Saint Jacquouille, Figure du faible

« Jolie ma mie,
Je vas guerroyer à la croisade.
De m’estre éloigné, jolie ma mie,
Me tient désolé jusqu’en bastaille. »
 

Ô Jacquouille, toi qui dans ton bain rêves de guerre héroïque, celui qui t’a créé et incarné t’en mène une belle depuis tout ce temps. Christian Clavier n’a pas fait les choses à moitié. Son personnage est la caricature d’un porc affolé ; il se tortille et couine à n’en plus pouvoir, et quand il voit de la nourriture il se jette dessus en grognant d’aise :

« Ah ! les frites ! les frites ! Ah ! »

Dans Les Couloirs du temps, il est une scène qui résume ce que sont Les Visiteurs : une fable où chacun est à sa place. À table, les nobles et la bourgeoisie établie, au sol la vagabonde et le valet surexcité. La Révolution a échoué. En 1992, le peuple est tout en bas ; deux cents ans exactement après l’an I, il rampe sur le carrelage pour prendre quelques patates.

Le film est pourtant sympathique. On aurait tort de le regarder la haine au cœur tant il porte en lui le feu qui peut venir à bout de son propos : rire des gueux de toutes les époques.

D’abord, Jean-Marie Poiré est un cinéaste fascinant. On peut trouver horripilante sa filmographie qui, des Petits Câlins à Ma Femme s’appelle Maurice1, empile les plans hystériques et les rôles surjoués. On ne peut pas lui enlever, en revanche, sa franchise et son énergie. C’est un homme qui ne triche pas et qui ne perd pas de temps. Il y a un peu de 68 là-dedans. Poiré avait vingt-deux ans à l’époque. Imaginez cet enfant de la balle, photographe et amateur de rock, dans le Paris de la contestation – Évariste dans la Sorbonne occupée et les ouvriers de Renault qui débrayent à Boulogne-Billancourt. Il devait y avoir un souffle, une aspiration, une espérance que tout exposait au retour de flamme. « Il n’y a rien de pire qu’une révolution ratée », disait Bourdieu. Nous en conviendrons.

Dans chaque révolte s’agglomèrent plusieurs courants d’intérêt. On peut schématiquement les diviser en deux groupes : ceux qui rejoignent le mouvement pour changer le cours des choses, et les autres, qui s’y déversent par rébellion pure et sans fond. Ce sont des gens qui passent leurs nerfs, en quelque sorte, ils sont là pour s’affirmer. Dans la très composite « génération 68 », on peut imaginer que Poiré fut du second tonneau, de ceux qui une fois les incendies éteints ont regardé leurs camarades et commencé à nettoyer la rue : « On a bien rigolé, il faut être sérieux maintenant. »

Ensuite ils ont grandi ces jeunes, ils sont devenus les enfants du rock – Pierre Lescure et Michel Field. La société secouée a puni les sincères, mais à eux elle a pardonné. Avec ce joli mois de mai, ils avaient gagné le droit de revendiquer une adolescence éternelle sans renoncer aux fauteuils en cuir de leurs paternels. Une belle opération en vérité… On ne peut qu’apprécier le tour de passe-passe !

Mes meilleurs copainsMais Jean-Marie Poiré semble avoir conservé quelque chose de l’énergie chaotique de la révolte. Il y a chez lui un côté pépé gâteux qui le rend singulier – foutraque, enthousiaste, et facétieux. Si la révolution ne l’a sans doute jamais concerné, une frénésie libertaire l’habite encore. Son histoire il la raconte dans Mes meilleurs copains, un film sorti en 1988. On y suit une bande de potes, de l’âge d’or hippie à l’aube de leur quarantaine triomphante, et l’on rit de bon cœur des espoirs d’une jeunesse naïve. Dans cette pochade nostalgique mais satisfaite, qui fait le baba cool devenu dentiste ? Clavier, déjà. Clavier, le plus écorché de toute la troupe du Splendid. Jean-Michel Thuillier, le narrateur de Mes meilleurs copains, c’est lui bien-sûr – le fils de chirurgien parisien, l’ancien communiste qui se pavane aujourd’hui en costume à Londres. Le dépit de ce qu’il fut il l’exprime, et pas qu’un peu. Des Bronzés à Papy fait de la résistance2, de fréquentations en interviews, il a couronné sa bourgeoisie, ce confort narcotique « venu avec l’âge »3. Oh ! il n’a pas attendu longtemps : à 40 ans déjà il en faisait étalage.

L’humanisme et le progrès revendiquent le rang de normes ? Plutôt que de les surpasser – aventure qui demande une certaine énergie, et une audace un peu folle –, retournons sous les pierres en signe de protestation. La réaction plutôt que le grand chambardement. L’ami du président Sarkozy a tranché depuis longtemps. – C’est bien commode !

Les Visiteurs, c’est le triomphe du dindon bicéphale Poiré/Clavier, le plus gros succès populaire de leurs filmographies respectives4. Près de 14 millions d’entrées pour le premier volet, 8 pour le second, excusez du peu. Ils ont mis beaucoup dans cette œuvre, leurs espoirs et leurs craintes, du mépris aussi. Elle est l’aboutissement d’un long parcours commun, et l’addition de leurs obsessions d’hommes parvenus au faîte de la gloire.

Plus que le voyage dans le temps, c’est l’héritage qui est au cœur de l’intrigue. Que laissons-nous derrière nous et qu’en font ceux qui nous survivent ? Si la question n’est pas posée, les films sont lettres mortes. Il faut bien comprendre que l’édifice repose sur une angoisse d’aristocrate, devenue au fil du temps une préoccupation bourgeoise. Lorsque Godefroy, comte de Montmirail (Jean Reno), et son écuyer Jacquouille, dit la Fripouille, arrivent par erreur en 1992, ils font connaissance avec leur descendance. Ce postulat comique permet aux scénaristes de prolonger un sillon sociologique ouvert des années plus tôt. Le ton est donné dès le début de la quête : en partant dans les couloirs du temps, les deux personnages principaux révèlent leur essence. Le chevalier disparaît dans un éclat de cristal, tandis que son valet tombe au sol, changé en misérable petit tas de merde.

Alors la galerie s’étoffe : la famille du comte, c’est surtout son héritière, Béatrice, une aristocrate douce et rigolote. Elle est mariée à Jean-Pierre, roturier certes mais dentiste réputé. Jacquouille, de son côté, s’entiche d’une clocharde obscène, Ginette, et apprend à aimer son descendant, le très vaniteux Jacques-Henri Jacquard, devenu châtelain de Montmirail par la force de l’Histoire de France.

La vraie bonne idée des Visiteurs, c’est cette peinture habile des rapports entre la vieille noblesse provinciale en voie de déclassement, et ses alliés de circonstance, des petits bourgeois orgueilleux et mesquins. Ils ont encore un peu du peuple dans les veines, ces gens-là, et c’est pourquoi leurs gesticulations font rire. Le dentiste est hystérique, et Jacquard – le proto-sarkozyste par excellence – est ridicule dans sa veste en lin. Ils s’écharpent, ils s’agitent, et cherchent à se faire plus gros que le bœuf. On se paie un peu leur tête, ils l’ont bien cherché ; on sait qu’à la fin ils seront les grands vainqueurs de leur époque. Très vite pourtant, cette esquisse s’efface derrière la figure centrale de la saga : le gueux.

Prenons les deux films d’un bloc : au fil du récit, Jacquouille explose et aspire tout, au point que Les Visiteurs 2 – c’est une évidence – est un spin-off dédié à ses âneries. C’est quand lui vient l’idée de fausser compagnie à son maître, de s’affranchir et de suivre Ginette dans cet étrange futur, que son intellect s’effondre. Tout d’un coup il n’est plus qu’une bête, un goret qui ne pense qu’à bâfrer et à dérober de beaux objets. Le laquais est irresponsable, il fait les mauvais choix et provoque des catastrophes en chaîne. Sa liberté, c’est sa perte, ainsi que celle de tout son entourage. L’histoire de sa famille ne fait que préciser son habitus : sa mère, Gwendoline, a été dévorée par les loups ; son père est mort dans un étang gelé, à cause de son pied bot, en revenant de la taverne où il se saoulait ; son frère enfin, Prosper, est un ramasseur de purin qui détrousse les prisonniers dans les cachots.

En de précieux instants, une étincelle de poésie allume le regard de l’écuyer. Au mariage, quand il danse devant l’orchestre de Michel Crémadès, c’est un enfant émerveillé qui monte sur scène pour attraper le micro. Mais la beauté n’a qu’un temps. Le crétin se révèle ; bien vite la fière allégorie du peuple se met à grogner et tabasse la batterie avec une ventouse à chiottes ! Irrécupérable personnage ! À ce sujet, les scènes des dîners font un diptyque intéressant. Dans Les Visiteurs, Godefroy est à table avec la famille de Béatrice. Jacquouille, en bon animal domestique, attend par terre qu’on le nourrisse. Jean-Pierre, le père, s’en émeut et demande que l’écuyer se joigne à eux. Le pauvre Ouille fuit comme un chien qu’on tenterait d’asseoir sur une chaise, et le comte doit le faire venir de force. La famille regrette aussitôt ce geste humaniste : le valet jure, il crache sur la nappe et se force à péter. La scène, précisons-le, est l’un des grands moments du film.

Dans Les Couloirs du temps, en revanche, l’ordre social est respecté. Jacquouille et Ginette mangent assis sur le carrelage et la famille leur envoie de quoi se sustenter depuis la table. La vagabonde, qui est une femme du XXe siècle, proteste du bout des lèvres : « Vraiment, les bourgeois à table, les clodos par terre, merci la démocratie ! ». « Silence, la gueuse », lui répond Godefroy. L’affaire est pliée. La Fripouille se frotte au carrelage pour ramasser les frites qu’on lui jette, et cela semble suffire à son bonheur. C’est, je crois, une métaphore du peuple qui se méprise, et qui ne mérite pas, naturellement, sa place parmi les bonnes gens. Il ne faut pas avoir peur de parler de ces films comme d’œuvres profondément conservatrices, traversées par des représentations sociales violentes.

Godefroy et Jacquouille

Mais Les Visiteurs, c’est plus que le mépris crétin de vieux soixante-huitards cyniques, devenus les pires agents de l’inertie. Dans notre cool génération, les successeurs sont déjà en place – dopés aux musiques numériques et au prêt-à-porter coloré, ils formeront bientôt la bourgeoisie fluo, et feront triompher l’ultralibéralisme sympa. De ce qu’ils feront ne naîtra aucune magie.

Dans les films de Jean-Marie Poiré il y a la flamme, le feu qui déborde la stupidité. L’intention est écrasée deux fois. Par la forme cinématographique d’abord : Poiré est un authentique je-m’en-foutiste. Chacune de ses réalisations est une offense à l’esprit de sérieux. La multiplication des plans, le montage emporté, l’utilisation d’angles absurdes, font comme une tornade qui interdit l’enracinement du propos. Le jeu outrancier de Christian Clavier achève de rendre le comédien plus ridicule que son personnage. Il est contaminé par son rôle, la suite de sa filmographie en témoigne. L’inverse n’est pas vrai ; Jacquouille est resté pur.

C’est ce qui tempère le climat conservateur des deux films : il nous est facile d’aimer le « fidèle escuyer » du comte. Je dirais même qu’il faut l’aimer, car le haïr, c’est se trahir. Il est la figure humiliée dont nous devons nous emparer pour rire des puissants. C’est un saint populaire, une icône de la tourbe qui catalyse l’énergie de la foule. Les auteurs voulaient nous apprendre la honte en nous tendant un miroir déformant : eh bien nous sommes fiers du visage édenté de la Fripouille ! Nous le reconnaissons comme l’un des nôtres et nous rions, pas de lui, mais de ce qu’il est, ontologiquement : la reproduction fidèle du paysage mental ravagé des dominants.

Et c’est aujourd’hui que le troisième volet est annoncé par Christian Clavier et Jean Reno5 qu’il faut s’approprier ce grand succès populaire. Demain, il sera trop tard. Les deux visiteurs seront passés par la Terreur, et Dubosc aura envoûté Robespierre avec ses yeux glacés. On ne pourra rien faire pour eux. Ils seront entrés de plain-pied dans l’ère post-contemporaine – changés en une impitoyable publicité contre la figure du faible.

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1. Que j’ai visionné 5 fois, au cas où vous viendrait l’idée de mettre en cause mon implication.
2. Sur la question, voir l’article de Pacôme Thiellement : http://sedition-revue.fr/neuilly-fait-de-la-resistance/
3. Marie Guichoux, « Le complexe de Jacquouille », in Libération, 11 octobre 1995.
4. Le très discutable Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? a fait trembler le champion.
5. À l’heure où sont rédigées ces quelques lignes, Clavier évoque le scénario des Visiteurs 3 : « Il y a d’un côté des nobles qui sont devenus des courtisans arrogants et irresponsables, et de l’autre côté des révolutionnaires à la limite du forcené, à un moment d’exaspération entre les Français […] C’est très intéressant et très amusant de traverser cette époque-là, pour continuer à raconter l’histoire des familles françaises. » (source : allocine.fr).

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