Paterson, Une vie de poète

Entre la Chute et la Cave, se tient le Poète.

La Chute, c’est celle que devient brièvement la rivière Passaic, lorsqu’elle traverse la ville de Paterson, nom que la poésie et le cinéma conjugués transforment en échos merveilleux ou quotidiens. Les eaux qui ne cessent de retomber dans un doux grondement, sous une lumière froide et flamboyante de crépuscule, dans un recoin tranquille où la solitude peut venir se ressourcer, dégagent le même murmure mystique que les appels de cors qui signaleront à jamais le Rhin de Wagner ; mais c’est un murmure tranquille, qui ne demande pas de triomphe, et n’a au contraire pour seul désir que de s’accorder aux innombrables vies simples qui bourdonnent dans la cité. Des eaux grises qui riment visuellement avec la brique, la végétation, l’acier fatigué des autobus qui persistent au-delà de leurs époques – une trame légère, fluide, ambivalente, ininterrompue, où les objets les moins singuliers, les moins aristocratiques, viennent prendre un relief inouï, dès lors que des mots simples prennent pour but de les agripper et de les ajointer à la pensée qui les perçoit.

La Cave, c’est celle où chaque soir descend Paterson, après sa tournée de conducteur de bus, quand l’esquisse de l’aurore doit s’efforcer d’acquérir une forme plus ample dans la lumière contrainte d’une pièce guère plus grande qu’un placard. C’est le lieu de la solitude peuplée – où les images poétiques peuvent venir prendre relief, sous l’œil muet et nécessaire des vieux livres d’occasion, des paperbacks, des recueils de poésie, alignés en gardiens de la vocation, eux-mêmes surplombés par des boîtes de clous. Ce qu’ils surveillent, ce qu’ils entraînent, ce sont les régularités rythmiques – aussi bien celle des mots que le flux de la pensée, la quête de l’image, font apparaître en capitales maladroites sur la page du secret notebook, que celle de l’existence elle-même, sa routine des jours qui passent, avec au cœur de chacun cet irréductible besoin d’écrire. Une vocation dont le film ne prendra jamais la peine d’éclaircir les origines ; comme si, à l’image des eaux sans cesse renouvelées de la Passaic, elle n’avait jamais eu de commencement, et qu’elle espérait de tout son cœur ne jamais connaître de fin – pas même après la dévastation d’un chien jaloux et le néant hypnotique qui alors menace.

Ce sont les deux pôles entre lesquels travaille le Poète, qui est l’image transcendante, spirituelle, du common man Paterson. Devant la Chute, il se met en quête de ce qui toujours lui échappe, la note juste, le diapason qui ouvre les portes des mots libérés de l’ombre et redécouvrant la lumière ordonnatrice du papier blanc. Et quand ces mots apparaissent sur l’écran de cinéma, à mesure que la voix de Paterson leur accorde une place plus réfléchie qu’il n’y paraît, ils ne font pas que se succéder en vers libres qui nous permettraient de les savourer davantage, dans leur trompeuse spontanéité – ils adoptent l’apparence même de la Chute qui leur a instillé la force tranquille de son souffle primordial, sa respiration constante, apaisée, n’ayant de justification qu’en elle-même. Glanées au fil de la journée dans les rues bruyantes de Paterson, après avoir traversé les territoires de l’anecdote et de la surprise, les idées viennent se confondre avec les « eaux mentales » qui se tiennent aux confins des temps primitifs. Et dans l’Amérique devenue si défiante envers l’héritage du Vieux Continent, ces idées dépouillées n’ont besoin que d’une boîte d’allumettes pour lancer un chant d’amour. C’est pourquoi en lieu et place de la fleur bleue chère aux Allemands de l’ère Romantik, Paterson dissimule dans sa lunch box, non loin d’un cupcake bariolé, des photos accolées du profil écarlate et sévère de Dante, et de sa propre Béatrice, conçue comme une femme de fantaisie, d’amour et de compréhension. A travers le temps, les dispositifs se répètent ; les rites sont simplement devenus, dans le monde moderne, plus intimes, moins respectés – mais pas moins essentiels.

Devant la succession en apparence monotone des jours (lundi, mardi, mercredi, jusqu’au dimanche fatal qui comme un dernier mot joycien ne fera que renvoyer vers un nouveau commencement), devant cet éloge impavide des vies minuscules, le regard bourgeois finit par ricaner ou s’impatienter – prêt à sortir de la salle en se disant qu’il n’y avait finalement pas grand chose à voir. Et ce faisant, comme dans le reflet inversé du miroir, ce regard aurait exactement perçu, mais à l’envers, ce qui était la substance parfaite de ce film. A savoir, que si l’âge du sublime est désormais prisonnier des portes de cristal qui se sont refermées derrière nous, il préexistait, à ces composants raffinés de la parole poétique, des éléments primordiaux, dont la force était dissimulée dans leur fausse insignifiance, et qui ne pouvaient se distinguer, s’extraire de la gangue obscure de la réalité, que par le geste le plus muet, le plus invisible et pourtant le plus essentiel : la perception. Tel est le secret évident du Paterson de Jim Jarmusch : nous réapprendre, avec la joie subreptice de celui qui a su se fondre dans un environnement ductile et généreux, ce que notre époque menace chaque jour de nous faire oublier, à coups d’horreurs, de frustrations, d’accaparements de notrre esprit. Ce sont les sensations qui nous bousculent, qui nous traversent, qui nous habitent, dans le long chemin d’un sentiment ou dans la brièveté d’une anecdote – sensations esthétiques surgies de l’anodin, de l’inconscient, des hasards objectifs, et qui pour Ezra Pound, poète païen échappé de l’Idaho, étaient la justification de l’existence des dieux. Le divin de Paterson le conducteur de bus est dépourvu de la moindre allégorie : il est incarné, cinématographiquement, dans les façades multiples, diverses, anciennes ou modernes, qui se reflètent dans la grande vitre de son véhicule, et qui viennent ainsi se superposer sur son visage mobile, doux, ouvert à tout ce qui l’entoure, dépourvu de tout préjugé. Jarmusch introduit ici en contrebande quelque chose du zen : les êtres humains, qui ne cessent de se plaindre de la vacuité de leur vie urbaine, sont en réalité bien trop remplis, de choses inutiles, de pensées mauvaises, d’idées dégoûtantes. Ce sont les affects qui manipulent la petite société du bar où Paterson se rend chaque soir : amours tragicomiques, rancunes de couples, égocentrisme. Le collègue dévoré de soucis, qui interrompt chaque matin l’écriture derrière le volant du bus, est la personnification de ce débordement de tracas et de rancoeurs qui font obstacle. L’écriture doit être constamment arrachée à tout ce qui, même sympathique, conspire à l’empêcher de naître, à ramener celui qui est le renonçant de ces affects dans leur cercle de fer.

Le calme, l’équanimité de Paterson, sont au contraire un vide tranquillement entretenu qui appelle à lui une richesse sidérante, celle des accidents heureux, qui lui permettent de capter le flow d’un rappeur faisant sa lessive, ou le talent poétique d’une petite fille au cartable rose. C’est sa routine (travail, poésie, amour, silence), transparente comme les eaux de la Passaic, qui est le rituel permettant à la réalité authentique de surgir. Pour créer, il faut d’abord apprendre à voir, à écouter, à percevoir, autrement dit à oublier la prison permanente de son ego pour voir rayonner les autres vers soi. La page blanche du notebook et le visage apaisé de Paterson fonctionnent ensemble : ils sont une même ouverture sur le lieu de l’esprit pur, que le cinéma nous permet de contempler en train de transformer des images fugaces en des mots durables (dédoublant ainsi l’expérience du cinéaste lui-même). Et pour celui qui, comme dans une joie de l’inattendu à la Chesterton, est capable de se laisser porter par la richesse extraordinaire qui affleure à la surface du monde, les récompenses peuvent être protéiformes et magiques – comme prononcer le mots « jumeaux », pour ensuite se retrouver entouré par la farandole des apparitions de ces derniers. Alors, entre le lundi et le vendredi, les vers libres gagnent en profondeur, en lyrisme, en perception aiguisée de la vibration qui règne encore au cœur de thèmes aussi usés que l’amour, le temps, l’aspect transitoire de toutes choses. Et chaque poème devient une stèle discrète déposée, dans une cité de perceptions (celle que nous devrions tous bâtir en nous), face au chapelet des jours gris et semblables.

Le charme du film Paterson ne serait pas le même sans une douce ironie ponctuelle, ce sel du ridicule qui rend le personnage Paterson plus humain. Alors que la ville toute entière, malgré les duos contemporains qui bavardent sur les banquettes des autobus, semble avant tout un doux cocon rétro dans lequel le temps peut s’écouler plus lentement qu’ailleurs, Paterson est celui qui peut se mettre au diapason du moindre murmure parce que la technologie n’a pas substitué son flux dévorant à celui de ses pensées poétiques. Mais c’est un refus qui le met dans des situations comiques, comme lorsqu’après la panne de son bus il se retrouve à devoir appeler à l’aide en empruntant le téléphone mobile en forme de poisseau bleu d’une petite fille. A cet instant, la haute silhouette de Paterson n’est plus celle du poète secret, mais d’un étranger que son propre monde peut à tout instant malmener. Il peut même y jouer les sauveurs impromptus – mais le pistolet sera inoffensif, et l’acte héroïque aussitôt rabaissé au même niveau que le mauvais sketch d’un amant blessé. Sa répulsion à l’idée de divulguer ses poèmes à un public, de les confier en dépôt au monde (qui les a nourris mais qui saurait aussi bien les réduire à néant), a quelque chose de prophétique – comme si la simple capitulation devant l’insistance de sa femme avait engendré, par un coup de la fatalité, la gueule ravageuse du bouledogue. Alors, le papier qui était un symbole de la volonté d’incarner le transitoire dans le permanent des vers, devient une faiblesse que le hasard exploite pour décourager le poète. Le papier participe du même accord visuel que la brique et la ferraille ornée de rouille qui entourent Paterson, mais à l’image du bus antique qui tombe en panne dans un dernier râle, il est en réalité tout aussi vulnérable qu’eux. Quand Paterson et sa femme reviennent du cinéma, le secret notebook a été transformé en confettis par un chien jaloux. La colère froide du poète ne doit pas nous tromper : à l’intérieur de lui, s’effondre quelque chose d’essentiel que l’amour seul ne peut rédimer.

C’est ici qu’intervient la séquence finale avec le touriste japonais, devant la Chute d’eau où Paterson est venu, littéralement, se ressourcer. Une séquence qui semble, a priori, d’une maladresse convenue – comme si, avec ce Japonais lettré et anglophone tombé à pic, la calme homogénéité de la cité était troublée par l’irruption d’un deus ex machina venu restituer son désir au rituel. Il y a, bien entendu, l’idée que la puissance des mots est une vision spirituelle qui a besoin de se reconnaître dans un esprit jumeau où subsistent des éléments du rituel (l’admiration, la constance) qui semblaient devoir s’évanouir dans la résignation ; il y a, aussi, une transmission de la fortitude, via le beau cahier nippon offert avec cette générosité orientale qui est plutôt l’apanage des djinns sortis de leurs lampes, geste ponctué de comiques « ha-ha » métamorphosés en mot de passe entre deux âmes rapprochées par le hasard. Mais le sous-entendu majeur de cette séquence est que, hors de ce globe de cristal embué qu’est le monde où naît la poésie de Paterson, il est parfois nécessaire d’aller chercher très loin l’indispensable émulation qui nous manquait, et que sans ce grand détour bien des trésors nous demeureraient dissimulés – comme dans l’histoire du rabbin Eisik de Cracovie, qui dût se rendre à Prague pour comprendre qu’un trésor se cachait derrière son poêle. C’est parce que, pendant quelques minutes, Paterson s’échappe du tableau d’honneur des citoyens de Paterson accroché au miroir du bar, et s’affronte à un parfait inconnu venu de l’autre bout du monde, que les portes des perceptions et de leurs incessantes métamorphoses pourront le toucher à nouveau de leur brise quotidienne. Alors, passé par le lointain, le proche redevient exotique, et brille d’un nouvel éclat. Alors, de la réalité des corps déguingandés, des angoisses muettes, de la douleur psychique, peut naître une nouvelle beauté, extorquée à l’impalpable, à l’invisible. C’est sur cette leçon que Paterson nous abandonne – en nous laissant cependant le soin de la réécrire pour nous-mêmes, une fois hors de la salle de cinéma.

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