Scarlett Johansson, La Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean

I’ve read a lot of things about myself and think,
« Wow! That girl sounds really saucy. »
 
Scarlett Johansson
I’ve come 500 miles
Just to see your halo
Come from St. Petersburg
Scarlett and me
When I open my eyes
I was blind as can be
And to give a man luck
He must fall in the sea
 
Tom Waits, Falling Down

On imagine très bien :

Patmos, 86-96 après Jésus Christ, dans ces eaux-là ; juste après le solo de la septième trompette de son grand trip épique – celui-là même auquel devraient prétendre tous ceux qui se droguent avec un peu de panache – Jean visionne dans le ciel « un signe grandiose […] : une Femme ! le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête. » C’est si beau, si éblouissant que le fidèle qui lit le reportage voit mal. Il plisse. Marie ? Eve ? L’Église ? Les trois en une ? Peu importe… Ce qui importe ici c’est de bien considérer toute la majesté avec laquelle Elle s’est annoncée dans le ciel. D’autant plus qu’un peu plus tard les anges vont montrer, pour l’ajouter à la première, une autre femme au meilleur des apôtres ; dans le désert celle-là, pas franchement céleste, et montée sur un monstre écarlate comme sa robe, juste histoire d’équilibrer un peu le concept : « Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, couverte de noms blasphématoires, et qui avait sept têtes et dix cornes. La femme, vêtue de pourpre et d’écarlate, étincelait d’or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d’or pleine d’abominations : les souillures de sa prostitution. Sur son front un nom était écrit, mystérieux : « Babylone la grande, mère des prostituées et des abominations de la terre. » Et je vis la femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus. »

Plus tard, ailleurs; dans les dernières visions répertoriées : « Il ne sera plus parlé des péchés pardonnés. Ils ont été effacés, ils n’existent plus ! » Le patron des curés du monde – The Priests Boss – le curé d’Ars, ne se doutait certainement pas que le Grand-Message-(à peine)-Subliminal du monde moderne s’emparerait de ses célèbres illuminations obtenues dans la gueule du démon lui-même. Légendées de cette façon (c’est-à-dire souvent très malhonnêtement), les images sont parvenues à déplacer l’adoration du Beau vers le Bon ; du céleste vers l’écarlate ; ou bien encore, comme le dit Malaparte de la guerre, de l’âme vers la peau. La Grande Prostituée a gagné. Une vestale invertie, publique et incendiaire, qui a foutu le feu et donné la fièvre partout; qui a tout fait se renverser – ou plutôt tout fait s’écrouler. La beauté sera exclusivement érotique.

Ce projet de domination réalisé ne concerne toutefois pas que la figure de la femme. C’est l’ensemble des visions johanniques qui ont été récupérées et érotisées par l’image cinématographique. Même les plus terribles comparaissent dedans comme la jeune-femme-dénudée-d’en-face dans les jumelles du voyeur : pour qu’on ne voit plus rien au dehors, pour qu’on croit qu’il existe une fin à notre regard, pour qu’on croit que toute tentative de voyance est impossible. Immanquable : c’est l’établissement le plus clinquant de la rue – « La Révélation », strip-club industriel et théâtre du peep-show grand angle. Les visions johanniques, ici, serpentent sur une barre de pole-dance horizontale. Il y a tout un simulacre capiteux pour cacher le fait que la Révélation n’est plus révélée mais montrée. Elle n’aurait vraiment pas pu être mieux déglinguée autrement.

On le sait déjà, mais quand la malédiction qui fait tout se retourner vers le bas sera levée, que nous découvrirons enfin le film de l’âge du fer rouillé, nous constaterons stupéfiés qu’il n’y a dedans qu’une poignée de vraies reines parmi des myriades de fausses, et que cette bien jolie cour s’amuse à se tourmenter avec des anges parmi lesquels les bons peinent à se frayer un chemin dans la foule des mauvais.

scarlett-moyen

« Mais ce que je hais le plus férocement, c’est le ciel supérieur […] Le défi dont le ciel étoilé m’accable est démesuré, arrogant, honteux. Qu’ont à faire avec moi ces millions de soleil qui apparaissent à mes yeux comme les atomes errant de la lumière électrique. […] Les étoiles ne me connaissent pas ; et que pourrais-je, moi, faire d’elles ou contre elles ? […] J’envie les habitants de la planète Vénus. Les vapeurs qui, dit-on, enveloppent leur monde, leur épargnent du moins de voir les vaines constellations étaler leur faste irritant, et cette odieuse Voie lactée qui traverse le firmament d’un fleuve de mépris plein de phosphorescences. » Les méditations coulantes de Gog – roi américain des Tycoon (lui aussi un ancien industriel méga-milliardaire) de la Magog moderne inventé par Giovanni Papini – ont fini par s’imposer. Elles administrent maintenant la mentalité moderne. Elles ont, avec application, bien bavé jusqu’à nous. La haine du ciel ainsi consacrée implique – quantité oblige – une amplification de l’amour du charnel. L’atmosphère de Vénus haineusement désirée par Gog a pourri une grande partie de la Terre. A trop vouloir dominer le ciel on a empoisonné notre air – cette habitude qu’on a de toujours vouloir répondre en oubliant la question. Ce smog absolu tombé, la majesté de la Femme, trop haute dans le firmament, est bien incapable de retenir les étoiles apocalyptiques. Il y a alors effet de compensation : trompées par les ruines des décors de péplums, le glissement périlleux des plaques tectoniques, les étoiles sont parties se confondre là où le ciel est le plus bas, le plus vénusien, l’endroit où leur scintillement parvient le mieux, branchées, électriques, sur la peau de nouvelles Marie en costume de Spring-Break : à Hollywood. Là où il y a des Marie pour chaque décade ; des Marie dépucelées et sans enfants ; des Marie dont les secrets les plus intimes sont toujours rendus publics ; des Marie conçues, pour masquer la Grande Révélation sur un mode érotico-syncrétique délicieusement païen. Oui 2000 ans, c’est ce qu’il aura fallu aux étoiles pour quitter le ciel de Patmos et consacrer la Marie du Nouveau Monde. Une vieille connaissance qu’on a sortie de sa retraite mythique contre son gré parce qu’on croit que notre climat est le sien ; qu’on a kidnappée et divisée pour appauvrir sa substance divine, qu’on a prostituée : la déesse Aphrodite.

Et puis Scarlett Johansson, la-Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean est arrivée et elle a persuadé le conclave stellaire comme aucune ne l’avait fait avant elle en ce début de siècle.

 ***

Ça la poursuit. Où qu’elle aille c’est la bénédiction. Scarlett Johansson a été récompensée à 19 ans par la British Academy Film Awards (BAFTA) pour son rôle dans Lost in Translation et a été désignée pour l’éternité Sexiest Woman Alive à 22 et 29 ans. Il y a peu à parier que le fan au premier degré condamnerait aisément une espèce animale à l’extinction si on lui assurait un selfie avec elle. Combien peut-on en compter des indéfectibles comme ça ? Une armée entière très certainement. C’est rare comme situation ce fanatisme sans perspective, cette adhésion totale, cet abandon immédiat. Elle s’empare de l’élitiste comme du médiocre – 7, 77 ans. Les étoiles de l’Apocalypse se sont ajustées autour de la tête déjà blonde de Scarlett Johansson pour la couronner première Aphrodite du 3eme millénaire avec bien plus d’éclats que pour les dernières. C’est impossible de ne pas remarquer la façon particulière de son éclat, comment elle donne l’impression d’une sorte tamisé, de solaire soutenable. Rien d’étonnant là-dedans puisque Scarlett Johansson est, comme son nom l’indique, « La-Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean »; elle est l’élue, c’est-à-dire la seule Aphrodite capable d’invoquer la grâce de Marie afin de restaurer, par-delà le règne de la Grande Prostituée, un peu de la majesté johannique dans notre perception moderne de la déesse; afin, encore, que son image soit en mesure de confectionner les termes du transport du regard du spectateur plutôt que sa fin.

Dans son Banquet, Platon prévient : il y a deux Aphrodite (comme il y a deux amour et deux femmes dans l’Apocalypse) : la vulgaire (ou la populaire) et la céleste ; la bonne d’un côté, la belle de l’autre. Leur réconciliation est la mission occulte de la carrière de la Fille-Ecarlate-du-Fils-de-Jean. Pour y parvenir, pour que l’image ait la vigueur de la vision de Jean, pour que sa révélation soit adaptée au ciel de Vénus, elle ne doit pas seulement paraître mais divinement apparaître à chaque fois. Et c’est justement sa botte secrète à Scarlett que d’avoir toujours su, aux moments les plus significatifs de sa carrière, ne pas incarner des rôles mais de les laisser, eux, l’incarner elle. Un par un, parmi les plus inoubliables (Lost in Translation, Match Point, Under the Skin, Her), très consciencieusement filés, cousus, empilés, pour qu’ils révèlent, comme la figure d’Arachné dans la toile de Velasquez, une sorte de correspondance pneumatique qui parvient à réconcilier le motif apocalyptique de son identité contraire, le sceau caché de son nom.

Elle n’a pas besoin de biographie puisqu’elle a une filmographie.

On rentre en Scarlett Johansson comme on rentre en religion.

 

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Illustrations originales : © Marthe Pequignot.

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