The Smell of Us, Jeunes et jolis

Larry Clark à Paris. C’est l’accroche trop facilement réductrice, publicitaire, à laquelle on se tient en allant voir son nouveau film, The Smell of Us. Tiens, Larry Clark à Paris ? Comment va-t-il filmer notre jeunesse, celle qu’on connaît bien, celle qui nous paraît si différente de la jeunesse cinématographique américaine, qu’elle soit filmée par Larry Clark, Gus Van Sant ou même Gregg Araki. La réponse pourrait être décevante : Larry Clark ne filme pas ces jeunes skateurs parisiens différemment des éphèbes de Ken Park et de Bully ni de leurs frangins hispaniques de Wassup Rockers. Mais la déception n’a pas lieu d’être… Car plutôt qu’un regard sociologique sur une jeunesse auto-destructrice qu’il n’a de toute façon jamais porté (même dans Kids, son film le plus générationnel), c’est bel et bien un regard fantasmatique, une idée de la jeunesse en tant qu’âge crépusculaire qui l’intéresse ici et dans tous ses autres films. Mais peut-être, surtout ici. Ou alors est-ce parce que nous, public français, nous rendons réellement compte pour la première fois que les jeunes filmés par Larry Clark n’existent pas ?

Aucun de ces skateurs-gigolos n’existe, ils ne représentent aucune classe sociale, aucune tendance actuelle. En revanche, ce qui subsiste et structure le film, c’est une vitalité qui leur échappe déjà, une force de vie qui menace d’être ravagée par le temps, par tous ces vieux qui en veulent à leur jeunesse, qui voudraient la posséder, la vampiriser, la sucer jusqu’au sang (la fameuse scène du « suçage d’orteil » par un vieux incarné par Larry Clark lui-même est à ce titre la plus représentative et la plus perturbante), et puis aussi par eux-mêmes. Si le cinéaste associe autant la jeunesse et la destruction, c’est que pour lui, la jeunesse est le miroir de sa propre déchéance mais aussi de façon plus absolue, une sorte d’acmé consciente d’elle-même et de sa perfection, anticipant du coup précocément ce qui en fera sa chute. Car quand on est conscient d’être en état de grâce, on ne l’est déjà plus vraiment.

C’est ce lien entre jeunesse et destruction, entre le « foul » et le « fair » de Macbeth (« L’immonde est beau, le beau immonde ») qui structure tout le cinéma de Larry Clark et lui donne son statut de prédateur autant qu’ange-gardien : dans The Smell of Us, il est à la fois le clochard qui picole aux côtés des ados, leur point d’ancrage moral et physique (le film débute par une scène où les jeunes skateurs sautent au dessus de son corps inerte, la caméra posée à ses côtés, aussi inerte que lui), mais également ce riche libidineux qui semble vouloir aspirer leur jeunesse, qui la désire de façon intense et effayante. C’est lui qui suce les orteils du personnage interprété par Lukas Ionesco, mais c’est aussi de chez lui que sort, à la fin du film, l’un des autres jeunes gigolos, totalement paniqué, incapable d’avertir son ami de ne pas rentrer dans cette antre terrifiante. En incarnant ces deux personnages, Larry Clark dévoile les deux pôles qui encadrent tout son cinéma : le regard attentif, bienveillant et complaisant versus un désir féroce pour une jeunesse qu’il a perdue.

The Smell of us

Cernés de toutes parts par ces forces qui désirent intensément ce qu’elles n’ont plus, les jeunes de Larry Clark anticipent leur propre chute en se précipitant dans des situations extrêmes qui les vieillissent précocément, leur ôtent peu à peu leur vitalité. Derrière le visage d’angelot de Math (Lukas Ionesco), il y a le « foul », un trou noir béant dans lequel se noient tous les autres. Le fruit est pourri depuis bien longtemps, bien avant que le film ne commence. A bien des égards, les jeunes de The Smell of Us semblent être des enveloppes vides, dans lesquelles il est possible d’y projeter tous ses fantasmes dont ils acceptent sans émotion d’être les dépositaires ; ils sont en quelque sorte l’incarnation physique de l’écran vierge de la salle de cinéma, lieu de toutes les perversions, on le sait bien. D’où probablement l’idée géniale de Larry Clark du personnage de Toff, ce gamin qui ne lâche pas sa caméra et filme partout (y compris là où il ne peut vraisemblablement pas être) et semble guetter sur le visage de Math, JP et les autres les signes de cette perfection physique comme masque de ce qui se délite intérieurement et conduit à la mort, fantasmée ou réelle. Si Larry Clark désire si intensément cette jeunesse qui ne lui appartient plus, c’est moins par un état d’esprit qui se voudrait innocent que par ses qualités physiques. Tony Duvert disait « mignon, frais, joli, bon à lécher partout » et c’est exactement ce qui est filmé dans The Smell of Us : des corps parfaits, épargnés par le temps, lisses, fermes. Le contraste avec les autres corps du film, aussi bien la mère de Math que Larry Clark lui-même ou bien les clients des jeunes gigolos est frappant.

La jeunesse, chez Larry Clark, ce n’est pas un vert paradis perdu : à vrai dire, aussi beaux qu’ils soient, on a bien du mal à envier quoi que ce soit chez les gamins filmés par le cinéaste. Et pour cause, ils ne nous rappellent rien, pas même les affres d’une adolescence même très compliquée. Ils se présentent comme une ligne d’horizon fantasmatique, une idée substantifique de la jeunesse, une impossibilité. Ce qui abolit toute hypothèse de conservatisme ou de regard mal placé sur une innocence qui de toute façon n’existe pas, mais au contraire fait naître ce qu’il y a de plus intéressant, la création.

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