Revoir Pialat, Continuer à rêver

Chante ton bac d’abord, le « documentaire musical » de David André, pré-diffusé à la télévision à la mi-octobre avant sa sortie sur les écrans, a tout pour déplaire, à priori. Disons que, vu de l’extérieur, cette production peut apparaître comme l’énième opus d’une série apparemment inépuisable et consistant à alerter confortablement le fameux public parisiano-télérama de certaines réalités sociales auparavant inconnues des arrondissements à un chiffre, en l’occurrence relatives à une jeunesse délaissée à l’avenir incertain, au nom de la sacro-sainte conscience de gauche. Du pur «bourgeois bohème» en somme, et pour reprendre une expression désormais au moins autant éculée et vermoulue que celle de «conscience de gauche»… Bref, Chante ton bac d’abord est typiquement le genre de films à cristalliser ce genre d’a priori. Dès lors, pourquoi mériterait-il qu’on lui porte une quelconque attention ? D’abord, parce que Maurice Pialat. En effet, permettons-nous humblement de rappeler que le titre du documentaire d’André fait directement écho à Passe ton bac d’abord, sorti sur les écrans français il y a plus de 35 ans, en 1978. «Humblement», parce que personne, à notre connaissance, n’a vraiment relevé ce qui pour nous est tout sauf un détail, dans le sens où l’analogie entre ces deux films est lourde de signification – nous y reviendrons. Ensuite, Chante ton bac… a retenu notre attention, il faut bien l’avouer, pour un tas de raisons qui tiennent de l’affect — une certaine proximité tant avec la région qu’avec le système éducatif, pour résumer. Il ne s’agit évidemment pas de s’épancher ni de se justifier, mais plutôt d’essayer de faire preuve d’une certaine honnêteté critique : nous n’étions pas «neutres» avant de visionner ce film. Et comme toujours en pareil cas, ces affinités créent des attentes, des attentes d’ailleurs à peu près proportionnelles à la crainte d’être déçu, voire carrément énervé — gare à celui qui ose convoquer ainsi Pialat pour porter un discours sur l’École et la jeunesse ! Et pourtant…

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Pourtant, David André s’attache à retracer, sur un registre documentaire donc, le parcours d’une bande de lycéens vivant à Boulogne-sur-Mer, et confrontés à l’année scolaire décisive par excellence, comprenez celle du baccalauréat, pour la plupart. L’originalité du film ne tient pas tant dans sa structure narrative, qui épouse peu ou prou la chronologie de ces dix mois décisifs, en la ponctuant des habituels entretiens face caméra, mais plutôt dans l’insertion de séquences chantées par les lycéens eux-mêmes, et dans lesquelles ils se livrent plus intimement que partout ailleurs dans le film. Chante ton bac… propose donc un traitement plutôt original du film générationnel, en articulant ainsi le collectif et l’individuel, c’est-à-dire en alternant des séquences très «documentaires» avec d’autres, très écrites et mises en scène — ce sont les lycéens eux-mêmes, avec le concours du réalisateur, qui sont les auteurs des textes qu’ils chantent. C’est sur cette partition que le spectateur est amené à cerner peu à peu les portraits propres à chaque membre de ce qui n’est au départ qu’un groupe d’amis. À commencer par celui de Gaëlle, sorte de figure fédératrice, sur le plan filmique, car elle fait office de narratrice principale — c’est elle qui présente, qui raconte, qui résume, en voix off, les principales phases du récit —, et sur le plan «social», car c’est elle qui tisse les liens entre les différents protagonistes. Fille de parents divorcés, dont le père, l’un des personnages les plus touchants du film à nos yeux, s’use à travailler sur le port de Boulogne, ancien fleuron du tissu industriel et commercial français. Les autres protagonistes de la bande renvoient davantage aux figures types de l’adolescence lycéenne, qu’il s’agisse d’Alex le boute-en-train musicien et un brin excentrique, Rachel l’introvertie brillante et rebelle, Nicolas le poète marginal, ou encore Caroline la timide un brin paumée.

PTBDNéanmoins, ce serait trahir le film que d’affirmer qu’il se limiterait à dépeindre ce genre d’archétypes. Chante ton bac… est bien plus mesuré concernant ce que l’on pourrait appeler sa dimension sociologique ; film musical oblige, nous pourrions dire qu’à cet égard il sonne particulièrement juste, et donc particulièrement fort. Il se décline tout en nuances, en variations, sans jamais céder à la simplicité : soulignons notamment le traitement de la présence parentale dans le film, qu’il aurait été si simple de caricaturer, de moquer, comme c’est si souvent le cas : «regardez un peu ces beaufs qui empêchent leurs gamins de s’accomplir avec leurs préoccupations matérielles tellement bas-de-plafond». Or, et c’est une prouesse, jamais le discours parental ne paraît illégitime dans le film, mais simplement… parental, certes avec tout ce que cela implique parfois de rationnel, de dur, voire de cruel, mais jamais de caricatural. Ce qui est notamment lié au fait que ce discours, à l’instar de celui de nos lycéens d’ailleurs, n’est pas monolithique, il diverge d’un personnage à l’autre, ce qui le rend d’autant plus humain, plus crédible et donc plus juste.

On l’aura compris, sur le fond, la question fondamentale que pose Chante ton bac… est d’abord celle des rêves de jeunesse, et de ce moment non moins fondamental durant lequel ces rêves commencent à éprouver la réalité, à commencer par ses dimensions économiques et sociales. C’est la lancinante question du déterminisme et de l’émancipation, de la détermination et du fatalisme. C’est en tout cas ni plus ni moins que la même question posée il y a plus de 35 ans par Maurice Pialat avec Passe ton bac d’abord. Et l’analogie ne se limite pas à ce constat, de surcroît, puisque les deux films se répondent presque par une sorte de métrie assez troublante. Passe ton bac… était indéniablement un film de fiction, mais dont les ressorts étaient éminemment documentaires, tandis que Chante ton bac… est un documentaire aux ressorts fictionnels. Ainsi, lorsque Pialat installe ses caméras dans la région lensoise, à la fin des années 1970, il commence par recruter des acteurs amateurs de la région, qu’il va filmer — pas systématiquement — presque à la façon d’un Jean Rouch. Par le truchement de longs plans-séquence très minimalistes sur le plan cinématographique, Pialat met par exemple en exergue toute une série de rituels «anthropologiques» propres à cette jeunesse de l’époque : les longues soirées à l’hôtel-bar du Caron, les matchs de football au stade de Lens, un mariage, ou les week-ends à Bray-Dunes, sur le littoral, etc. Là encore, est-il besoin de le préciser avec Pialat, sans jamais caricaturer. En somme, la part sociologique et documentaire de Passe ton bac… est fondamentale et participe au premier plan de l’intérêt et de la valeur de ce film, de même que la part de fiction de Chante ton bac… en fait tout le sel. Et c’est déjà suffisamment rare pour être souligné.

comparaison_bacSeulement, de la question sociologique à l’idéologie, il n’y a souvent qu’une marge infime, mais dans laquelle de nombreuses propositions de cinéma sombrent assez piteusement. Ce n’était pas le cas de Pialat qui, en 1978, proposait une sorte de bilan décennal du rôle de l’École post-soixante-huitarde. Un bilan sévère parfois, cynique souvent, mais suffisamment distancié — la décennie qui venait alors de s’écouler fût fondamentale — pour ne pas s’enfermer dans le réquisitoire borné de type «film-tract». Passe ton bac… pointait plutôt du doigt l’absurdité d’une politique scolaire uniquement centrée sur l’obtention du baccalauréat, dans un contexte semblable à celui de la jeunesse ouvrière — et bientôt moins qu’ouvrière… Assez clairement, la résignation et le déterminisme avaient le dernier mot chez Pialat. Et 35 ans plus tard ? D’aucuns auront vite fait d’affirmer que le contexte est finalement assez semblable, en ces temps de crise à tous les étages et de post-modernisme généralisé. Aussi on ne s’étonnera pas de retrouver de la résignation et du déterminisme dans Chante ton bac d’abord, cela va de soi. Seulement, ces considérations émanent surtout des parents, à l’instar du père de Gaëlle, quand il lance cette réplique terrible : «Je dois lui interdire de rêver». Car il y a encore des jeunes pour rêver, même à Boulogne sur Mer en 2012-2013 — l’année du tournage. Pas tous, évidemment, et c’est sans doute là une limite du documentaire : les lycéens actuels prêts à Chanter [leur] bac d’abord de la sorte ne sont peut-être pas les plus nombreux, malheureusement d’ailleurs, et en ce sens le film ne montre pas tout — mais quel film le pourrait ? Le déterminisme d’aujourd’hui n’est d’ailleurs plus le même que celui porté à l’écran par Pialat en 1978, mais c’est un autre sujet ! L’important est ailleurs, en l’occurrence. Certains lycéens rêvent encore, de toutes leurs forces, de tout leur être, avec toute leur naïveté évidemment, mais cet entre-deux où se rejoignent violemment la force extrême des convictions et l’extrême faiblesse de l’inexpérience, n’est-ce pas cela qui rend l’adolescence fascinante, et tellement porteuse d’espoirs ? Quitte à paraître emphatiques, affirmons-le haut et fort : Chante ton bac d’abord parvient à nous montrer ce que la jeunesse peut avoir de fascinant et de porteuse d’espoirs.

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