Oradour-Sur-Presse

Fidèle compagnon,

je pense commencer à te savoir au point de te répondre sans crainte. Sans la moindre. Retour à l’envoyeur ; ton message te revient de droit. Il n’y a plus que ça dans ce monde. Des droits on en trouve partout désormais, du pas de ta porte aux frontières de ton jardin, coincés entre les parenthèses griffonnées par ton éditeur. Mais je te souhaite de ne pas trop te sentir concerné par ma réponse à ta faiblesse, tu suis une ligne politique solide. J’ai passé assez de temps à t’ignorer ces derniers mois pour ne plus vraiment avoir envie d’y revenir, mais j’aime me contredire. Surtout que, si j’y pense bien, il y a un moment, même et surtout en tant qu’abonné, que je ne te lisais plus que pour prendre ton pouls. Au moins depuis ton remake de la rue de Solférino. Ou bien c’était ta revue, déjà, qui dans l’original ne s’adressait plus à moi, trop occupé à zieuter la concurrence déloyale, architecturée en boulangerie industrielle labellisée « fait maison ». Judas je ne mange pas à ta table, et ton pain a un goût de plastique.

La  joue est tendue pour la première et dernière fois avant de te coucher, en grimaçant telle une fille un peu difficile. C’est beau d’y croire. Continue, même de loin, je ne te suivrai pas plus. Chacun sa route, chacun son chemin comme l’articulait Tonton Lhermitte dans un film au titre évocateur et qui te ressemble. Ton problème ne pose pas de souci aux autres apparemment, on confond feux de paille et incendies, les Mommy de Xavier Dolan avec les Êtres humains ; la faute à ta pensée numérique. Les traites sont passés de l’arrière-cour au premier plan, t’es même pas un leader dans ta catégorie poids plume. C’est ta revue qui m’a appris à lire avant de me recopier lâchement, n’inverse pas les rôles, garde ton  masque tu perds tes plumes. La racaille c’est moi, l’énarque c’est toi. Qui a élu Kechiche avant que lui-même ne parle de politique ? À l’époque son talent nous posait problème, on en faisait des débats ici, il devenait sponsor chez toi. Les mariages arrangés par l’idéologie fascisante ça vous connaît, c’est vous qui préparez les contrats. Mais qui est passé sous ta soutane effet Léon Morin ? qui a glissé sous la table de tes faux apôtres ? Et tu viens piocher chez nous de nouvelles idées que tu déformes sur le territoire de nos ennemis. Alors je t’ai laissé faire, sans dire mot, trop fier de mon succès (modeste et relatif, notre Graal est un peu plus ambitieux). Juste le temps de me retourner, faut dire que je t’ai vu venir doucement sur le terrain glissant de la haine familière ; tes derniers éditos n’ont vraiment plus de race, tu ne parles pourtant plus que d’amour, et c’est ce qui nous inquiète le plus à ton chevet. Il faut dire aussi que la récupération idéologique de ta revue, on commence à la connaître, et plus je l’apprenais – déjà avec des dicos – et plus je m’en suis protégé. Alors, je te le dis : tu ne me surprends plus lorsque tu me calques avec tes notes de bas de page renvoyant à Daney et tes couvertures signées Luz. J’espère que ton psy se porte bien.

Mais l’amour peut aussi être remplacé par la pitié. C’est mon sentiment, de haine, déjà paumé dans le cosmos de nos retrouvailles impossibles. À force de rester fidèle à l’histoire de tes échecs, tu n’as perdu que ton nom. Rien pour toi, tout pour « Nous ». Tu as changé de frères sans assumer la culbute de ta ligne (sous la nôtre pour mieux tenter de faire taire celle des autres ; la naturalisation). Mais personne ne te lit ; ni pour tes idées ni pour tes mots.

On se rappellera de ta plume comme d’un nom propre indissociable d’un acronyme  : C.H.A.R.L.I.E. Je t’appelle Mademoiselle pour ma part, je te tiendrais volontiers la porte par galanterie mais il n’y plus rien à visiter chez « moi », chez « nous », rien qui ne puisse te servir. Reste avec « eux ». Tu serais presque touchante, surtout lorsque tu fais semblant, tremblant, de hurler seul ton triste « on », entouré de hyènes crayon cassé au poing. Mais tes poils de barbe carotte me rappellent la lâcheté d’un second rôle dans Harry Potter. Drague tes femen, je parle aux femmes. Tu me fais un peu de peine coincé entre ce que tu mimes de dénoncer et tes sponsors, entre tes faibles convictions réactionnaires et ta lâche affirmation démocratique. Drôle de rencontre avec mon modèle d’adolescent, heureux de ne pas être de tes funérailles. Je suis apaisé de ne plus admirer personne, tu m’as permis de tuer l’enfance de mon cinéma imaginaire. Et d’ailleurs cette revue n’a jamais été une famille, mais un foyer pour orphelins. Depuis que c’est une entreprise, la terre d’asile se monnaye au prix de la nostalgie autoréférentielle, post-moderne et nauséabonde. Change de nom, ce serait plus honnête.

Les années soixante-dix ? Vu que tu en parles après moi, parlons-en. Parlons-en, avant que tu ne deviennes vraiment sénile, et que tu nous radotes ton histoire une fois de trop. Que tu monologues sur l’impression que te donne ta propre vie alors même que tu l’étalonnes sur les couleurs de la satire beauf. Change de nom par respect historique pour l’encre et le papier que tu vends si mal sur le dos du cinéma, c’est la crise. Mais les années soixante-dix, tu ne les as pas sues. Je les ai lues post-respect pour ton âge de néo-amnésique et ta sénile jeunesse. Je ne t’attends même plus sur le territoire de la mémoire. La preuve, t’es déjà aigri. Je ne te collectionne même plus, j’ai fugué par la fenêtre des idées (Daney a construit la fenêtre pour ça). Pour le monde, là-bas, on appelle ta revue « Charlie ». Tu t’en défends étymologiquement, décortiquant toute les ambiguïtés de ton propre ralliement au parti. La langue de bois dans le gant de fer, ça ne trompe plus personne. T’as vieilli trop tôt.

Finalement les plus dangereux dans ce monde cynique restent les ambidextres, ceux-là même qui parlent d’éthique dans tes colonnes pendant qu’ils vendent leurs âmes à L’Obs, ceux qui défendent les grandes idées pour les jeunes profs et le goût du bon dieu dès qu’ils méprisent leurs stagiaires – histoire de déplacer Rivette sur le terrain de la récupération politique d’État. Je pensais que c’était une qualité d’être intègre, faudra que tu m’expliques ton tour, et dans quel film tu as fini par faire jouer ta revue (Kapo ? ). Bref, tes yeux puent la déchetterie-pour être poli avec ta fausse bêtise, et ton manque de dignité. Mais si tu entends, en ton âme et conscience, ta surdité dans mes mots, alors apprends à te taire, ou à rendre l’âme. Sinon on peut toujours en faire un documentaire, un document pour apprendre à te taire. Le courage, Kurosawa en a fait une œuvre. Des films dont ta revue savait parler à l’époque. Plus de Kurosawa, plus de chocolat.

Je ne te quitte pas vraiment même si je ne t’aime plus. Je te méprise dans le paysage, le paysage est affreux de toute façon, tu fais corps avec. Nous en sommes ici ; pas si loin de là où tout a commencé, sur ce trottoir sordide, rue de Solférino, les énarques ont poussé tandis que Daney, Foucault, Hocquenghem sont morts d’avoir eu les idées que tu transformes pour les camps de leurs ennemis. Je ne te lis plus que lorsque je suis malade d’ailleurs. Et lors de ma dernière visite à ma pharmacienne hideuse (celle qui se fait du fric sur le dos des insomnies parisiennes), entre deux nausées, je lis dans ton édito : « Avant de montrer une image, il faut se demander si elle n’est pas un virus posté ou désiré par la propagande ». Je suis étonné. Pardon ? Qui a commandé un dessin abject à Luz en guise de « Une » pour illustrer ce qu’ils appellent l’horreur ? Furiosa hurlant à la mort sous la tour Eiffel la perte de ses enfants (les enfants de sa patrie). Son cri appelle la fureur de la vengeance. C’est ce que j’appelle l’abjection de notre siècle pour ma part. C’est ta ligne ? Et cette couverture aussi dangereuse que vilaine, laquelle mime le deuil de la liberté d’expression (expression même de la mort), cette couverture est sponsorisée par Renault ; son slogan « maîtrisez votre trajectoire ». Et tu parles de dénoncer la propagande ? Je viens de citer une de ses invectives piochée dans ton journal de pigiste. Alors lorsque tu parles de maladie, maintenant que je ne cherche plus à comprendre les prostituées, je me demande si tu n’as pas chopé le sida à force de vouloir te vendre à tout prix, loin des bas-fonds, loin des flics avec « tes potos matons » comme l’écrit si bien Elie Yaffa.

Oradour

Comme disait Cassel, bêtement mais sûrement, honnêtement en tous les cas : « Qui lit les Cahiers aujourd’hui ? Personne. » Personne ? Je ne suis pas si sûr, mais qu’il se rassure, il peut continuer à tourner avec Richet des comédies françaises débiles, il y aura toujours un opportuniste pour lui faire de la publicité en l’insultant. Mais il y a des revues qui ne s’abaissent pas au niveau de sa bêtise. Sur Sédition, évidemment…

 

P.S : S’il reste une faute ou deux, pense (voir plus) à twitter avec Vincent. Je sais me justifier aux arrivistes comme aux énarques ; j’écris bien avec les pieds mais j’ai toute ma tête.

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