Spring Breakers, Du dérivé à la dérive

Pas d’indifférence face à Spring Breakers. Certes ! Et c’est une bonne chose qu’un tel film ne fasse pas l’unanimité sur un site comme le nôtre. Il est plus dérangeant qu’un phénomène d’hystérie ait accompagné cet étrange objet dans la presse en mars. « Korine, Révolution Pop » titrent Les Cahiers du Cinéma. Les Cahiers, vous connaissez ? Cette revue qui a construit une idée de l’auteur avant de la questionner ? d’interroger l’idéologie du cinéma populaire ? Mais c’était il y a longtemps, eux-mêmes ont oublié ; on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Cette revue nous parlait hier de Spielberg, aujourd’hui de Korine, lequel a droit à son heure d’auteurisme. Bref, si les Cahiers avaient besoin de traiter de ce film qui « tweet » et qui buzz pour se refaire une peau neuve, une réputation moins chiante, moins intello, ils ont dû être moins fiers – c’est tout le mal que je leur souhaite – de se conformer à la loi du marketing, genre Les Inrocks. Faire des pages et des pages sur un film qui n’a aucune distance avec son sujet et s’affoler de cette poésie de l’air du temps, c’est tout de même tomber bien bas !

Passons (pour mieux y revenir) sur l’hystérie non-interprétative qu’a suscité Spring Breakers, bien au-delà des Cahiers, et parlons du film. Serge Daney disait dans Le Passeur :  » (…) Je me dis souvent que la meilleure façon de faire de la critique serait de commencer, avant toute chose, par se poser une petite question du genre : et si ce n’était pas un film, ce serait quoi ? On peut toujours répondre. Ce serait un sermon, un rapport de police, un tract, une déposition, un rêve éveillé, etc. Plus on cherche la singularité de l’objet, plus il faut à un moment, oser la métaphore. Oser la métaphore est une vraie incitation à la critique. » Soit, face à Spring Breakers, la métaphore qui a fini par me sauter aux yeux, c’est le produit dérivé. Non pas son image mais l’imaginaire qu’il sollicite. C’est vague, j’en conviens, mais je n’ai pas mieux. Dérivé de tout ce que le capitalisme a réussi à accumuler en termes de nostalgie. La nostalgie, ce triste sentiment à la mode depuis plus de 20 ans qui crée beaucoup de consommation. Le produit dérivé fétichise l’imaginaire et tente de matérialiser une émotion issue d’un ensemble d’autres produits. Dans le cas de Spring Breakers, on se demande qui fétichise qui ? Ou plutôt, qui est le fétiche de l’autre ? Est-ce Korine qui consacre la connerie ou la connerie qui consacre son film ? Plus besoin de se sentir intelligent face à un film, même bête, pour en faire un objet recevable intelligemment – et non intelligiblement. Dans Sping Breakers, il suffit d’un peu de connotation (Britney) et de style (Godard) pour que « tout s’embrouille » dans le cerveau du spectateur (et même du critique) qui s’écrie : « Je n’ai rien compris mais c’était kiffant, trop barré mais super bon ! ». La bêtise est devenue l’argument critique d’une société qui a besoin d’admirer – c’est plus fort qu’elle. Mais cette société est tellement paresseuse, flemmarde d’aller chercher un peu plus loin un objet qui travaille l’humain qu’elle est capable de l’inventer dans les déchets de consommation courante. Alors on (la critique, encore et toujours) tourne autour du récit comme une toupie, à vide, jusqu’à s’écrouler, en attendant que quelqu’un la relance à nouveau. Qu’est-ce que dit Korine ? Rien, il poétise une description. On s’en fout ! C’est quand même exaltant de voir des nichons et des flingues, des bagnoles et un beauf – Alien (le plus con que soi qui rassure l’imbécile parce qu’il fait des fautes de goût, lui).

Spring breakersD’autant plus exaltant que, dans le cas de Spring Breakers, l’énonciation fait mine de ne pas faire comme tout le monde, pas comme le cinéma dominant par exemple. Ça me rappelle le principe de la publicité. Tout est à vendre mais tout fait mine de parler d’autre chose, d’en parler autrement et surtout de s’adresser à toi (le « nous » universel), elle invoque tes souvenirs, les appauvrit en faisant appel aux sens. Elle n’ose pas dire ce qu’elle fait : « Petit con, admire ma maîtrise pendant que je te guide et sens-toi intelligent d’être si démuni face à l’artillerie que, mine de rien, je déploie! Tu n’as pas le choix !  » C’est triste pour tout ceux (l’élite critique) qui ont pu se laisser aller au charme discret de notre amnésie mais Spring Breakers ne fonctionne que par connivence. Il faut reconnaître que Korine s’y prend presque comme un auteur quand il « pub ». Comme les gens de la « com' » – comme on dit -, il a de la culture. Il faut le voir nous faire défiler des ex-actrices de Disney sur fond de série B des années cinquante, c’est ce que j’appelle la gestion de l’air du temps. Derrière le vernis de son film, exécrable est l’idée qu’il choisisse pour sujet des gens si creux. Qu’il les filme sans distance critique. Exécrable la déambulation électrique – et maîtrisée « l’air de rien » – de sa caméra qui flotte d’un corps à l’autre comme ça « partouze » dans un film pornographique. Qu’il me rappelle les moments les plus bêtes de la jeunesse sans me parler de l’adulte qu’elle peut encore devenir. Qu’il se contente de titiller de guns un constat mille fois fait par le cinéma à propos de l’Amérique, le fameux et fumeux : « derrière l’insouciance, la violence ». La vulgarité dont traite le film n’est pas le problème de Spring Breakers, puisque c’est son sujet, le problème c’est la vulgarité de son traitement. Pire encore, la bassesse qu’elle suscite chez ceux qui l’encensent. Au delà du budget même dérisoire de ce projet, un film sans distance sur un tel propos reste un pur produit de consommation : un concept bon marché qui rapporte gros. Qui s’en plaindrait Aujourd’hui ?

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