Somewhere, Nouvelle chair

Analyse du dernier film de Sofia Coppola dans cet article signé Frédéric Astruc...

Une Ferrari fait des boucles sur un circuit sis en plein désert, traversant le champ dans un sens puis dans l’autre, passant alternativement du premier plan à l’arrière plan… Par son intransigeance formelle, sa propension à faire table rase du passé et son primitivisme, le plan inaugural du film de Sofia Coppola a les vertus du Manifeste en ce qu’il rompt un cycle en fixant de nouvelles promesses, un nouvel horizon et de nouveaux désirs. Davantage qu’un « tournant », il est l’« acte de naissance » d’une cinéaste qui abandonne l’apparat pour la nudité, le romanesque pour la « vérité », quitte à surprendre, quitte à ennuyer ou déplaire. La première marque de cette radicalisation se situe symboliquement dans la bande-son, étrangement dépouillée, qui généralise le son direct au détriment des morceaux électro-pop qui fondaient une identité musicale « avant ». Si musique il y a, celle-ci n’est jamais extra-diégétique. Sofia Coppola envisage son matériau autrement, ici en exploitant la musicalité de la Ferrari (dont le ronronnement n’est jamais poussif), là en jouant sur les qualités de silences (CF ambiances de l’hôtel). On peut voir dans cette épure une volonté de se débarrasser d’un style devenu par trop encombrant depuis Marie-Antoinette et au-delà de la « mode » qui en a permis l’instauration. Par ce geste, l’auteure entend désormais être écoutée différemment. Elle défait la dynamique émotionnelle de ses premiers films pour prôner l’organicité, la liberté et ce qu’il est tentant d’appeler la maturité.

Aussi, Somewhere est-il un film premier, au sens où il tend à effacer les précédents – même si c’est impossible. La relation à l’image de la cinéaste participe du même « dépaysement ». Elle opte pour un naturalisme rugueux, légèrement irradié aux couleurs désaturées, sorte de contraire chromatique et textural au film hollywoodien. A l’instar de ce qui se joue avec la musique, ce minimalisme ne parait pas être une nouvelle posture qui relèverait d’un « effet de style »; il incarne plutôt une volonté de revenir aux fondamentaux du cinéma, à un art appréhendé comme un « matin du monde » et donc à un certain primitivisme. La fixité du cadre et la durée des plans sont les autres symptômes d’un retour salvateur aux origines autant qu’une manière de se réinventer et de se réinscrire dans l’histoire du cinéma. Somewhere apparait ainsi comme la « nouvelle chair » de Sofia Coppola.

Malgré sa « révolution », il n’en présente pas moins les thèmes favoris de son auteure : les jeunes femmes et le cinéma. Est-ce un méta-film pour autant? Sans doute, en ce qu’il montre un « envers » du métier d’acteur, sa coulisse, la longue attente entre les tournages, la fastidieuse promotion et, au-delà, toute une vie d’incertitudes faite de relations superficielles et de vaines aventures. Avant traités de manière ludique par de savoureuses incises (Lost in Translation), ces thèmes sont abordés ici avec un désenchantement tel qu’il en dit long sur le rapport qu’entretient la cinéaste avec le milieu du cinéma. Le « suspend » final en témoigne, qui ouvre un champ de possibles tout en suggérant une démission : l’acteur désabusé quitte Los Angeles, la ville-cinéma, pour se perdre dans un no man’s land dont tout laisse penser qu’il est l’endroit de sa réappropriation. Aux yeux de Sofia Coppola, le métier d’acteur et par métonymie le cinéma ne serait qu’errance de l’âme, vacuité de la pensée et hygiène du corps. Il faut voir comment le sexe s’invite dans toutes les séquences pour être consommé sans affect, par lassitude, indifférence ou goût de la collection. Ce néant pointé, et c’est l’être qui s’efface. C’est peu dire que nous n’avons guère été habitués à entrevoir cet abyme avant.

Heureusement, le film n’est pas triste ou frappé de pathos. La relation père-fille dans ses écarts et ses rapprochements est filmée avec une infinie justesse, servie il est vrai par une subtile métaphysique des acteurs dont le sous-jeu est la condition de notre identification. A la débauche des adultes soumis à l’éphémère des pulsions, Sofia Coppola oppose la pudeur et les « instants d’éternité » des scènes entre le père et sa fille, toujours empreintes d’un « banal-extraordinaire » qui n’exclue rien, pas même l’ennui, pas même l’ambiguïté. Car en fin de compte, reconnaissons que la seule « femme » que Johnny aime, c’est elle. L’éveil de la libido et l’amour de et pour ce père souvent absent sont traités sur un mode intimiste par touches impressionnistes, chaque « virgule » esquissant le tableau moins d’un duo cependant que d’un véritable couple. La cinéaste construit leur relation avec précaution et douceur à l’image d’un souffleur de verre tendu entre le désir de faire grandir son objet et celui de ne pas le briser. Cette pureté et cette innocence ne sont pas si courantes, surtout dans le contexte du cinéma américain qui souvent sur-exprime. Est-ce pour cette raison, le film de Sofia Coppola est traversé par un autre film, Paris-Texas, qui le travaille dans sa capacité à figurer l’errance d’un père et son désir de renouer avec son enfant – ici le fils, là la fille. Ce ne serait pas à proprement parler une référence, plutôt une fragrance indicible qui procure au corps de Somewhere son aura nostalgique.

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