Portrait d’une enfant déchue, « No Trespassing »

Résolument moderne, Portrait d’une enfant déchue de Jerry Schatzberg s’aventure à la découverte, tel un jeu de piste, de son personnage ; l’importance qu’offre l’auteur à son environnement reflète l’individu qu’elle est. La première séquence s’ouvre sur un point de vue extérieur à la maison. Le cadre pointe par l’environnement ce que sera le propos du film : une éternelle dichotomie entre la petite fille et la femme fatale, le monde des apparences et le repli sur soi, la vie privée et le domaine public, la gloire et l’isolement, la lumière aveuglante des flashs et le contre-jour. L’auteur part à la recherche d’explications sur sa muse, mystérieuse, malgré sa confession. Le spectateur restera sur sa faim. À jamais difficile d’accès.

 

  • Profondeur de champ et isolement du personnage

Le film s’ouvre sur un plan général fixe en extérieur, le son off est composé de bruits environnementaux (vent et mouettes). Au premier plan, un chemin sinueux et boueux donne la direction (littéralement le chemin à suivre). Ce dernier ne conduit pas directement à cette grande maison décentrée aux fenêtres blanches. L’utilisation de la profondeur de champ permet de distinguer nettement la demeure. L’image est constituée d’espaces sauvages, où la nature est « morte ». Les herbes jaunies voire « grillées » à certains endroits renvoient à une végétation laissée à l’abandon. Les couleurs fades renforcent l’aspect glacial (de même que le bruit du vent) et désertique de ce no man’s land, où le seul signe de vie semble se trouver à l’intérieur de la demeure. L’éloignement de la maison dans la composition de ce plan mais également des suivants, renvoie à une claustration. Jerry Schatzberg annonce, dès la première image du film, les intentions d’une œuvre axée sur l’isolement, la mélancolie, voire la léthargie. La présence du chemin met en évidence que le réalisateur se lance dans une quête et une observation. Il donne à voir le trajet qu’il parcours afin d’atteindre son personnage, Lou, et son actrice, Dunaway.

Sur le plan suivant, le cadre se réduit (plan de demi-ensemble). La caméra, au sol, se mêlant aux herbes folles, les enregistre, virevoltantes à cause du souffle de la brise. Il s’agit là de l’unique mouvement dans l’image. Le découpage opère une lente description de l’espace. En arrière-plan, les herbes se mélangent au sable. La tonalité grise donnée par l’aspect sauvage de l’environnement se trouve contrecarrée par la noirceur de l’habitation. En off, aux bruits environnementaux s’ajoutent deux voix monocordes : un homme et une femme conversent. Tout laisse supposer que la parole est émise depuis la maison mais rien ne prouve à ce moment précis que la conversation est en train de se faire et d’être enregistrée. Le terrain peu propice, quasi-hostile aux humains, produit un sentiment étrange chez le spectateur : celui de la frustration. Il voit et entend surtout qu’il s’agit du lieu de vie d’un individu. Schatzberg crée le besoin chez nous de mettre un visage sur cette voix féminine. Mais l’auteur ne la laisse pas sans indices afin de mieux appréhender Lou. L’importance de la nature renforce l’idée d’enfermement et d’abandon de cette dernière. Les couleurs grises traduisent son état d’esprit. Les herbes détruites et le sable créent un parallèle avec elle : sec, isolé, sauvage. La tonalité de la voix de Lou se dévoile comme les prémisses de sa confession à l’abri des regards. La maison apparaît comme un but qui pour l’instant protège le personnage du monde extérieur.

Le troisième plan est à la même échelle que le précédent. Le cinéaste met en exergue une clôture de bois sec zigzaguant sur un sol sableux en pente. La maison est au centre de l’image, imposante et stable. La présence des poteaux électriques montre que cette habitation est reliée à l’électricité, confirmant la vie dans cet espace vide et le ralliement notamment à la vie moderne. Le son pour ce début de récit reste un repère. Ces voix proviennent de cet habitat, les dialogues échangés laissent deviner pour l’instant les prémisses émouvantes et hésitantes de l’avant-confession d’un personnage reclus. La rythmique visuelle de l’image renforce l’idée de barrage et de difficulté d’accès premièrement à la maison et ensuite à Lou. Mais elle peut renvoyer à l’esprit perturbé du personnage, où réalité et fantasme ne font plus qu’un. La clôture bancale s’oppose à la géométrie carrée de la demeure. L’isolement est confirmé, la maison dépassant sa définition première, c’est un lieu de protection et de refuge à l’extrême. Lou possède plusieurs carapaces pour se préserver et qui expliquent son isolement : son enveloppe charnelle, son « chez elle », cette barrière et cette nature inhospitalière.

 

  • Intertextualité et voyeurisme

Retour en arrière sur la quatrième image cadrée en plan d’ensemble fixe et frontal. La composition s’articule sur trois axes. En premier lieu, une pancarte, plantée sur le sable qui envahit la moité de l’image, « No Trespassing -private property » sur fond rouge signale une interdiction de pénétrer dans cette enceinte. Le rouge, seule couleur de ce paysage fade aux tons beige/gris, renforce l’interdiction. L’exclusion de Lou est d’autant plus claire avec, au deuxième plan, la barrière faite de pieux de bois, un peu bancale et défectueuse à certains endroits. Lou est triplement protégée par sa grande maison, dont l’aspect géométrique fait écho à la droiture du panneau d’interdiction. La conversation en off continue d’être emmurée par cet abri. L’isolement, l’enfermement mental comme physique sont fortement marqués par cette image.

Par rapport au plan précédent, Jerry Schatzberg s’amuse avec la patience du spectateur. Il s’affranchit des multiples remparts entourant Lou pour mieux reculer et montrer qu’il joue sur la frustration du « voyeur ». Il s’est rapproché de la maison, objet de convoitise et de fantasme (sa position centrale dans le plan) du « spectateur-détective » puis appuie sur le fait qu’il a dépassé le panneau indiquant l’interdiction de pénétrer sur ce terrain. Cette démarche moderne fait écho à l’ouverture de Citizen Kane d’Orson Welles. Lou possède elle-aussi son Xanadu bordé par l’océan. Le cinéaste part à la recherche de la vie privée de Lou, autrefois personnage public. Jerry Schatzberg se fait passeur du désir voyeuriste qui anime le spectateur et s’amuse à ne pas assouvir le fantasme de ce dernier :découvrir le visage de Lou rapidement.

Cadrée en plan moyen fixe, la maison à étages et aux multiples fenêtres envahit l’image. Elle écrase la clôture naviguant sur les dunes de sable qui l’entourent et qui se veut être un moyen de protection. Toujours en off, la voix de Lou dévoile à son ami que Lou Andreas Sand est un pseudonyme. Cette révélation sonore renforce l’idée de façade et rappelle la présence imposante de sa demeure. Ce contraste entre cet habitat solide sur le sol sableux et la barrière cintrée font écho aux névroses sur lesquelles l’image de Lou s’est formée. Jerry Schatzberg donne cette maison à observer sous plusieurs les angles depuis cinq plans mais le spectateur n’a pas eu encore accès à l’intérieur. Paradoxalement, la pluralité des fenêtres donnant vue sur l’extérieur (ouverture sur le monde) offre à Lou la vision de sa muraille et de paysages désertiques. Cette immense maison est vide et cloisonne la maîtresse des lieux. Le réalisateur se sert de son habitat comme analogie à l’histoire de Lou, connue pour sa plastique mais que peu de gens appréhendent véritablement. Son seul ami ne connaissait pas même son vrai patronyme. Son métier et sa vie ont été régis par l’apparence, sa non-image sur ce plan et ceux précédents lui font gagner en profondeur dramatique. Le cadre est pour Schatzberg un indicateur mais c’est le témoignage sonore de Lou qui prime.

La maison aux briques usées en plan rapproché emplit le cadre. Au premier plan, quelques ensembles d’herbes s’échappent du sol sableux. La lourdeur qu’impose l’habitation ne parvient pas à écraser ces derniers. En concordance avec Lou, malgré l’apparence « carrée », maîtrisée, il y a toujours quelque chose chez elle de l’ordre de l’insaisissable. Elle est confinée, étouffée dans sa demeure, elle-même prise au piège par le choix du cadre voulu par Schatzberg. Mais pas encore totalement aliénée non plus, la visite de son ami et le fait qu’elle accepte de se livrer le démontre.

Sa voix, pour l’instant l’unique élément que le spectateur connaît d’elle, chancèle à certains moments renforçant le malaise. Le réalisateur s’est rapproché de cette maison en plusieurs plans (la carapace de Lou), le spectateur est encore dans l’attente de mettre des visages sur les voix tandis que le cinéaste lui donne seulement des clefs pour comprendre cette femme. Avant de donner à voir, percevoir un corps emmuré à travers des indices (les herbes, le sable, sa voix, son aveu).

 

  • Mécanisme et coulisses

portrait-collage

La caméra est passée à l’intérieur par l’utilisation d’une ellipse spatiale. Mais ce ne sont toujours pas les visages qui sont donnés à regarder au spectateur mais l’enregistreur et les bandes filmés en gros plan fixe et légère plongée sur cinq images. Le spectateur sait d’où provient la voix, elle est enregistrée. Pas d’images sur les protagonistes mais des gros plans sur le mécanisme. L’aiguille oscille en fonction des vibrations de la voix féminine un peu tremblante. Même la voix de Lou n’est pas complètement libre, elle est conditionnée, emprisonnée par l’enregistreur. Alors qu’elle avouait qu’elle a emprunté le nom de Lou Andreas (en référence à Lou Andreas Salomé, muse de Rilke), Lou est enfermée dans la peau de quelqu’un d’autre comme sa voix est enregistrée. A la fin du cinquième plan (plan 10), une main d’homme referme l’enregistreur, la voix est piégée par l’appareil, emprisonnant le début de sa confession tel un trésor à sauvegarder.

Cette cover-girl qui a réussi par son image n’apparaît toujours pas à l’écran. Le spectateur la connaît autrement, par la tonalité de sa voix et son début de témoignage. Portrait d’une enfant déchue est un film sur les coulisses, sur les mécanismes, sur l’avant-image photographique. C’est un film confession, l’image est là mais la parole prend le dessus. Lou a été oubliée, sa plastique effacée mais par son témoignage, sa descente aux enfers et l’enregistrement, elle reste parmi les vivants. L’homme est dans l’action, il a fait la démarche de la rejoindre sur Xanadu et décide de ce qu’il veut savoir d’elle, c’est lui qui appuie sur le bouton « record ». Lou apparaît telle une femme prise à ses propres pièges, son propre enfermement, sa propre solitude.

PORTRAIT8Premier plan de la deuxième séquence, en plan rapproché poitrine et son-in, le visage de Lou apparaît à l’écran et marque la rupture avec les images de présentation précédentes de cette dernière. Lou est accroupie et légèrement décentrée du cadre. Vêtue de noir (renvoyant à la couleur lugubre de sa carapace de briques) et buvant du vin, la volute de la cigarette fumée par l’homme se mêlent au flou que crée le contre-jour sur la pâleur et le terne du blond de la femme. Les yeux cernés et les cheveux mal attachés, la première vision de cette dernière par le spectateur est peu flatteuse. Sa coiffure et son absence de maquillage affichent son éloignement avec le milieu qui a fait d’elle une vedette, elle n’a plus de maîtrise totale sur son image. La volute à ses côtés correspond à son aspect bancal, volatile, contrarié par le banc à barreaux se trouvant derrière elle, renvoyant à ses multiples protections (clôture, pancarte, maison). Elle se trouve dans une cage dorée, enfermée, étriquée mais ici sa solitude est à son comble. Lou n’est plus sur un piédestal, elle ressemble à une vieille âme qui a des choses à raconter dans le corps d’une femme encore jeune. La première image que le spectateur aperçoit de Lou, cette ancienne gloire du mannequinat, est décevante, néanmoins émouvante. La voix tremblante entendue depuis le début du film correspond à cette image de femme vacillante, loin des couvertures de magazines mais chez elle, à l’abri des regards indiscrets. Les coulisses de sa propre existence.

Jerry Schatzberg montre autant qu’il s’affranchit des obstacles (pancarte, clôture, maison, environnement) censés protéger son personnage pour au final dévoiler une femme à la dérive, extrêmement fragile. Les remparts qu’elle s’est forgés autour d’elle ne sont que des semblants de force, de pouvoir et de protection pour cette dernière. Ils ne font que marquer son isolement et sa solitude. Comme dans une église (la suite du film évoquera le fait qu’elle est en proie avec son éducation religieuse), elle va à confesse auprès de son ami, muni de son enregistreur. Le passage de l’extérieur vers l’intérieur par le cinéaste peut être vu comme une défloration. Protégée, à l’abri lorsque son visage apparaît à l’écran, Lou est à vif. Elle ne peut pas échapper à sa mémoire, ses rêves, ses fantasmes. Pour autant, ses souvenirs fragmentaires entre réalité et délire imposent au spectateur la sensation de ne jamais connaître complètement le modèle. Lou conservera une aura de mystère, tel un personnage mythologique. De plus, la découverte du visage de Lou (Faye Dunaway) renvoie à l’expression de Roland Barthes au sujet de Greta Garbo (Mythologies), un « visage-objet troublant » qui ne quittera plus aucun plan du reste du film.

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