Oslo, 31 août, Le critique ne deviendra donc jamais adulte ?

On aura compris que le film déploie tant par sa forme que par son sujet un questionnement contemporain hérité notamment d’une modernité (cinématographique et sociale) apparue à la moitié du siècle dernier.

Joachim Trier réussit à rendre compte d’un questionnement intérieur, celui d’une jeunesse observant sa vie d’un point de vue extérieur. Et le cinéma là-dedans a une multitude de choses à y voir. Sans pour autant se départir de considérations multiples, le film se centre tout de même, surtout dans les conversations entre Anders et Thomas, sur la question du jeune intellectuel contemporain. Mais jusqu’à quel point ? Oui, l’addiction à la drogue d’Anders peut valoir pour toutes les addictions (comme celle du critique cinéphile par exemple) mais à voir la façon dont le film se termine, on se dit que la pure drogue n’entretient finalement pas grand rapport avec le reste des addictions et la façon dont elle travaille une personne (toutes les addictions ne peuvent pas tuer instantanément). Au fond le problème du film, c’est sa peur d’affronter réellement son véritable sujet. Sans cette porte de sortie, obscène à la fin du film, qu’est la confusion drogue->suicide, qu’aurions-nous vu ?

Le début du film, dès le départ donc, pose la question du point de vue. Le parcours d’Anders jusqu’à la rivière le met en scène dans une multitude de variations spatiales (de dos, de face, proche, lointain, etc.). Son visage également fait l’objet de changements pour le moins surprenants. La préparation au suicide est visuellement une expérience qui vous donne des impressions très particulières. Dans un second temps, le point de vue devient plus extérieur et lorsque Anders s’enfonce dans l’eau, un rocher sur les bras, on peut rire, c’est un ridicule que l’on sent vrai. D’ailleurs, c’est ici que l’on rencontre pour la première fois un lien de complicité entre les points de vue intérieurs du personnage et un point de vue extérieur, tous deux signifiés par un traitement cinématographique différent mais non distinct. Il y aurait d’un côté la volonté de formuler le fonctionnement intellectuel (multitude de points de vue intérieurs) du personnage et de l’autre, des images cinématographiques plus détachées. La séquence dans un café d’Oslo où le personnage se prend à suivre physiquement (par l’oreille et le regard) puis mentalement (par des visions) les conversations et la vie de gens attablés autour de lui ou les passants environnant nous fait comprendre ce travail, cette obsession cyclique d’en passer par tous les points de vue. Il y a eu également cette introduction du film où une multitude de voix off se font entendre et ravivent des points de vue et des souvenirs personnels en même temps que défilent des plans de la ville d’Oslo et des images tournées en famille.

On aura compris que le film déploie tant par sa forme que par son sujet un questionnement contemporain hérité notamment d’une modernité (cinématographique et sociale) apparue à la moitié du siècle dernier. En laissant de côté les comparaisons esthétiques, il y a néanmoins une différence essentielle dans l’aboutissement du cinéma de Joachim Trier. Comme le rappelait Serge Daney, la Nouvelle Vague françaisemontrait de jeunes gens, les questionnements d’une génération nouvelle. Mais des cinéastes comme Godard à cette époque là, la trentaine comme le cinéaste danois aujourd’hui, étaient déjà des « petits vieux ». Cela pour dire que le passage à l’âge adulte était déjà en cours. Ce qui frappe aujourd’hui chez Trier, c’est sa façon de mettre en scène un personnage presque encore adolescent à 34 ans (son porte-parole). Leconstat pourtant très éclairé du positionnement que peut avoir un jeune intellectuel aujourd’hui (je crois que beaucoup peuvent s’identifier aux personnages d’Anders et Thomas, surtout lorsque l’on réfléchit aux mêmes choses, tous deux sont critiques d’art) pose beaucoup de questions mais donne une réponse non satisfaisante. Le cinéma ne me promet plus de devenir adulte !

Commentaires

commentaires

More from Sébastien Fourcail

Cache-cache à ciel ouvert – Entretien avec Mathieu Capel (Suite)

En 1972, Ōshima Nagisa tourne Natsu no Imōto (Une petite sœur pour...
Lire la suite

Pas de commentaires

  • J’ai bien lu ce commentaire qui vise juste certains passages du film (par exemple, la séquence de la descente dans l’eau avec la pierre). Ils sont des symptômes en effet de la sorte de déréliction qu’un « jeune intellectuel » contemporain est susceptible d’expérimenter.
    Quant à fin du film, elle n’est justement pas une fin en soi (faire une fin / viser une fin), elle est une porte de sortie – parmi d’autres sans doute -, elle n’ouvre sur rien cette porte, mais rien c’est déjà quelque chose, non ?
    C’est vrai qu’il y a un malaise « tranche d’âge » et le genre nouveau « adolescent de 34 ans » est sans charme, du moins dans ce film.
    Attendons la suite, un autre film du même cinéaste. pourquoi pas ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *