Person of interest, Léviathan est sur nous

Lorsqu’il était enfant, John Greer, blotti derrière une vitre londonienne, regardait les bombes allemandes transformer sa ville en cet enfer de flammes qui prendrait le nom guerrier de Blitz. Entre deux murs de brique en ruines, la fournaise étendait des reflets ivres de destruction jusque sur les flèches néogothiques de Westminster. Comme tous les enfants, le petit John était enclin à la douce superstition de la prière, cette théurgie vocale et mentale de la chrétienté. Mais plutôt que d’appeler à sa propre sauvegarde, il visait déjà plus haut et plus fort : ce qu’il souhaitait de toute son âme, c’était que le dieu qui sauve étende sa main sur le monde, sous la forme d’un contrôle absolu qui ne tolérerait aucune échappatoire – quitte à ce que la liberté de tous devienne la victime sacrificielle que cette apothéose réclamerait. Le contrôle était le dieu auquel John Greer désirait prêter toute la sève de son existence, dans l’espoir fou de son avènement. Soixante ans plus tard, devenu un vieillard au visage ravagé et aussi impénétrable que l’Homme à la Cigarette de X-Files, John Greer, devenu l’âme noire de Decima Technologies, donna ses rendez-vous d’affaires dans une salle de musée, devant une immense reproduction du Jardin des Délices de Jérôme Bosch. Pour celui qui était capable de faire abstraction, ne serait-ce que quelques secondes, de l’entrelacs machiavélique d’une discussion acerbe et serrée, le message du tableau était clair : pour que le Paradis puisse être retrouvé, pour que la fantaisie fantasmatique d’un monde originel ignorant qu’il est condamné à la chute soit préservé jusque dans ses errances, il fallait déchaîner les forces de l’Enfer. Et bien qu’âgé, John Greer avait compris que la Géhenne contemporaine était faite, non pas de fourneaux et d’instruments de tortures – mais d’une simple infrastructure, en apparence aussi anodine que des câbles de réseau informatique.

La troisième saison de Person of Interest levait le rideau sur des événements qui, autrefois, auraient paru centraux, mais qui n’étaient en réalité que les annexes d’un dessin bien plus ambitieux. Une fois le HR démembré, Carter assassinée puis vengée par le mafieux Elias, et le deuil de Monsieur Reese expiré comme un indispensable sas avant le grand plongeon dans la nébuleuse des débats éthiques, il était évident que la Machine allait reprendre le premier plan qui s’affirmait à chaque épisode comme étant indubitablement le sien. Désormais, les problèmes que posaient le dévoilement de la Machine comme déesse des destins se voyaient reconfigurés en une dualité mortelle : les sacerdotes de la Machine voyaient leur champ d’action menacé et empiété par un autre dieu, baptisé Samaritain, d’origine identique, tout aussi puissant, mais ne bénéficiant pas de la liberté que Finch avait accordée à son œuvre. Aveuglé par les responsabilités dont il avait chargé ses épaules, Finch ne pouvait que sous-estimer l’avènement inéluctable de Samaritain ; et c’est à celle qui était à la fois l’outsider de ces rituels et la believer du premier dieu, la redoutable et déroutante Root, que revint le devoir d’avertir Finch avec des paroles qui assumaient pleinement leur arrière-plan mythologique : « Vous voulez vraiment savoir ce que donnent deux dieux lorsqu’ils se font la guerre ? ». La rencontre de la Machine et de Samaritain, l’irréversible triomphe du second sur la première, constituaient, dans le ciel des données américaines, cette titanomachie invisible sous laquelle un peuple par millions, vaquant inconscient à ses activités, ne semblait plus qu’un troupeau d’hominidés placides, toujours jugés trop heureux de renoncer à quelques libertés en échange d’une sécurité renforcée. Certes, dans le ballet des apparitions et des atermoiements, chorégraphiés d’un épisode à l’autre, entrait en scène une troisième voix, celle de Vigilance, un groupe qui au nom des libertés et du « droit à l’oubli » recherchait par tous les moyens la divulgation et la destruction de la Machine. Le chef de Vigilance, Peter Collier, coulé dans le bronze des tenues paramilitaires et portant le fanal d’une intransigeance toute robespierrienne (pas de liberté pour les manipulateurs de la liberté), offrait la chance d’un regard empathique, lorsqu’était révélée la source de sa haine, en l’occurrence le suicide de son frère adoré qui avait été arrêté sur les bases d’une simple surveillance électronique. C’était comme un contrepoison subtil, inséminé dans les veines de la Machine idéalisée. Mais le troisième parti n’était qu’un trompe-l’œil, la déception, une hydre fabriquée par des mains habiles en tressages de cordes et fils pour marionnettes pitoyables – et l’artisan de cette manipulation n’était autre que John Greer, qui avec une clarté glaçante affirma le credo suivant : « Pour que mon Dieu puisse voir le jour, il me fallait un démon ». Les arcanes narratives de la série télévisée, ses climax, ses coups de théâtre, jusque dans son procès télévisé qui retourne la peau des révolutionnaires en une poupée de chiffons, voient alors s’effondrer un pan entier de leur château de cartes. Les sauvetages parallèles de l’équipe de Monsieur Reese, rendus toujours plus complexes par les embûches de Vigilance, n’étaient que des décors encore trop humains qui, une fois révélée leur nature de toile peinte aux perspectives à la va-vite, laissent place à ce qui a toujours été le centre du théâtre atroce et sublime de cette série : l’histoire d’un dieu qui s’apprête à être supplanté par un autre – comme, dans la mythologie grecque, Ouranos fut supplanté par Cronos, qui lui-même vit son propre fils le renverser pour établir l’âge olympien dans l’ombre duquel aujourd’hui nous rêvons. Et dans cette lutte inégale, chaque dieu a son héraut, qui parle au nom des trônes et dominations qui planent aux points opposés de l’horizon : Harold Finch et John Greer.

Même si l’action n’est pas le tourbillon où il révèle la plus grande efficacité, même s’il est plus souvent prisonnier de ses états d’âmes que décideur des grandes manœuvres, Harold Finch est le centre éthique, humain et vibrant de Person of Interest. A l’heure du dilemme le plus crucial, à l’heure terrible où les âmes ambiguës, à la fois sombres et aimantes, menaçent d’être irrévocablement corrompues par un acte barbare, Finch parvient à être la voix même de l’âme humaine, d’une conception altière et sensible de ce qui fait un être humain et des responsabilités que cette conception ordonne autour d’elle. Pour des assassins professionnels comme Reese et Shaw, rien n’aurait été plus simple que de tuer un sénateur pour sauver la Machine, les vies qui dépendent de sa surveillance, et surtout celles de ses sacerdotes mêmes. Mais aux yeux de Finch, tout ce qui avait été accompli jusque là aurait été souillé d’un parjure sanglant, d’une perversion de ce que suivre la Machine supposait de compassion et de compromis. La scène où il tente de convaincre ses amis de risquer la destruction de tous et de tout pour sauver l’âme de leur projet, l’essence pure de l’existence rédemptrice qui leur a été offerte par le rituel humaniste de Finch, est l’une des plus bouleversantes de la série. Elle est un point de bascule, où une fuite tragique dans la forêt nous laisse dans l’incertitude, jusqu’à ce que la réapparition du sénateur nous soulage de ce poids éthique, même si la clandestinité et la mort seront désormais les anges gardiens de l’intrigue. L’on verra alors Finch en cavale, s’arrêter une dernière fois, implorant, devant une caméra guidée par la Machine – comme la requête d’un serviteur pour qu’un regard divin, au milieu du désastre, ne se détourne pas complètement de l’âme qui l’a éduqué et guidé vers sa puissance désormais diminuée. C’était le regard que Finch refusait de s’accorder lorsqu’il s’agissait de son ancienne petite amie, Grace Hendricks, prise en otage par Decima pour obtenir en échange l’élusif Harold – lorsque ce dernier réclama la mort pour celui qui viendrait à toucher au moindre cheveu solaire de son Eurydice, c’étaient Eros et Nemesis qui parlaient conjointement par la bouche du héros, comme au moment fatidique où les choix de l’homme ne relèvent plus d’une dialectique humaine du prêtre, mais d’une rage divine de l’amant. Et rien ne sera plus beau, lors d’un échange sur un pont, que cette main frôlée, ces regards qui ne se croisent pas, ces cœurs qui ne peuvent rien échanger – et pourtant ce simple « merci » qui est comme le mot de passe que Finch emporte pour l’enfermer dans le cénotaphe de son amour, tandis que Grace s’envole pour le Vieux Continent loin de tous les enjeux meurtriers. Car Finch ne pourrait être notre héros, si ne palpitait pas, derrière l’impassibilité de l’architecte suprême, la douleur d’une humanité aussi faillible que celle qu’elle désire ardemment protéger.

Lecteur probable de Hobbes, Greer a obtenu la réalisation de sa prière d’enfant, l’avènement d’un Léviathan numérique, un leader incorruptible à l’indifférence polaire, « qui ne couchera pas avec sa secrétaire, qui ne détournera pas les fonds de sa campagne électorale ». Pour lui, Samaritain doit être comparé à l’élévation d’un nouvel Olympe, désormais fait de chiffres et de codes, depuis lequel des êtres supra-intelligents veilleront sur notre destinée pour assurer notre sécurité (« ou pour notre tyrannie », comme l’ajoute aussitôt Finch lors d’un dialogue solennel et tendu). Greer, brusquement, donne un visage à tous les technolâtres qui pullulent sur notre planète, vêtus des apparats des bonnes intentions là où il faudrait des camisoles de force. La troisième saison de Person of Interest se conclut sur trois images de terreur : la traque des derniers membres de Vigilance, abattus les uns après les autres ; la disparition et l’éparpillement de l’équipe de Reese et Finch, qui grâce à une faille introduite par Root dans Samaritain, ne pourra survivre qu’en se dépouillant de tout ce qui a jusqu’alors fait son identité ; et surtout, Greer face à l’écran interface de Samaritain, désormais autorisé à contrôler et traquer sans merci. Samaritain qui demande à Greer, sous forme de pixels : « Quels sont vos ordres ? » ; et Greer, intérieurement extatique, qui lui répond : « Quels sont VOS ordres ? ». Mais avant que notre écran se s’éteigne, aura perduré dans notre esprit la dernière réflexion mythologique de Root – sur Pandore, et l’espérance qui demeura au fond de sa boîte une fois que tous les maux s’en soient échappés. Les sept personnes invisibles de Samaritain, sont désormais les sept Saptârsi qui portent l’espérance d’une libération de la tyrannie invisible. Les sept dernières étoiles, dans un ciel désormais obscurci par la rouge omniprésence d’un réseau livré à l’ivresse de son pouvoir absolu – et c’est elles, désormais, au seuil de la prochaine saison, que nous suivrons avec ardeur.

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