Portrait d'une enfant déchue, Fragments de visage(s)

She had a face…

Puzzle of a Downfall Child est le premier film du cinéaste, un brin obscur du « Nouvel Hollywood », Jerry Schatzberg – le réalisateur refusant d’ailleurs de s’assimiler à la tendance. En 1970, il offre le visage de la dernière actrice à avoir le statut de star hollywoodienne : son égérie et ancienne compagne Faye Dunaway. D’abord photographe (la pochette de l’album Blonde on Blonde de Bob Dylan, c’est lui) et spécialiste des photos de mode, il s’inspire de la descente aux enfers d’une de ses modèles, Ann Saint-Marie, pour écrire le scénario de Portrait d’une enfant déchue.

Lou Andreas Sand vit retirée du monde dans sa maison au bord de la mer, le but de son existence ne la satisfaisant pas pour autant. Isolée géographiquement, Lou l’est aussi psychologiquement. Ancienne cover-girl, le monde superficiel et difficile de la mode l’a détruite. À peine âgée d’une trentaine d’années, la femme est soumise au statut d’icône brisée tandis que sa beauté ne s’est pas encore évaporée. Le seul ami qui lui reste de ses années de gloire, le photographe Aaron Reinhardt (Barry Primus, alter égo de Schatzberg) se lançant dans son premier long métrage, souhaite faire le film avec Lou et non sur elle. Muni de son enregistreur, il la laisse parler, évoquer ses souvenirs ; leur passé. L’appareil photo et l’enregistreur servent d’intermédiaire à Jerry Schatzberg afin de traduire la relation ambiguë des deux personnages, qui n’ont jamais abordé frontalement leurs sentiments, réels ou fantasmés, que par morceaux (d’où l’idée du puzzle auquel renvoie le titre original). Le montage fragmentaire se partage entre les moments de gloire et les plongeons dans l’alcool, les médicaments et l’hôpital.

Le Nouvel Hollywood a permit l’émergence de nouveaux visages, surtout masculins (les sujets de ce mouvement sont des thèmes « d’hommes ») mais on note pourtant la présence marquée de certaines figures féminines. Les anciennes stars du Hollywood classique sont décédées (à l’image de Marilyn Monroe) ou vieillissantes, ne se bonifiant pas toutes avec le temps – telle Elizabeth Taylor – voire se cachent, à l’image de Greta Garbo ou Marlène Dietrich. Une place réservée aux nouveaux visages et à la jeunesse est possible. Mais une star est avant tout une apparence physique, son image a valeur de symbole, dépassant le seul fait de jouer la comédie. L’imagerie des années soixante-dix souhaite mettre en valeur une certaine réalité qui facilite l’identification spectatorielle. Grande beauté et intelligence du jeu ne font plus bon ménage. La star, bien que ce terme ait été fortement mis à mal à l’époque, ne doit plus être inaccessible. La « Machine à rêves » ne doit plus en vendre.

Jerry Schatzberg fait partie de la génération précédente des auteurs incontournables des années 1970 (Scorsese, Coppola, De Palma, pour citer les plus emblématiques) et sans doute est-ce une des raisons qui expliquent que le cinéaste ait du mal à s’identifier à la tendance. De plus, son premier film ne soigne pas ses névroses personnelles avec violence mais aborde celles d’une femme. Un portrait d’une figure féminine par un homme est toujours délicat et pourtant il s’en sort mieux, peut-être, qu’une femme elle-même. Son passé de photographe confère à son film un sens aigu de l’esthétique sophistiquée donc artificielle. On est loin de la rue comme terrain de jeu à l’image de son deuxième film Panique à Needle Park (1971), renvoyant au moins pour sa première partie à une succession de pages du magazine Vogue. Lou/Faye Dunaway et tous ces visages qu’elle se doit de prendre pour poser sont des modèles parfaits, dont les instants immobiles de  « l’avant-flash » devancent la photo qui va naître sur l’écran. Dans Portrait d’une enfant déchue, il y a une analogie très forte créée entre la pose glamour du top model lors de l’instant photographique et l’érotisme de la représentation des stars au sein du système classique Hollywoodien.

La réalisation de Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967) permet à Faye Dunaway d’atteindre le statut d’icône. Combinant un physique et un talent d’actrice exceptionnels, elle est sans doute la dernière à assumer le mythe qu’impose le statut de star aussi bien médiatiquement qu’à l’écran. Elle n’interprète plus les rôles, ce sont eux qui sont faits à sa mesure. Elle est moins l’actrice pouvant jouer le rôle de femmes différentes qu’avant tout un physique et une personnalité. Dans le film de Schatzberg, les différents visages qu’elle dévoile la présentent comme l’héritière des stars de la décennie précédente, en particulier Marlène Dietrich. On voit Faye Dunaway jouer à deux reprises un célèbre passage de Shanghaï Express, ou encore coiffée, maquillée, transformée, « déguisée » en Brigitte Bardot. La majorité de ces différents profils qu’elle arbore sont mis en image à travers l’utilisation du miroir et du reflet. Le visage de Faye Dunaway est, ici, la relecture du mythe par la copie, entre usurpation d’identité et notion du double, le monde des acteurs et leur fragilité : la dépossession est la grande force du film. Entre l’image et le reflet, entre le fétichisme et la nécrophilie, le corps torture l’âme à coup de comparaisons.

Par l’abondance des plans rapprochés et des (très) gros plans, le visage de Lou/Faye Dunaway est détaillé. Des yeux, une bouche, une peau ; des éléments communs à tous et pourtant uniques, fragments éparpillés d’une beauté qui s’égare. L’esthétique et le glamour ultra-travaillé renvoient à l’idée du mythe. Le visage n’est jamais à découvert, caché par un rôle, une pose ou du maquillage. La star au féminin incarne deux extrêmes : aussi bien la divinité attrayante que la sorcière. On notera sa crise de nerf lors de son séjour en hôpital psychiatrique et cette réplique : « lasse d’être superbe ». La modèle comme l’actrice se dévoilent fatiguées d’incarner « l’objet-image » qu’elles sont devenues. Le système se retourne contre elles.

Ces deux profils décrits plus haut, Schatzberg les détruit. Psychologiquement fragile, il laisse entrevoir en Lou une femme construite sur des névroses, or c’est davantage l’image qu’elle représente qu’il désire tuer. Il met ainsi en scène, lors d’une séance photo, la mort de l’image et du modèle en mettant en parallèle le bombardement des flashs à celui de balles. Une analogie qui fonctionne grâce à son esthétique hollywoodienne, car en 1970 le rêve qui maintient en vie la star la tue. Dans le film, c’est le mari de Lou qui, selon elle, souhaite sa mort. On peut néanmoins y voir une allégorie sur la fin de la star que le système hollywoodien a détruit (Marilyn Monroe) et que le Nouvel Hollywood a rejeté. Faye Dunaway accepte de se poser comme la dernière star. Son apparence physique ainsi que l’héritage auquel on peut l’assimiler sont malmenés par le réalisateur qui démystifie et met en péril pour l’actrice tout l’imaginaire qu’elle transporte, et qu’Hollywood a inventé : rêve, glamour, beauté. Il ne s’agit plus de la technique de l’acteur mais de son image façonnée. Une image qui n’appartient plus au modèle. La perte de l’identité est la raison de la perdition de Lou. On notera autour du personnage un travail sur la lumière particulier : tantôt l’actrice est éblouie par les flashs et les mandarines, tantôt lors de sa confession, elle est enregistrée à contre-jour comme éteinte par une lumière à laquelle elle tourne le dos. Jerry Schatzberg décide de placer sa caméra entre le maquillage et les larmes, entre le jour et la nuit, entre le passé et le présent, entre le modèle et la femme. La force du film repose sur ce qu’il importe d’ignorer pour admirer l’élégance.

Portrait d’une enfant déchue réussit à enregistrer ce qu’il est nécessaire de perdre d’humain pour gagner le statut d’icône. D’une image à l’autre, les flashbacks dessinent la frontière qui sépare le fantasme du gâchis. Lors de la dernière séquence du film (après l’entretien), Aaron dit au revoir à Lou et ils évoquent, face à face, leur histoire commune, rassurée qu’elle est que cette dernière ne fut pas un de ses fantasmes. Ils se quittent et retournent à leurs vies respectives. En plan fixe tremblotant, rapproché, Faye Dunaway sourit et se retourne à plusieurs reprises. Un dernier sourire pour le spectateur – simple mortel – puis le modèle et l’ image s’éloignent déjà. Malgré la prise de distance avec son statut d’icône, Lou reste inaccessible : retourne vers l’Olympe. L’image et le mythe de la star s’en vont avec Faye Dunaway, qui a accepté de tuer ce qu’elle représentait à cette date précise, car elle est aussi la dernière à assumer tout ce que la notion de star impliquait.

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