Shutter Island, Le travelling de Scorsese ?

Le dernier film de Martin Scorsese relève-t-il "de l'abjection" ?

Une note qui se rejoue en boucle, lancinante, inquiétante déjà. Di Caprio tient le rôle principal. Il sort la tête de l’eau, se redresse et se retrouve nez à nez avec son reflet. Teddy Daniel évoque immédiatement le regard perturbé renvoyé par le miroir du dernier plan d’Aviator, ou celui d’Harvey Keitel au début de Mean Streets. Inutile de reprendre à zéro, Di Caprio connaît la musique et le ferry qui le conduit vers Shutter Island ne l’enfoncera que d’avantage dans la névrose, droit sur les démons de son histoire. Teddy rejoint son partenaire sur le ponton, nous offre un premier point de vue subjectif derrière un grillage. Déjà enfermé en pleine mer, un pansement sur le front sous lequel une plaie semble encore ouverte : le film sera Scorsesien. Les troubles : coupables.

La polémique autour de la représentation des camps de la mort vis-à-vis du dernier film en date de Martin Scorsese me dérange trop pour que je taise plus longtemps la lecture des images qu’il nous propose. Le débat au centre duquel se trouve un des plus grands réalisateurs vivant m’interpelle d’autant plus qu’il concerne un sujet contre lequel  la position critique se doit avec raison de ne pas transiger : celui de la représentation fictionnelle des camps. Cette question se voit bien sûr « aggravée » dans Shutter Island par l’aspect irréel de la figuration des victimes. Scorsese illustre en effet le traumatisme de son personnage par de véritables peintures en plein Dachau où, recouverts de neige, les corps  des victimes juives jonchent le sol. Or selon moi, si ces cadavres ont eu le temps de geler avant d’être découverts, c’est que cette figuration figée symbolise le temps écoulé entre l’heure du génocide et celle de la culpabilité de ceux qui pénètre trop tard dans « l’abattoir du monde ». Ainsi Teddy Daniel m’apparaît moins hanté par ce qu’il a vu dans les camps (des corps inertes sous la glace) que par le rôle qu’il (que l’Amérique) a joué dans leurs crimes, en débarquant si tardivement. Les images qui le poursuivent concernent la fonction manquée de l’Amérique dont le personnage est l’emblème. Cet imaginaire à partir du documentaire, c’est l’irrémédiable d’un constat contre lequel le coupable ne peut que figer le souvenir dans le gel de l’effroi.

Peu à peu les traumas se confondent, la fille du personnage est couchée parmi les victimes sur le sol du camp. Scorsese en cinéaste hollywoodien perdrait, selon certaines critiques, toute valeur éthique en mettant sur un pied d’égalité les cadavres issus d’un crime personnel avec les victimes du génocide. Or, (et je parle à titre personnel), il me semble que chez Scorsese c’est sous les traits intimes des protagonistes que se cachent bien souvent les ébranlements les plus universels. A l’inverse de films tels que Taxi driver ou Raging Bull, les œuvres où le cinéaste aborde frontalement ces thèmes ne constituent pas à mon sens des modèles de réussites absolues quant aux thématiques Scorsesiennes, (je pense, en particulier à Kundun ou à La dernière tentation du Christ). En revanche, Shutter Island, aussi bien qu’Aviator, tisse des liens très forts avec les âpres sous entendus de la période du Nouvel Hollywood. A ce propos, je trouve la polémique déclenchée autour du film assez symptomatique de ce retour masqué par la forme (Miramax, Paramount) à des idées très dérangeantes.

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Scorsese, et force est de le reconnaître pour tous ceux qui défendent sa cause, ne tourne pas autour des questions éthiques dans cette adaptation du roman à succès de Denis Lehan. À l’inverse, il affronte avec violence mais sans gratuité le débat vers lequel il précipite ces images. Scorsese pèse ses plans. À la controverse indiscutable (et que je ne remets en aucun cas en cause dans cet article) autour d’un travelling express dans le film Kappo de Gillo Pontecorvo, l’italo-Américain oppose et impose à la limite de l’onirique les lents tableaux hallucinés d’un camp de concentration. Tel un cauchemar éveillé en pleine narration hollywoodienne, la vision de Teddy fonce droit vers l’échafaud mérité d’une représentation aux stigmates opportunistes. Or l’accusé défend sa cause, son statut, avec autant de force qu’en 1976. Là où les images du Vietnam manquaient dans le récit du parcours de Travis dans Taxi Driver tout en le menant au crime pour son salut, Daniel invite les siennes sur l’écran du cinéaste et nul rachat pour celui qui finira dans un asile de fou. Scorsese impose aux images historiques, documentaires, l’altération du cerveau. On  sait grâce à un dossier spécial paru dans les Cahiers du Cinéma (n°656) à l’occasion de la polémique qui entoura la sortie du film, que le cinéaste a nourri « la photographie » de ces cadavres jonchant le sol des archives filmées par George Stevens, John Ford et surtout Samuel Fuller lors de la découverte des camps par les soldats Américains. Scorsese a vu leurs témoignages. Ici la question qui semble se poser aux théoriciens et aux dogmatiques, dont je me réclame par ailleurs quant à la représentation fictionnelle des camps, devrait se poser autrement. C’est bien le concept du souvenir qu’il nous faut interroger. La mémoire des images enregistrées à Falkenau par Fuller bouscule en réalité nos habitudes de méfiances critiques à l’égard de leurs représentations. Que faire du souvenir de ces documents, des traumas qu’ils laissent à ceux qui les ont vus trop tard ? La culpabilité de la nation américaine, voici le sujet que traite frontalement Scorsese. Au-delà des figures que propose le film, Shutter Island répond moins agressivement qu’irréversiblement. Il fige le constat trop tardif de son pays dans la glace de la représentation hollywoodienne (représentation éminemment américaine, par essence indiscutablement cinématographique). La place qui leur est réservée dans le film ne peut ainsi être réduite à l’irrationalité de la psyché. Inversement, cette irrationalité rend Teddy Daniel responsable passif de la mort de ces enfants. Le génocide le concerne, le touche au plus profond, au point de le mener à confondre son histoire avec l’Histoire de la Shoah, et non l’inverse. Il arrive après l’infanticide commis par sa femme, comme son pays découvre trop tard les corps congelés de Dachau. Le parallèle apparaît soudain de manière moins polémiste que profondément culpabilisant.

Enfin, le seul élément imposé par les images et qui reste de loin le plus riche et le plus intéressant sur le plan narratif demeure tout de même le doute instauré par le montage. Un des reproches émis à l’encontre de la démarche de Scorsese concerne le traumatisme des camps, lequel serait à oublier une fois le film achevé. Un peu comme si l’épilogue pouvait être une conclusion, comme si à la sortie de la salle le doute pouvait faire dire au spectateur : « Vivement Shutter Island II ! ». Il me semble que ceux qui reprochent à Scorsese d’avoir abandonné les images des camps, d’avoir substitué au crime contre l’humanité un drame familial et néanmoins personnel subi par le protagoniste, ces gens là n’ont pas su lire au-delà des topos d’une narration hollywoodienne. Ils se sont un peu vite éveillés du cauchemar.  Ont-ils lu chronologiquement ? Ont-ils seulement compris l’étendue dramatique du trauma ? Alors j’interroge le sens même du découpage en affirmant les questions que pose le film : et si Teddy Daniel avait été saint d’esprit au début de son enquête ? S’il était venu chercher la vérité pour, malgré lui, y trouver celle des camps et que cette dernière se soit vraiment confondue avec la sienne ? Et si le personnage avait perdu la raison peu à peu, drogué, manipulé par les médecins ? S’il s’égare au cours de son investigation, sommes-nous forcés d’être désorientés avec lui ? Sommes-nous contraints de croire à une quelconque rationalité des propos ?

Shutter-Island.dernier-plan-290x135Le cinéma est un art de la représentation, pourquoi tenter de voir plus loin et plus grave que la terrible interprétation que cette dernière propose ici. Si les images des morts sont à égalité dans l’esprit de Teddy Daniel, il n’en va pas de même pour moi. Je continue de croire que ce film  trouve les sources de la controverse qu’il a provoquée à l’emplacement exact où des dépouilles furent filmées par Fuller, Ford ou Stevens. Ces mêmes archives permirent à un pays de comprendre un peu tard l’irrémédiable faute commise par son inertie. Le réalisateur de Casino, non sans sadisme, vient planter une vis dans la plaie ouverte de son pays. À ce titre, Shutter Island marque un grand pas dans l’histoire de la reconstitution cinématographique des camps et prouve pour la première fois qu’une représentation illustrée de ce crime contre l’humanité peut être défendue. Le dernier Scorsese est malgré tout ce qui a bien failli me convaincre du contraire, un grand film sur l’histoire de l’Amérique face à celle du monde. Je ne deviendrai pas fou…

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