Renaud, Pris par la patrouille

Il est mort, Renaud. Il est mort, et personne ne marche derrière le corbillard. Il est mort et toujours vivant. Il est mort-vivant. Ça leur arrive aux vieux, dit-on, d’être encore là sans plus y être. Alors on accuse l’alcool, le terrorisme, Alzheimer, la droitisation de la société… On oublie la lessiveuse, le grand bouillon où tout se délite, s’effondre – biscuits dans le thé. Le temps est assassin.

Au milieu des années 80, Renaud est un soleil à son zénith, un épi de blé sauvage dans la ville encrassée de diesel. Avec lui, le bel enthousiasme de Mai coule des jours heureux en Mitterrandie. Tandis que l’État rose étrangle les ouvriers lorrains, les hérauts d’une gauche plus ou moins libertaire ont encore la part belle dans le pays grignoté par Bouygues et Tapie. Chronique de la fin d’une époque : il est quatre heures du matin dans la salle des fêtes. Quelques courageux mettent encore l’ambiance. Bientôt, ils iront se coucher, alors la soirée ne sera plus qu’un souvenir.

Au fond, le chanteur est déjà Fatigué. Il a une fleur noire plantée dans le cœur. La mélancolie le prend à mesure que les années passent, et l’enfance brille d’un éclat morbide. C’est que le monde promet beaucoup mais donne peu. Il suffit de se baisser pour ramasser des tonnes d’amertume. Le petit gars du 14ème a vu la banlieue s’étendre et pourrir. Les virées de Gérard Lambert n’amusent plus comme avant ; au contraire, elles font peur et tournent en boucle au JT. Tonton n’a pas changé la vie, il a plutôt donné le baiser de la mort aux idéaux printaniers.

En 1988, le Vieux repasse et Renaud sort Putain de camion. La pochette est noire ; noirs aussi les nuages qui se massent au loin. Au milieu, un bouquet de coquelicots comme on en voit dans les champs. Deux ans plus tôt, Coluche a foncé dans le décor et s’est tué. « Lolita a plus de parrain. » L’espoir est passé de mode. Les vieux slogans de 68 jonchent le sol, tristes comme des grenades qui n’ont jamais explosé. Les guitares électriques jouent de plus en plus fort un rock aux frontières du grotesque. Le rap arrive en France, l’air de rien, et change le ton de la contestation. Pour la première fois de sa carrière, Renaud voit ses ventes d’albums chuter1. Il a écrit Rouge-gorge, une chanson dédicacée au Paris d’antan, aux faubourgs photographiés par Robert Doisneau. Il sent bien l’aminche que son époque a tourné. Gavroche, quelque part, a le nez dans le ruisseau ; avant longtemps l’eau sera chargée de pastis.

Renaud-Drucker

Six ans plus tard, Kurt Cobain s’est fait sauter le caisson, Cantona quitte une équipe de France en ruines. Bientôt, Chirac, Juppé et les grèves de 95. Voici venir le moment du chant du cygne. Renaud est malheureux. Il s’enfonce dans la parano et le cafard, comme si son ciel était celui de Lantier, qu’il incarne dans le Germinal de Claude Berri2. À la Belle de Mai est sans doute son disque le plus émouvant. C’est le sanglot de l’enfant qui s’en va pour de bon. Rien ne sera plus comme avant. Déjà, tout commence par l’histoire d’un flic. Willy Brouillard n’est pas un SS casqué, ni un shérif à la gâchette facile. C’est un pauvre type, une victime parmi d’autres, un dépressif perdu aux confins d’une aire urbaine sans chaleur. Sa ballade est nocturne. Le chanteur ne l’embrasse pas, non, mais il lui serre la main, les dents serrées. « Est-ce qu’on peut mettre de la musique sur la vie d’un flic ? » À cette question que personne ne posait, Renaud répond.

Les ouvriers on ne les voit plus. L’industrie française c’est terminé, selon les experts. Place à la modernité. Tout doit disparaître. Les vieux combattants sous des chiffons rouges sont perdus. Ils mordent mais n’attrapent plus aucun mollet de patron. Clap ! Leur mâchoire se referme sur du vide. Les icônes de la gauche traditionnelle sont en déroute. De nouvelles formes de lutte se développent, qui échappent à leur logiciel raidi par le temps. Le vieux travailleur de Son bleu, qui rentre fourbu et qui pose sur la commode « son drapeau rouge et son Lénine », c’est Renaud, bien sûr. Qui d’autre ? L’usine a fermé, les machines ont été emportées. Le piquet de grève est au milieu d’une friche. La bonne étoile du chanteur a pâli. Il retire son bleu de chauffe et le bourre dans le lave-linge. Il se parle à lui-même, tout bas, il se revoit dans la Sorbonne occupée, il y a longtemps, gamin de Paris au ventre en feu. « Y r’voit toutes ces années au chagrin / Et tout l’cambouis sur ses mains / Y r’pense à son gars / Qui voulait faire péter tout ça / Ça a pété sans lui / Sans douleur et sans cris. »

En 2016, il semble tout aussi lointain le temps où Renaud écrivait dans Charlie Hebdo – déjà sous la coupe de Philippe Val – ces mots rigolos : « Moi, j’ai sorti mon P38 et j’ai tiré six coups de feu en l’air dans le resto en hurlant ma joie : « Allah Akbar ! Allah Akbar ! » »3. Les banlieues ne sont plus tenues par des blousons noirs, mais par des shegueys4. Le terrorisme international ne prête plus serment sur Le Capital. En France, c’est l’état d’urgence ; la jeunesse renoue avec la bonne vieille tradition de la barricade.

Le chanteur énervant fait son deuxième come-back après un foutu passage à vide. La dépression l’a cloué au sol, mais il est revenu, toujours debout, mais hélas trop souvent chez Drucker. Les flics dans ses chansons ne sont plus des assassins, ni des paumés aux cernes lourds. Ce sont des héros authentiques, que Renaud embrasse et trouve « sympathiques ». Les lycéens tabassés pendant les manifestations contre la loi travail apprécieront l’hommage. Dommage que mon héros à moi, celui de mes treize ans, que j’écoutais des heures durant sur mon discman, me lâche la main au moment où ses mots me servent le plus. Les hommes passent, l’accordéon reste. L’enfoiré… On l’aimait bien.

Renaud-Flic

________________________

1. Mistral Gagnant (1985) : 2 000 000 d’exemplaires ; Putain de camion (1988) : 750 000 exemplaires.
2. Germinal, de Claude Berri (1993).
3. « Gaza et Jéricho d’abord, Renaud et Sinclair ensuite : un accord de paix, et l’addition ! », Charlie Hebdo, n° 64, 15 septembre 1993.
4. Le mot « sheguey » a été popularisé par le rappeur Gradur. Au Congo, il désigne les enfants des rues, livrés à eux-mêmes, qui se battent chaque jour pour survivre.

Commentaires

commentaires

Publié par
More from Aléric de Gans

Soulèvements, L'insurrection sans histoire

Des fois, on dirait que les grandes expos parisiennes sont là pour...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *