Soulèvements, L'insurrection sans histoire

Des fois, on dirait que les grandes expos parisiennes sont là pour occuper l’espace. Qu’il s’agisse des encarts publicitaires du métro ou des murs d’une prestigieuse institution, il faut bourrer absolument, et c’est pourquoi on en sort toujours la tête farcie, le cœur au bord des lèvres.

En ce moment a lieu l’exposition « Soulèvements » au Jeu de Paume. Le site officiel en parle comme d’une manifestation « transdisciplinaire sur le thème des émotions collectives, des événements politiques en tant qu’ils supposent des mouvements de foules en lutte ». Il y est question, dit-on, « de désordres sociaux, d’agitations politiques, d’insoumissions, d’insurrections, de révoltes, de révolutions, de vacarmes, d’émeutes, de bouleversements en tous genre ».

En un mot : il semble que ça chie des bulles.

 

C’est vrai qu’on en a pour son argent, même quand on n’a pas payé. Il y a tellement de choses à voir, partout, tout le temps, du sol au plafond. Et pourtant, ça ne dit rien. Cette exposition fait la preuve de la phénoménale faculté d’évitement du milieu de l’art autorisé face aux questions politiques.

(Les mauvais esprits diront qu’il est là pour ça. Ces propos n’engagent que ceux qui les tiennent, etc etc.)

De fait, « Soulèvements » pourrait tout aussi bien traiter du procédé de fabrication du saucisson d’âne, du moment que la billetterie charbonne six jours sur sept.

Cette capacité d’abstraction, si chère au marché, se manifeste sous la forme d’un double procédé : d’abord, à travers l’énonciation de concepts grandiloquents mais désincarnés, arrachés à une histoire pourtant omniprésente, en témoigne la sacralisation de la moindre des merdes gribouillées par Victor Hugo.

L’Insoumission !… Le Désir !… L’Espoir !… Han !… Han !… Ça se pignole sévère dans le Jeu de Paume. À chaque tournant, un texte au mur nous vante les vertus du coup de gueule. Il n’est pas loin le moment où le ministère de la Culture nous enverra des fascicules pour nous expliquer que dire non, ça peut être très sympa, et que se rebeller, ça fait du bien.

Ensuite, c’est frappant, l’abstraction est réalisée par la mise à distance du sujet principal. Les révoltes que nous voyons pendant la déambulation ne sont jamais ici ni maintenant. L’insurrection, c’était avant, ou ce sera un jour.

Reconnaissons qu’une certaine mystique révolutionnaire ne dit pas autre chose : le monde va changer demain. Pour l’instant, on s’y prépare tranquillement, on se monte le bourrichon. Il ne se passe rien, mais attention, un de ces quatre il y aura un Grand Soir, et alors là !… #ouloulou

En attendant, les forces politiques conservatrices investissent le présent. En 2012, le Parti Socialiste assumait que « le changement, c’est maintenant ».

 

Dans « Soulèvements », l’écrasante majorité des œuvres nous parle du passé : 1848, la Commune de Paris, la révolution espagnole, la guérilla cubaine, mai-68, etc. Les événements les plus récents, ou les moins anciens, appartiennent également à une coulée solidifiée, presque folklorique : l’altermondialisme. (On croise quelques photos de la révolte au Chiapas, et une très belle série de diapos d’Allan Sekula sur les manifestations de Seattle.)

L’exposition a un angle mort, et pas des moindres : les quinze dernières années. C’est simple, le monde de l’après-11-septembre n’existe pas, ou si peu. Ce ne sont pourtant pas les révoltes qui manquent, de nos jours. Et elles sont largement documentées, pour ne pas dire trop.

Je n’ai relevé que deux références qui soient en lien avec ce qui se passe aujourd’hui : au fond d’une vitrine garnie de publications révolutionnaires, un exemplaire du mystérieux Appel, ainsi qu’un numéro de la revue Tiqqun (des parutions qui ont inspiré une partie des manifestants contre la loi Travail) ; et puis surtout, les « Films à blanc », du Tunisien Ismaïl Bahri. En 2013, l’artiste a filmé des manifestations après avoir collé un rectangle de papier sur l’objectif de sa caméra, de façon à ce qu’on puisse seulement deviner le passage du cortège. C’est plutôt joli ; on ne voit presque rien ; on ne sait pas pourquoi les gens sont dans la rue.

C’est tout l’esprit de « Soulèvements » : abstraction, suggestion, dépolitisation.

 

L’exposition, faut-il le souligner, est née à Paris en 2016. Dans la capitale, l’année aura été marquée au fer rouge par la thématique de la révolte. Mais que nous dit ce crédit accordé par l’institution ? Que vaut un tel événement dans la France de l’état d’urgence permanent et de la répression du mouvement social ? Il faut rapprocher le soulèvement de la rue, celui qui, le 14 juin, se fracassait contre les boucliers de la police antiémeute, et celui du musée, sponsorisé, encouragé, mais désincarné et euphémisé.

Il faut lire la plaquette de communication pour apprendre que le grand mécène de l’exposition s’appelle Isabel Marant, créatrice de mode, icône branchée et gentiment rebelle de l’élite financière investissant dans l’élégance, emblème du conformisme décalé et princesse libérale des grandes capitales européennes.

« Paris, debout, soulève-toi ! » D’accord, mais sur Saywho.

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