Scarlett Johansson, Aphrodite explosée

« Sometimes you have to play a long time to be able to play like yourself. »
 
Miles Davis

Lost in Translation : film-culotte-rose-100%-coton filmé la buée de l’haleine du réveil dans l’œil de l’objectif – French Touch, anti-érotisme lunaire de Bill Murray (Bob Harris), naïveté, tendresse, ennui – déambulations somnambuliques plus indie que pop, un rêve personnel plutôt qu’une cosmogonie, un film mat plutôt que brillant.

Après s’être occupée de Kirsten Dunst, Sofia Coppola réaffirme son rôle de gouvernante des princesses blasées ; ces jeunes adolescentes diluées qui portent leur beauté comme une ville le brouillard. Cependant, si la beauté de Scarlett (Charlotte) est manifeste, sa dimension écarlate, dans ce régime mat et adolescent ne peut parvenir. Tout le truc est bloqué à mi-chemin, incomplet, embryonnaire. Comme à Hollywood, à Tokyo la pollution de l’air file une nappe de linge rose-culotte vénusien qui couvre tout le ciel supérieur. Il est inutile de prétendre à des hauteurs dantesques. Petite-Sœur-de-Sofia, girl-next-door donc, plutôt que Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean, Charlotte, de toutes façons, est bien trop feignante pour être réellement déjà céleste. Elle n’est pas encore prête à réconcilier les Aphrodite, elle n’est pas encore prête à devenir la Marie-du-Nouveau-Monde. Pourtant, malgré le romantisme évaporé de la Fille-de-Francis, quelque chose de Johannique se préfigure quand Scarlett apparaît à l’écran – couchée sur son lit dans la pénombre de sa chambre d’hôtel située au sommet d’un gratte-ciel. Peut-être alors son réveille dans un ciel de gratte-ciel signifierait secrètement ça, ce protocole à suivre : qu’elle ne serait être couronnée complètement suspendue. La Marie-du-Nouveau-Monde est une solide cariatide. Sans ancrage dans le sol elle serait incapable de  maintenir la coupole du ciel qui dégringole. Charlotte est à l’étage, ce qui signifie qu’il y a un rez-de-chaussée ; techniquement donc, elle touche encore le sol ; elle est encore indécise, ni écarlate, ni céleste ; il faut qu’elle sorte du lit, qu’elle se lève pour supporter le ciel.

Elle n’a que 19 ans – l’âge intermédiaire entre la fille et la femme. L’âge qu’ont les vierges blondes quand elles se suicident. Ce même âge qui, parfois, c’est le danger, quand il est brutalement interrompu comme dans Virgin Suicide, s’éternise méga-mat. Il cristallise la beauté en une seule image mortifère ; son souvenir en memento mori et empêche par-là tout érotisme de triompher.

Ce n’est pas suffisant. C’est l’histoire de plus d’un film pour espérer la réconciliation. Ici, par le tour de passe-passe affecté et sentimental dont sa réalisatrice à le secret, son image est déjà nostalgique – la fille de Francis en fait un mirage sur l’eau, cette image magique qui ermite au fond de la mémoire, pleine de grains, vaniteuse et lomo, et qui ne se manifeste que prophétiquement ; cette image, révélée et retenue à la fois, aussi incertaine que le concept de Bill Murray est incertain ; par conséquent, pour Scarlett tout-est-encore-faire.

Tout le monde se réveille avec Lost in Translation. La buée est dans les yeux de l’objectif de la Petite-Sœur-de-Sofia mais aussi dans ceux du spectateur. Mais un peu plus que cette dernière, quand le spectateur se réveille donc, même si il ne comprend pas encore la double nature apocalyptique qui marque son nom, c’est déjà un peu de La-Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean qu’il discerne – d’une douceur assommante, le sourire sur ses lèvres qui résume tous ceux qui ont été fait ces 2000 dernières années, la lueur de quelque chose de presque dangereux dedans ; immanquable, lent et anesthésiant. Scarlett n’est pas encore tout à fait vision, mais elle est déjà pure potentialité, pure promesse ; pure promesse et tout son vertige.

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Photo « leakée » de son téléphone portable et diffusée sur le Net en 2011.

On peut alors toujours, comme Bob dans la fameuse scène de fin du film, essayer de lui chuchoter des choses de Pygmalion à l’oreille – sera-t-elle céleste ? (la promesse) ou vulgaire ? (le potentiel), ou encore même les deux ? Le message reste cruellement inaudible, sans réponse. Il manque ce supplément d’âme, cette sorte de vulgarité. On se réveille avec elle ; il faut maintenant, pour que le mythe cosmogonique commence, qu’elle investisse les rêves ; c’est-à-dire qu’elle dorme avec le spectateur. Et pour cela elle doit prendre fantasmatiquement les armes et partir en guerre contre sa beauté pour l’érotiser et éviter qu’elle s’immobilise, pour qu’elle trouve enfin son juste milieu apocalyptique. Presque indiscernable quand elle est solaire et céleste, piétinée quand elle est vulgaire et prostituée, elle doit ajuster la hauteur des étoiles qui couronnent les Aphrodite à la mesure véritable de la coupole vénusienne d’Hollywood. Les termes de son nom le réclament. Elle doit pour parvenir à se réaliser, pour que les atomes des deux Aphrodite puissent se recomposer réconciliées en une seule ultime vision, exploser. – Autrement dit, il faut que derrière la promesse de sa beauté céleste son engeance écarlate explose ; puisque l’écarlate qu’elle couve ne peut pas s’exprimer autrement ; écarlate, c’est aussi la couleur immédiate de l’explosion.

Pourtant, son film suivant, très-deuxième-album-raté (un de ces pseudos biopic affligeants réalisé par l’insignifiant Peter Webber) s’efforce tout son long à éteindre la mèche qui brûle jusqu’à la charge de C4 écarlate cachée derrière l’écran. Ici, l’image va au-delà du nostalgique, elle se fige comme un piège se referme. Elle n’a rien compris à Scarlett. En une dizaine de secondes seulement elle devient, devant un Colin « Vermeer » Firth grotesquement inspiré, La Jeune Fille à la Perle ; et non pas l’espèce de personnage qu’elle joue, mais la vraie, la toile elle-même. C’est comme si la condition préalable à un devenir exclusivement céleste était de disparaître et, pire encore, de n’avoir jamais, en dehors de l’image, véritablement été. De la vision révélée à l’image substituée du chef d’œuvre, son nom apocalyptique est nié et le peu d’identité que son réveil lui a permis de gagner est saccagé. A défaut de ne pas faire partie du gang nostalgique des vierges suicidées, Scarlett, encore Petite-Sœur-de-Sofia est forcée de se conformer à la réalité de la Jeune-Fille-à-la-Perle cette vierge figée, seule, sublime, mais morte depuis bien longtemps.

Cette situation est intolérable au destin écarlate de La-Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean. Heureusement pour elle, elle a tapé dans l’œil coquin de la coqueluche des intellectuels tout confort, le plus mauvais clarinettiste de New-York : Woody Allen.

Nola Rice :

Did anyone ever tell you you play a very aggressive game ?

Christopher Wilton:

Did anyone ever tell you you have very sensual lips ?

Toute l’agressivité du monde ne peut rien contre une combinaison blanche et des lèvres sensuelles.

Il aura fallu Match Point à Scarlett pour exploser – et exploser entendu ici au pied de la lettre, parce qu’alors, dès que les premiers témoignages tombent, ça inonde, les premiers titres annoncent néon : c’est une bombe sexuelle, les cadavres se ramassent à la pelle. C’est exactement ce qu’il manquait : le concept de sexe (l’écarlate) qui dramatise son symbole (céleste), pour prétendre au mythe. Dans Match Point Scarlett sature l’espace du visible d’une façon similaire à celle, comme le dit Laurent de Sutter du kamikaze – dans la Théorie qu’il lui a consacrée – qui, lui : « appartient au régime des apparences dont il sature pour un moment l’écologie entière, rendant invisible tout ce qui n’est pas le flash de l’explosion supposée l’emporter dans une apothéose de lumière. » Dans le souffle produit par l’explosion, le spectateur s’abandonne au pays merveilleux de l’adhésion totale. Christopher (Jonathan Rhys-Meyers), le héros Dostoïevskien du film, complètement hypnotisé, lui saute dessus à la moindre occasion. Il se met tellement en péril pour la posséder qu’il en vient, pour conserver le statut social auquel il a accédé, à la tuer crapuleusement ; rien d’étonnant ici d’ailleurs puisqu’elle ne peut survivre, dans cet état-là du moins, à sa propre explosion. Scarlett Johansson est dangereuse ; érotiquement dangereuse. Elle joue avec le cœur du spectateur comme le terroriste avec le bouton rouge de sa ceinture explosive.

L’apothéose de lumière de son explosion – qui trouve son climax, dans les champs, en une étreinte pyrique qu’une pluie torrentielle n’arrive pas à rafraîchir – ne sidère pas dans la terreur, elle méduse dans la fièvre. Le poison scopique a été inoculé. Le voyeur parvient au bout – si il est habile il verra l’inframince qui le conduira à la voyance.

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« Under the skin », Jonathan Glazer, 2013.

En sacrifiant sa nouvelle muse sur l’autel du bon intellectualisé, Woody Allen (qui réalise là un de ses chefs d’œuvre), lui permet d’éveiller un peu des termes de son identité stellaire.La bombe Scarlett Johansson n’a pas explosé comme Denise Richards dans Wild Things. Les cendres, la fumée, toute la chaleur partie du foyer de l’explosion son image sidérante ne retombent pas – Elle a explosé chez Woody Allen. C’est, pour l’imaginaire collectif, très différent. L’unanimité est déjà conquise : il y a dialogues savoureux, une direction d’acteurs savante, du talent, de la culture, un récit qui rénove un grand standard littéraire etc… il n’y aucune suspicion sur la qualité du film : Woody Allen-fait-des-films-intelligents. Elle n’a donc pas seulement explosé érotiquement, elle a, plus précisément, comme la déflagration a crevé l’écran, implosée. Les limites du cadre de l’image ont été allègrement franchies. Reconfigurées par l’explosion instantanée des deux Aphrodite les limites de l’image peuvent dorénavant accueillir la vision de la Femme de la Révélation. Et ce n’est ni Nola, Charlotte ou la jeune fille à la perle qui doit l’occuper mais Scarlett Johansson.

Drivée par mille agents, Scarlett, rentre de Londres pour rencontrer Michael Bay (The Island est le premier rôle qu’elle acceptera après Match Point – un rôle qui préfigure sa carrière alternative d’action woman). Tandis qu’elle roule sur les highways de la ville des anges, un signe grandiose s’empare du ciel. « Je conduisais dans Los Angeles et je lève les yeux et vois la plus grande photo de moi que j’ai jamais vu de ma vie sur un espace publicitaire immense. J’ai crié et appuyé sur la pédale de frein. Je ne pouvais pas le croire. C’était très étrange de voir mon décolleté de la taille d’un brontosaure. Mes seins étaient énormes. J’avais les cheveux longs… mais, mon Dieu, je n’arrivais pas à voir au-delà du décolleté. »

La supervision Allenienne de l’explosion n’a pas été pas suffisante. L’intellectualité présumée ne peut rien contre la rumeur écarlate du spectacle qui se fragmentent en milliers d’images fantasmatiques. Le voyeurisme trop intense, trop dangereux, bouche aussitôt l’inframince aperçu. Tout s’est joué là : sur la route. Scarlett a compris qu’elle doit s’enfouir dans ce décolleté monumental, passer sa mollesse érotique en pionnière de son peuple spectateur, parvenir au cœur pour que soit trouvé cet amour mythique, qui pour Sainte Thérèse d’Avila, est dur et inflexible comme l’enfer céleste et vulgaire donc.

Dans les 665 pages de Paradiso de José Lezama Lima on ne trouve qu’une seule note de bas de page signée de la main de l’auteur – un véritable sésame : « L’artifice de l’art de fiction est plus naturel, au même titre que le naturel né par substitution est plus artificiel. » A quelque niveau Scarlett retient. Ce ne sont plus des rôles qu’elle doit interpréter mais les personnages qui doivent l’interpréter elle, La-Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean ; le corps et l’esprit : Under the Skin et Her.

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Illustration de couverture : © Marthe Pequignot.

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