Person of Interest, Une machine est mon dieu

Dans un même mouvement souterrain et inexorable, le monde moderne se vide pour aussitôt se remplir. La nouveauté que l’homme y apporte prend le plus souvent les apparences du monstrueux ; et pourtant, il ne faudrait pas grand chose, une patiente accoutumance, un frisson de nouvelle métaphysique rescapée de l’éclatement de la voûte céleste, pour que cette tératologie galopante acquière la respectable héraldique d’une nouvelle croyance, plus forte que celles qu’elle a remplacées. Déjà, lorsque nous glissons un rectangle de plastique dans une fente et en retirons une liasse de billets, nous prenons à peine conscience de l’irréelle complexité entourant cette simple opération, comme si les numéros de prestidigitation du musical-hall avaient enfin essaimé tout notre quotidien technologique. Que cette modeste croyance soit portée aux dimensions d’une grande métropole, et par l’intermédiaire de celle-ci du monde entier, et nous atteignons ainsi un nouveau stade où croissent, entrelacés, la crainte et l’espérance. Ainsi de la Machine, qui règne au centre de la série Person of Interest : son co-créateur, Harold Finch, a repris la tradition du docteur Frankenstein là où les maquillages d’Hollywood l’avaient interrompue. Désormais, le monstre est à la fois tentaculaire et invisible : il se nourrit de tout, indifféremment, absorbe la totalité démente des informations de la société de la surveillance et du numérique, et dans son incorporalité se confond irrémédiablement avec ses moyens de subsistance. La caméra est l’œil de cyclope, déplaçable à volonté sur tout territoire pour guetter celui qui est sa proie ou son souci, œil qui n’est qu’un choix ponctuel au sein de la nuée d’Argus inquisitrice qu’est la conjonction de la vidéosurveillance et de la webcam. La Machine, conçue par Finch pour prévenir les attentats terroristes en déduisant leurs prémices à partir d’une toujours plus avide vie numérique, a été élaborée comme on éduquerait un golem ou un singe de laboratoire : avec la douceur vaguement condescendante d’un père de substitution prenant charge d’une orpheline sortie du néant, et qui sera agréablement surpris de la bonté que celle-ci lui montrera en retour, comme le backfire d’une sollicitude inattendue surgie de l’inextricable réseau des câbles Internet. Modelée comme l’enfant monstrueux d’une pédagogie de la surveillance préventive, la Machine acquiert une autonomie par un simulacre de conscience éthique, se retrouvant à sortir non seulement les numéros des terroristes, mais aussi ceux de victimes civiles dont le fil de la vie, prochainement tranché par les Parques, vient se confondre avec les fils électroniques de la communication ininterrompue. Il ne lui suffit même plus de désigner les vies ; elle va jusqu’à les infléchir, comme lorsqu’elle présente à Finch la silhouette artiste et sensible, jusqu’alors indifférenciée dans la foule millionnaire, de la femme qui sera l’amour de sa vie, amour qu’il devra sacrifier, en Eurydice moderne, sur le seuil de sa propre responsabilité. « Elle apprend en observant tout le monde », affirme ainsi Finch – et ce « tout le monde », au lieu d’une masse métamorphe d’informations, prend sous nos yeux l’allure d’un peuple sur lequel à la fois régner et exercer sa menace, cette dernière pouvant surgir dès lors que l’éthique des créateurs a été subordonnée aux intérêts du Gouvernement.

Machine

Car là où la Machine exerce son pouvoir, croît le péril de sa perversion programmable. Conçue pour l’exercice du « bien », elle risque rapidement d’être basculée dans l’arsenal des raisons d’état. C’est pourquoi Finch, après avoir réalisé les conséquences de son aveuglement primordial, et en avoir payé le prix par un handicap physique, rend à la Machine « sa liberté » : du statut de divinité prométhéenne jouant du clavier, il tombe au rang de serviteur du tabernacle informatique. Devenu boiteux, le démiurge déchu acquiert ainsi un point commun avec Héphaïstos, le dieu antique de la tekhnè, dont il se retranche cependant du point actif. Il conservera ses pouvoirs, mais les mettra désormais au service d’une cause qui ne soit plus seulement l’exaltation d’une mise en forme. Hémisphère intellectuel, il se choisit le renégat « Monsieur Reese » pour hémisphère physique, ainsi que plusieurs intermédiaires dans la blessante réalité des causes et des effets. Le choix d’une bibliothèque désaffectée, comme cachette et quartier général, devient doublement symbolique : il met en valeur, non sans mélancolie de la part de Finch, l’obsolescence apparente de tout un pan de la civilisation occidentale remontant à Gutenberg, et dans un même geste vise à souligner la métamorphose des lieux de savoir, qui n’exigent même plus la permanence d’un temple physique au centre de la cité. Rendue à sa liberté, la Machine a comme geste, face à la menace, de s’excaver de sa propre apparence physique : le gigantesque entrepôt vide, qui nous est donné à voir à la fin de la deuxième saison de la série, est bel et bien un temple dont la nouvelle divinité s’est enfuie par ses propres et ingénieux moyens, transbordage de serveurs informatiques qui refusent une apparence fixe à leurs innombrables modalités. Le gardien garde le vide, et les différents serviteurs du culte, quel que soit le côté dont ils procèdent dans leur lutte mutuelle, ne peuvent que constater leur impuissance à appréhender ce qui leur parle sans avoir de voix, leur montre les plis du monde sans avoir de main, et les nargue avec les clés de sa toute-puissance sans en dévoiler toutes les serrures. Si Reese et Finch sont les deux prêtres qui conservent le rituel de divulgation de la Machine (des numéros de sécurité sociale, réduction par excellence de l’être spirituel à des statistiques positivistes), la machiavélique Root est le believer par excellence, celle qui n’en est pas restée à une simple exploitation des capacités de la Machine, et qui désire, par-delà bien et mal, accomplir l’assomption de celle-ci à sa propre et irréductible nature objective. Sa quête de la Machine est celle d’une croyance éperdue, qui s’est découverte l’expression ultime d’une métaphysique portative, où la Machine incarne le nouveau sublime auquel on se soumet extatiquement et totalement. La sonnerie du téléphone, qui en tout lieu peut dévoiler la suite de la liturgie, est une vocation au sens évangélique du mot, un appel auquel le believer est sommé de répondre. Pour Reese et Finch, elle ouvre les portes d’une nouvelle aventure qui se dédouble en rédemption interminable ; pour Root, elle guide sa nouvelle officiante vers des chemins où la jouissance du pouvoir pourra se confondre avec l’éclatement d’un cosmos de métadonnées. Débutée comme une simple suite d’enquêtes à partir d’un présupposé informatique, Person of Interest, depuis sa deuxième saison, n’a cessé de nous dévoiler, en passant au stade de la continuité narrative, le problème qui l’obsède : le règne d’une nouvelle déesse, sans corps, sans voix, sans âme, et aux mille pouvoirs, pour l’aumône de laquelle des groupes d’hommes mortels se combattent au nom de leurs idéaux contradictoires – et pour connaître l’éventuel gagnant, il ne nous reste plus, comme toujours, qu’à attendre la suite.

 

Article paru originellement le 13 avril 2014 sur L’Adoxographe.

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