Oslo, 31 août, Mourir à trente ans

Par cet article, je tente de répondre à la question que pose Sébastien Fourcail, à ce qui l’a dérangé dans le film. Doit-on se questionner sur ce qu’Oslo, 31 aout ne promet même pas : devenir adulte à trente ans en 2012 ? Le sujet du film est peut-être la seule réponse possible. J’entends ici moins défendre l’approche passive du personnage (qui traverse la vie et la ville sans même l’habiter, ou vouloir la construire, la détruire) qu’en faire clairement l’argument principal d’Oslo, 31 août. Le film ne pose peut-être d’ailleurs aucune question et renvoie par sa froideur au cynisme de la génération qui se reconnaît forcément à travers le personnage principal. La multiplicité des points de vue associée à la subjectivité par l’alternance de la perception dépressive d’Anders, c’est à mon sens l’enjeu du film. Être intellectuel aujourd’hui c’est être assez lucide pour ne plus croire en son propre combat, en l’utilité de son savoir. Trop tard pour l’utopie. Soixante-huit et son fantasme d’abolition panoptique c’était bon pour Godard justement. Passer de la provocation de droite (les années soixante aux Cahiers) au militantisme critique de Serge Daney en soixante-dix (ou cinématographique de Straub, Allio and co) c’est fini.

La réponse qu’apporte finalement Joachim Trier en convoquant l’approche moderne de la ville, par exemple, prend des distances considérables avec un film comme Paris nous appartient. S’il y a eu la Nouvelle Vague c’est qu’il a eu une jeunesse qui avait hâte de prendre au sérieux son intelligence. Et oui, soixante-huit c’était sérieux ! Or que reste-t-il de cette désillusion ? L’errance de nos corps dans une ville sans doute. L’alcoolisme et la dépression du savoir dans un monde voué au libéralisme à perpétuité. Oslo 31 août, c’est peut-être le constat d’une réelle incapacité à opposer au système autre chose que la perpétuation de son fonctionnement, à travers et grâce à la seule chose que possède si facilement les trentenaires désabusés : la culture. Oui Anders écoute les anecdotes et les ambitions sages de la génération gâtée qui le suit. Il en sourit, il est attendri. Mais dès qu’il projette, il est contraint d’en revenir à la matérialité d’une existence vouée à fuir le réel (par la drogue qui, nous l’avons compris, aurait pu être tout à fait autre chose).

Alors me direz-vous « l’utilité d’un tel film se résume-t-elle à tirer un simple constat? ». Oui. C’est sans doute désolant et peut-être un peu sombre mais l’idée c’est ça. Prenons l’exemple de notre réaction sur le site, le film nous a parlé, et effectivement lorsqu’Anders tente de se suicider en se noyant avec une pierre on peut en sourire. Mais le sourire d’un spectateur de trente ans qui se reconnaît parce qu’il sait que le personnage, comme lui, ne peut que remonter à la surface, n’est-ce pas ça un constat désabusé ? Nous aussi nous sommes attendris par l’idée du suicide. Un intellectuel qui sourit d’un autre intellectuel qui tente d’échapper à son impuissance par la mort, si ce n’est pas cynique c’est juste éclairant. De quoi est-il question dans Oslo, 31 août ? D’une génération pourrie gâtée, ni vraiment de gauche ni franchement de droite dans une société qui a fait de l’enfance la garantie de son inertie, de l’immaturité et du luxe une sorte de norme, d’horizon absolu, de l’idée de la révolution un amuse-gueule avant de passer aux choses sérieuses. Il est question d’une jeunesse douée et brillante, l’espoir en moins. Je parle de la génération qui joue à Battfield entre deux Proust et un débat sur l’Europe ; je parle de « ces gens là ». L’errance de Michel Poicard dans À bout de souffle avait peut-être la chance de pouvoir se payer le luxe de mourir en courant. La fin d’Oslo, 31 août, c’est vrai, s’en sort par cette drôle de question : Anders s’est-il suicidé ou remontera-t-il à la surface une fois encore ? Je crois de toute façon que le film prouve qu’Anders n’a jamais cru en l’utilité de son errance, de son intelligence. Alors de là à dire que parce que le film est vrai, il est bon, je ne sais pas. Je pense malgré tout qu’il mérite de questionner l’avenir qu’offre la civilisation post-soixante-huitarde aux ados de trente ans qui meurent de ne pas devenir adulte, à Oslo comme ailleurs.

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  • Dans cette critique en réponse à celle de Sébastien-Fourcail, j’aime bien ces deux remarques :
    –  » S’il y a eu la Nouvelle Vague c’est qu’il a eu une jeunesse qui avait hâte de prendre au sérieux son intelligence. Et oui, soixante-huit c’était sérieux !  »
    – « Soixante-huit et son fantasme d’abolition panoptique c’était bon pour Godard justement ».
    Je ne commente pas, bien sûr, mais je dis que j’ai du plaisir à voir que la pebsée politique et sa traversée de la « matière » cinéma est (re)prise en charge par des jeunes intellectuels, aujourd’hui.

    Or, à lire vos deux critiques croisées sur le film, je m’aperçois qu’il est encore plus triste que je l’ai perçu. »

    Questions :
    Qui est triste ou quoi est triste ? le film ? son réalisateur ? le personnage ?
    Cette tristesse est-elle délectable ? débectante ?
    Trier a-t-il spéculé sur cette tristesse ?

    M. Sch

    • A mon sens Oslo, 31 Août est une relecture du livre de Drieu La Rochelle en 2012, en plein système ultra capitaliste. Ce qui m’interpelle c’est qu’en revoyant l’adaptation de Louis Malle on a le sentiment que le personnage en 69 était isolé dans un monde qui lui échappait parce qu’il n’avait jamais osé y prendre sa place, en tout cas n’y était-il jamais parvenu. Mais on a le sentiment dans Le feu follet que cette place aurait pu exister. Le protagoniste traverse une ville qui est en mouvement, croise des gens qui croient à l’amour, la réussite, l’ambition (libérale). Or dans le film de Trier tout est vain, tout est inerte; l’intelligence du protagoniste, sa capacité de séduction, son amitié, sa génération. Anders traverse des rues désertes, il écoute les conversations de type Facebook que tient la génération 90 (espoir 0, réduits au listing des rêves plus ou moins fous qu’on exhibe sur Internet, entre deux jobs et des études sûres). Trier se situe un peu mal, c’est vrai, il n’offre pas de perspective et il en va de sa responsabilité d’auteur. Il s’applique à dessiner le portrait de cette jeunesse intellectuelle résignée à renoncer dans un univers peuplé de grands enfants raisonnables. Je crois que le film est brillant de lucidité mais c’est très difficile de dire si Trier est condamnable. Plutôt que de faire un film comme celui-là (dépressif à la base) aurait-il pu aller chercher un autre matériel, décider de montrer qu’il existe des moyens de lutter contre cette inertie issue de 60 ans de capitalisme? Sa démarche aurait été plus politique. Mais peut-on être politique aujourd’hui sans dérision, sans cynisme, sans aigreur? Je crois que j’ai aimé ce film parce qu’il a le mérite (sans courage) de dire ce que la civilisation qu’il dépeint sacrifie.

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