible, il reste captivé par la lumière revêche et grise qui allume son visage. La pluie tombe très fine comme une lente préservation de la mélancolie. Philippe dit que cette pluie lui fait penser à Paris. Il s’arrête à la prononciation de la lettre “ll”. Il commente que les espagnols disent “yuvia”. « Et ici on dit “shuvia”. C’est comment ça? ». Il est touché par les nuances de la langue et rit.

Il bouge ses mains doucement, comme si elles étaient l’expression de son cœur. C’est un homme expansif. Rien de ça n’entraine, en lui, la négation du regard critique et de la pensée réflexive. Valentina, la fille de Gabriel, lui demande s’il est de Paris. « Non, je ne suis pas de Paris, dit-il,je suis de Lorraine. Paris est tout à fait différent. Les Parisiens sont arrogants et ils se croient le centre du monde. Lorraine est une région dans la frontière avec la Germanie. La Germanie est tout près de nous. C’est pour cela que la Lorraine a une étroite relation avec la guerre. La guerre fait partie de l’histoire de ma région, l’Est de la France : j’ai été élevé près des champs de bataille. Je jouais dans les anciens trous des canons, dans les tranchées. Aujourd’hui je trouve encore des canons, des bombes, des morceaux des casques de la guerre du 14 quand je me promène dans le bois. »

La pluie continue. Et Philippe continue. Il parle de sa condition de provincial. « Les Parisiens sont très arrogants, comme les citoyens de Boston. Je n’aime pas Boston. Ils se croient le centre du monde. “Ils sont aristocratiques”, lui dis-je. “Oui”, dit-il, et bouge la tête. « Certains porteños sont arrogants », ajouté-je. “Bon, c’est ça le problème de beaucoup de pays. Ceux qui habitent dans les capitales se croient le centre du monde ». Gabriel le regarde et approuve. Moi aussi, je le regarde.

L’écrivain Gabriel Bellomo est ému. Je le perçois dans l’eau douce qui versent ses yeux et dans le mouvement posé de ses mains. J’imagine qu’il sent une affinité intellectuelle et éthique avec Philippe. Gabriel installe son corps mince et lui demande s’il aime Buenos Aires. « Je n’ai pas pu voir beaucoup, dit Philippe. J’y ai été trois jours et après je suis allé en Uruguay. Aujourd’hui je suis à Buenos Aires et demain je retourne en France. »

Valentina le regarde attentivement. Elle sait qu’elle est à côté d’un grand écrivain et elle ne peut presque pas le croire. Elle est subjuguée par les mots du Français qui parle en anglais comme s’il était d’un autre pays.

Gabriel lui pose des questions à propos de son procès créatif. Il lui demande s’il commence ses romans par des images. « Oui, les images lancent l’écriture. Un film commence par une image. Et les romans aussi. »

L’eau n’arrête pas. Et le bonheur grandit entre nous comme de l’eau qui coule entre les doigts. Soudain, Philippe s’encourage. Notre rencontre n’est pas un entretien. Mais lui, entrainé à l’art de la conversation, sort de son chapeau magique une série d’idées qui allument la palestre.

Je me retourne et je me rends compte que la fille de Philippe s’assoit sur le grand banc de l’accueil. Philippe regarde de loin sa fille. « Ma fille a seize ans, raconte-t-il. Elle est vietnamienne ». Gabriel tourne sa tête et s’arrête à un point fixe. Comment a surgi l’idée d’écrire La Petite fille de Monsieur Lihn ? « Pendant des années j’ai eu l’image d’un homme réfugié qui arrive à un pays inconnu avec une petite fille dans ses bras. J’ai eu longtemps cette image. » « Et pourquoi tu as voulu qu’elle soit vietnamienne et pas africaine ? », lui ai-je demandé. « J’aime beaucoup les pays de l’Asie : la Malaisie, le Vietnam et beaucoup d’autres. J’ai beaucoup voyagé par ces pays ». Je vois, du coin de l’œil, la mince fille de Philippe et je pense : sa fille est la petite-fille de Monsieur Lihn. Depuis qu’il est devenu père il pense à écrire un roman sur une fille vietnamienne. L’expérience de devenir père l’a changé. Jamais il n’a pu abandonner l’idée de penser à une fille qui ne soit pas asiatique.

Mais je ne peux pas le dire. C’est une foudre qui traverse mon esprit.

Je me suis évadé pendant un instant. Je me suis perdu dans mes pensées. Je reprends le fil de l’allocution de Philippe. Il dit : « Il y a un problème. La littérature n’est pas une question d’intelligence. L’intelligence peut entrainer des problèmes et des malentendus. Les idées font du mal à l’écriture. Par exemple, Sartre. Lorsqu’on lit ses romans, on sent qu’il y a des idées parmi les mots, parmi les signes, et cela transforme et recharge les émotions. Les idées ruinent ses livres. »

Il se détend. Il me demande où j’habite. Je lui parle de Tucumán, de ses vallées et de l’inoubliable ville au pied de la montagne. « C’est loin? ». Je bouge la tête en signe d’affirmation. « Tucumán est loin de Buenos Aires », confirmé-je. “Tu es venu en avion ou en bus?” “En avion”, réponds-je. En ce moment je ne sais pas que mon vol sera annulé et que je devrai rester dans la rue jusqu’au lendemain.

Philippe prend de l’air et fait une pause. « Quand je rentrais ici, ma femme m’a posé une question. Et moi je ne peux pas lui répondre ». Nous faisons silence. Nous attendons qu’il pose à nouveau la question de sa femme. Il me regarde. Il regarde Gabriel et Valentina. On dirait une mise en scène. Philippe maitrise les temps du cinéma. « Qu’est-ce que c’est le peronismo? », dit-il. Je regarde Gabriel et Valentina. Je ne sais pas comment lui répondre. Nous rions. « Personne ne le sait », lui dis-je. « Je pourrai te poser la même question. »

« Le peronismo est quelque chose d’amorphe », dit Gabriel. « Et c’est le grand mystère de l’Argentine », ajouté-je. Je pense à la phrase de John William Cooke : « Le peronismo est un géant invertébré et myope ». Mais je ne dis rien. Philippe écoute. De même qu’auparavant il avait parlé avec aisance, maintenant il écoute avec une attention unique. Gabriel lui donne sa version du peronismo, une version subjective et rapide, une perspective des dernières quarante années de l’histoire argentine. Valentina suit en silence la conversation.

Après, je lui demande s’il va déjeuner avec sa femme et sa fille. « Oui, dit-il, mais tout à l’heure ». Il frotte ses mains et tourne son visage vers la fenêtre de l’hôtel. « Sigue la shuvia », il fait un effort de prononciation et il rit. « C’est comme ça Buenos Aires ? ». Gabriel approuve. Je me sens un peu embarrassé. Depuis que Philippe a dit qu’il irait déjeuner, je me sens un peu embarrassé. Je ne voudrais altérer ni ses temps ni ses projets.

« Il y a du bon vin à Tucumán ? », me regarde-t-il. « Oui, et de première qualité ». Il rit. Et mystérieusement il retourne à Boston. Je ne sais pas avec quoi cette ville le connecte. Il semble qu’il veut continuer le bavardage, comme s’il ne voulait pas que la rencontre s’interrompe. Philippe a envie de continuer le bavardage. Je lui montre le manuscrit de mon dernier roman. Il le révise lent et attentivement. « Si je trouve du temps je le lirai avec plaisir. »

« Je crois que c’est déjà l’heure de partir », dit Gabriel. « Oui, oui », dis-je. Philippe ne se lève pas. Il reste tranquille, comme si la pluie l’avait absorbé. Soudain, il se met à marcher. Je prends ma valise et la pousse par l’étroit couloir du lobby. Gabriel et Valentina viennent derrière. Ils le saluent. Je reste à côté de la porte ; Philippe se rapproche. Je lui tends la main. Il fait un pas en avant et me prends dans ses bras. Il me serre dans ses bras et m’embrasse sur ma joue. La situation est absurde. Philippe est argentin. Et moi, je me suis conduit comme un suédois, d’une froideur scandinave.

Nous allons dehors et l’eau tombe, catégorique et grise, et humidifie les carreaux irréguliers du trottoir. Le tintement doux des gouttes allume l’air. Philippe pousse la porte et la maintient ouverte. Il lève la main. Et il me dit une phrase que je ne comprends pas. « Qu’est-ce qu’il a dit ? », demandé-je à Valentina. « Il dit que tu n’oublies pas de lui écrire. »

« Bien sûr », dis-je en murmurant. Philippe ne m’écoute pas, ou je crois qu’il ne m’écoute pas. Un sourire grossit mon visage pendant que je pousse ma valise et soulève mon lourd sac noir. Je retourne ma tête. Philippe a laissé la porte se refermer. Et il colle ensuite son visage contre l’épaisse vitre transparente.

Ce n’est pas un adieu, pensé-je. Mais c’est la dernière image que j’ai de Philippe Claudel.

Traduit de l’espagnol par Lucila Cabrera.

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