Steven Lincoln, Le corps de l'Amérique

Un corps en moins.

Tout juste vingt ans se sont écoulés depuis La liste de Schindler. Quelques mois après Le Cheval de Guerre voici le treizième amendement au cinéma. Pourquoi rapprocher ces deux films au moment d’écrire sur Lincoln ? Parce que de la Shoah à Disney il y a Spielberg. Spielberg seul. Le seul milliardaire « capable » – coupable – de cette naïveté, si spécifique à la tradition du show d’Amérique, celle qui a fini par me foutre la nausée. Exercice doublé d’une vague d’émotions qui, face à l’histoire de ce pays, devient franchement pénible. Django Unchained de Tarantino constitue l’antithèse du dernier Spielberg. L’erreur serait de rapprocher ces deux films sous prétexte qu’ils traitent de l’esclavage. Tarantino c’est utile, Spielgerg c’est loin, vraiment loin. Mais pourquoi si loin de nous ? Ce n’est pas faute de maîtrise (bien que ce ne soit pas une qualité), ni même de talent (certaines séquences sont très belles), c’est faute de discours.

Que raconte Lincoln ? Lincoln. Pour qui ? Pour les Américains et pour le reste du monde, ceux qui acceptent encore les leçons de morale. Par qui ? Par Spielberg (par Hollywood). On aura compris dès la première discussion entre un soldat noir (anonyme de l’Histoire), debout dans la boue et ce Lincoln-Lewis assis et voûté que le récit sera à la gloire de cette sagesse moraliste propre à Eastwood and Co. Spielberg nous dit (enfin c’est à nous de savoir traduire) : « J’ai gratté derrière le portrait craché de celui que je représente – celui que mon acteur imite – l’intelligence dont il a fallu faire preuve pour donner leur liberté aux pauvres esclaves. Admirez-moi (nous) ! ». Il y a triple adéquation : Spielberg, Lincoln, Lewis. Comment s’y prend le réalisateur d’E.T pour que le film fonctionne ? Il filme l’acteur Daniel Day Lewis qu’il transforme en Lincoln (maquillage et artillerie lourde, principe du typage). Cet acteur modèle fera le reste, il est talentueux et sait entrer dans la peau des personnages qu’il interprète. Ce point de départ est déjà problématique en soi. Il empêche tout effet de présent, d’actualisation politique. Comme si le corps « reconstruit » du référent était garant d’une application historique de la part de Spielberg. En découle un postulat frictionnel peu honnête, loin comme un tableau au Louvre et peu enclin à servir une posture critique vis-à vis du discours au regard de l’énonciation-reconstitution. Le point positif c’est que j’ai relu le texte de Comolli à propos du corps référent (historique) et du corps acteur. Dans l’article « Un corps en trop », il y est essentiellement question de la démarche de Pierre Renoir lorsqu’il interprète Louis XVI dans La Marseillaise. Un corps en trop c’est ce qui manque à Day Lewis pour dépasser la performance, le commentaire : « Magistral, quel acteur ! » et donner au film (à Lincoln) un discours qui s’adresse vraiment au spectateur, qui lui laisse en peu plus de place.

Lincoln

Peut-être cette démarche du typage en guise de postulat a-t-elle influencé mon jugement négatif du film. Il n’empêche que, depuis, je me demande si je suis le seul à vouloir l’interroger au delà de ses qualités (que je n’ai qu’entraperçues, je l’avoue, et qui n’ont pas suffi à gagner mon adhésion). Le film est à l’image de l’acteur-référent qui lui donne corps ; trop bien ficelé pour ne pas provoquer (en tout cas chez moi) un rejet total, politique. Parlons-en. Spielberg enferme les problèmes du politique au sein de la politique discursive, les enregistre entre les bureaux et les couloirs, entre deux portes. Là, il fait courir le fils du républicain : un petit garçon (Spielberg aime les petits garçons). Voyeurs, on découvre dans la chambre que la femme du président n’est pas facile à gérer, presque plus difficile que les affaires « sérieuses ». Son Lincoln glisse des vannes qui font rire son audience (très sérieuse) et la salle (sérieuse aussi) d’une seule et même voix – identification grégaire oblige. Ouf ! on est tous du bon côté, avec les potes de Lincoln. À qui parle ce film ? En 2013, même le dernier des racistes est forcément un anti-esclavagiste, on peut donc pouffer en cœur de ce sens de l’humour qu’on ne soupçonne jamais chez les grands hommes qui ont « fait l’Histoire ». Voilà pour les ficelles du pantin Day-Lewis et les silhouettes qu’il croise.

Passons au discours. Que dit Spielberg sur les esclaves ? Que Lincoln et une poignée de blancs-becs les ont libérés à force de magouilles. La perversion de ce dispositif c’est qu’il ancre l’abolition des corps soumis au sein des contradictions intestines de la classe qui soumet, du pouvoir (entre Américains blancs, humanisto-bien nés). Et Spielberg peut se targuer d’avoir une fois de plus mis en scène les contradictions de l’Amérique et sa mythique autocritique qui prend ici une dimension dérisoire. Qu’est-ce que ça peut bien nous faire à nous, plus de 120 ans après ? Qu’est-ce que ce film dit sur le présent de l’Amérique, sur la place d’un corps banni dans cette histoire ? Qu’il est le symptôme d’Obama à la maison blanche. Mais en Amérique, d’un symptôme on peut en faire un produit. Un produit qui émeut. Il faut entendre s’ébranler d’un humanisme unanime et dégoulinant la salle lors de la scène durant laquelle Thaddeus Stevens entre chez lui après le vote et remet à une femme noire l’amendement. Puis dans la continuité l’homme se glisse dans le lit où on retrouve après un panoramique celle qu’on croyait être son esclave. Surprise générale et stupeur ; ils s’aiment malgré les différences. Il vient de libérer sa chère et tendre. Écœurante, facile (bête) et surlignée, cette séquence résume à elle seule la bassesse dans laquelle se vautre trop souvent Spielberg. Thaddeus demande à la jeune femme de relire à haute voix le papier tandis que Spielberg resserre sur le visage d’un Tommy Lee Jones gras comme un cochon. Satisfait de son travail, il ferme les yeux. C’est le repos du guerrier, exit du cadre le corps libre ; gros plan sur l’homme blanc. C’est lui, l’Américain, qu’il faut toucher ! C’est lui qui doit être fier de lui. C’est d’un égocentrisme et d’une misogynie affligeante. Le problème de Spielberg, ce n’est pourtant pas le talent, c’est cette volonté (très américaine) de toucher à tous les sujets, du troisième type à l’esclavage, sans vraiment se poser la question de ce qu’il est vraiment capable (et non-coupable) de mettre en scène. Un extraterrestre, oui ; la Shoah, non ; un cheval, oui ; Lincoln ; non. Tant pis pour les qualités du film, il m’a trop coincé, ne laissant pas le temps de les lire et de faire la part des choses.

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