P'tit Quinquin (épisodes 1 et 2) : Affreux, sales et méchants

Bruno Dumont aurait déclaré  « Vous pouvez rire » lors de la projection à Cannes de sa mini-série pour Arte, P’tit Quinquin. Le maître a parlé. Nous avons le droit de rire. Nous en avons peut-être même l’obligation, car ne pas rire serait sans doute remettre en question les intentions du maître, tout auréolé de son nouveau statut de génie du comique. Bien, on peut rire, donc. On veut bien rire d’ailleurs, ce n’est pas la question. Rire avec Bruno Dumont étant une expérience plutôt inédite. Pourquoi pas ? Mais dans P’tit Quinquin, dès les premières secondes de l’épisode 1 diffusé sur Arte en prime time ce jeudi 18 septembre, on sait que l’on ne rira pas. Même si Dumont n’y va pas avec le dos de la cuiller pour créer une ambiance d’inquiétante étrangeté qui reprend pourtant un à un tous les clichés déversés sur le Nord de la France et sa horde de pédophiles, chômeurs et consanguins. « Vous pouvez rire » donc, parce que rire n’est pas forcément se moquer et d’ailleurs, le P’tit Quinquin du titre et sa tronche en biais « finit par être beau » a décrété Dumont pour les Inrocks, révélant ainsi ce qui l’intéresse depuis son tout premier film, La vie de Jésus : créer du beau depuis la merde. Révéler le sublime dans le monstrueux. Et pour que le sublime ait encore plus de mérite à être révélé, il ne faut surtout pas lésiner sur le monstrueux.

quinquinAinsi, les épisodes 1 et 2 de P’tit Quinquin nous donnent à voir une sorte de Freaks version ch’ti, où les personnages usés par une ivresse permanente (bien qu’aucune bouteille d’alcool ne soit montrée – eh, cliché mais pas trop !) portent une intrigue policière dont on finit par se foutre un peu. Les crimes sur lesquels enquêtent les deux flics avinés (le commandant van der Weyden et le lieutenant Carpentier) ne sont d’ailleurs au final pas plus monstrueux que le monde saoul de P’tit Quinquin où règne une folie permanente qui menace d’anéantir le peu de rationalité qui subsiste, à la manière de ce plan incroyable d’une immense prairie balayée par les pâles de l’hélicoptère de la police ; ce qui nous empêche de penser que P’tit Quinquin se déroule totalement dans un asile, ce sont bien les paysages, seuls gages d’une rationalité rassurante, parcourus de long en large par une bande de gamins à vélo, pas épargnés d’ailleurs par les tares de leur environnement.

« Vous pouvez rire » même si les comédiens amateurs savamment choisis par Dumont pour leur bizarrerie bien réelle nous font rire sans doute un peu à leurs dépens. À la recherche du moindre instant cocasse, le cinéaste a choisi de garder les prises ratées, où un éclat de rire vient ruiner une réplique, où un comédien tournoie sur lui-même à la recherche d’une marque au sol, où un personnage sort du champ par accident et y rentre, par étourderie. Dumont a d’ailleurs confié que le comédien Bernard Pruvost (qui incarne le commandant van der Weyden) a tourné avec une oreillette, à cause de trous de mémoire l’empêchant d’apprendre son texte intégralement. C’est donc le cinéaste lui-même qui lui soufflait ses répliques dans l’oreillette, s’amusant du décalage provoqué par le procédé, jouant même avec pour guetter le trouble sur le visage de son acteur. « Vous pouvez rire » car manipuler n’est pas se moquer.

« Vous pouvez rire » enfin car de toute façon, les personnages de P’tit Quinquin sont indignes, et en sont fiers. Racistes (voire la réaction de Quinquin dans l’épisode 2 envers deux gamins noir et arabe quand ils jouent sur son « territoire »), sexistes, abrutis…  Jamais Dumont ne leur offrira un semblant de noblesse et de gravité. Lors de la scène d’enterrement de l’épisode 1, présentée comme le sommet comique de cette première partie de l’œuvre, un curé aviné et son assistant pouffent de rire tout au long des funérailles de la victime décapitée, tandis que P’tit Quinquin (l’enfant de chœur) guette l’assemblée à la recherche du tueur. Le bedeau simple d’esprit a quant à lui semé les graines du comique en ne parvenant pas à faire tenir le micro sous la bouche des deux curés. Dans cet univers absurde où les corps sont secoués par les tics et la débilité, même un enterrement ne peut pas être digne et grave car la misère morale contamine tout ce qui l’entoure et reste imperméable à toute idée de spiritualité. Ce que Bruno Dumont nous dit, quand il donne sa bénédiction « vous pouvez rire », c’est en fait, « vous pouvez rire, car ils le méritent bien ». Affreux, sales et méchants.

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  • Si je trouve très intéressant de se poser des questions morales sur ce qui fait rire dans Ptit Quinquin, je trouve tout à fait injuste de dire « Jamais, Dumont ne leur offrira un semblant de noblesse et de gravité ».

    Il me semble que ces moments sont nombreux, notamment chez les enfants, les deux amoureux par exemple, et même cette jeune fille qui chante mal (scène que je trouve dénuée de tout second degré, et pour tout dire, superbe).

    D’autre part, le grotesque qui envahit l’intégralité de la série (jusqu’aux meurtres, horribles mais absurdes) réfute toute volonté de naturalisme ou sociologie chez Dumont. Pour moi c’est carrément une série fantastique…

    Pensez-vous réellement que c’est l’image que se fait Dumont d’un village ordinaire du Nord? Quel spectateur pourrait croire ça?

    Je vous rejoins par contre sur la lourdeur de certains moments (notamment l’enterrement), et j’aimerais entendre plus de critiques (trop occupés à se pâmer) aborder les questions morales que vous soulevez

    • Bonjour Viking et merci pour votre commentaire !

      Comme vous, au moment d’écrire mon texte, je n’avais vu que les épisodes 1 et 2. Toutefois, la suite de la série ne se rachète pas vraiment sur les points que j’ai soulevés, du moins à mon sens. J’ai également été touchée par le passage chanté lors de la scène de l’enterrement, même si j’avais un doute quant au fait que ce soit le but recherché.

      L’histoire d’amour entre les deux enfants est intéressante, même si leur affectation est parfois montrée avec ironie, je trouve. Mais le personnage de la petite fille est effectivement le seul à qui Dumont confère une noblesse. Je reviendrai d’ailleurs là-dessus dans mon prochaine critique 🙂

      Quant à la question du grotesque et à la création d’un univers proprement cinématographique (ou télévisuel, dans ce cas), c’est justement en connaissant un peu Dumont que je m’autorise cette critique, lui qui, tout au long de son oeuvre, a voulu témoigner du monde dans lequel nous vivons et de ses « petites gens ». Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un malentendu ; le paysage est bien ancré et reconnaissable, les lieux sont identifiés, l’accent aussi et l’environnement dépeint fait indéniablement écho à des clichés persistants dans notre pays : le Nord et sa bande de « pédophiles, chômeurs et consanguins ». Je trouve qu’à ce titre, la confrontation entre la journaliste de l’épisode 3 et les locaux est très éloquente. On voit bien que ce qui fait rire ici, c’est bien l’implantation d’une représentante du monde « civilisé » (le notre, peut-être) dans un monde de sauvages et de débiles. Le choc des cultures, quoi. Je ne pense pas que Dumont ait cette vision là du Nord et de ses habitants. Mais c’est en tout cas le visage qu’il a choisi de montrer. Et ça ne peut pas ne pas faire sens…

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