Studio Magnotta, Splendeur de la décadence

Dans les quelques considérations poétiques qui animèrent le siècle de cinéma que fut le XXème et son essence élocutrice, la critique aura parfois considéré la place de la caméra comme moyen de matérialiser, de corporaliser et d’éclairer l’acte de prise de parole. Quelques cinéastes auront sur ce terrain été radicaux de par le postulat même de leurs dispositifs respectifs – c’est-à-dire assez fous pour tenter le dessin de la voix, de faire du personnage historique, de son élocution, la clef de voûte de sa propre énonciation. À ce titre, la tentative la plus fameuse sur le plan dialectique reste celle de René Allio en 1976 avec l’adaptation de l’ouvrage collectif dirigé par Michel Foucault au Collège de France à partir du crime d’un jeune paysan en 1832. Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère est bâti sur un dispositif de prise de parole que réfléchit alors le cinéaste depuis les réalités matérielles de la paysannerie de l’époque, depuis l’espace même de cette prise de parole éraillée par les conflits qui opposaient le père et la mère. La démarche de ce film tout entier fait boiter toute conception classique du drame familial puisque, précisément, ce drame, en lui-même, devient la seule tentative d’objectivité historique qui vaille l’attirail du cinéma et son costume folklorique transparent.

Les chercheurs les plus aliénés pourront alors aller jusqu’à faire de ce désir de recul auteuriste, qui caractérisa la démarche de René Allio, la signature même du cinéaste. Lequel avec Rude journée pour la reine prouva déjà en 1972 combien la personnification pouvait, à l’inverse de la trajectoire du film consacré à l’anonyme Pierre Rivière en 1976, en passer par la désignation mythologique d’un portrait de star déformé depuis les drames de la vie. Le visage de Simone Signoret valait, à ce titre, au moins autant que la longue silhouette sauvage et prisonnière de l’acteur d’un jour – et futur prêtre – Claude Hébert dans Moi, Pierre Rivière... C’est que l’élocution s’apparente à un corps qui déborderait de sa propre chair comme pour mieux sortir du cadre qui l’immortalise depuis son étroite chrysalide. La chair est en jeu depuis tout ce qui lui échappe, précisément par cela même qui, concrètement, lui échappe justement – nous en parlions récemment avec Marie Rivière à propos du cinéma de Rohmer au point d’en faire le titre de notre échange. Cette question reste trop sérieuse pour l’industrie du cinéma qui reste un moyen de divertir tous les aphones issus d’un monde polyphonique en proie aux drames de l’énonciation. Toutes considérations littéraires face à la calligraphie d’un discours historique se devraient d’en passer par la caméra pour mieux dessiner la plume dans le sang.

Moi, Luka Magnotta est le titre du film que Karl Zéro a consacré pour 13ème Rue au criminel cannibale et nécrophile qui exécuta en 2012 un de ses amants sous l’œil de son caméscope, avant d’envoyer quelques colis contenants des parties de corps par la poste et de mettre en ligne la vidéo du crime sur le Net. La référence textuelle à Moi, Pierre Rivière… est évidente, pour autant elle résonne dès l’énonciation de la voix-off telle une stridente caricature un brin trop bavarde, un développement en roue libre depuis le travail de Foucault. Les vocalises du cerveau donnent le ton, le dispositif est moins naïf que le timbre de la voix avec lequel le film veut bien nous bercer. Il y a un racolage évident, on est chez Karl Zéro ; l’homme de télé aux remords auteuristes, le gloss déborde des lèvres, pour autant les lèvres luisantes cantonnent l’existence de Magnotta à sa seule fonction d’esclave sexuel.

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Portrait sculpté de Luka Magnotta, par Delphine Bergeron.

Le film que Karl Zéro consacre à Luka Rocco Magnotta dégage d’emblée un parfum d’aveu d’échec qui viendrait signer de ce timbre vulgaire, de cette gouaille arrogante, le cynisme légendaire du psychopathe narcissique. C’est un blason, une arrogance qui colle aux différents masques que porta Luka Rocco Magnotta lui-même au cours de son destin de prostitué, adossé au trottoir de la gloire pornographique. Cet aveu d’échec s’affirme comme la plus convaincante des pistes proposées par le film. La trajectoire individuelle du « dépeceur de Montréal » ne colle-t-elle pas, en un sens, à la carrière de seconde zone de Karl Zéro ? C’est même exactement là que se situe toute la réussite de ce film d’entreprise réalisé par ce militant pro-assistanat, par ce marchand de l’hideux, ce partisan de la flemme du pauvre, ce riche trafiquant d’organes, éventreur de smicards. Et pourtant ici, coincé entre les bandes vidéos de Magnotta au timbre si grave et à la voix-off aigüe de cette fiction racoleuse ; le discours de Karl Zéro décolle, celui de Magnotta le maintient au ras du sol. Que la terre est basse depuis ce nid de vautours. La mort est proche, elle qui s’annonce entre deux eaux, la tonalité est sourde, schizophrénisée par les vocalises fictionnelles d’une sonorité cérébrale de tête – celle de Karl Zéro. Les propos sont intelligiblement déments, la tonalité est trop grave pour nous faire oublier qu’entre ces deux notes dissonantes, le film orchestre les vocalises de Monsieur Jekyll dans le lit du Docteur Hyde. J’ai cru entendre comme une voix, entre deux ombres, j’ai cru voir comme un geste entre deux fantômes. Qui me parle de tous ces spectres ? Qui est Many ? Un amant imaginaire dans la chambre trop vide de Luka Magnotta ? Un bourreau qui aurait rendu fou le malade ? Many selon Karl Zéro pourrait n’être qu’une tonalité de plus dans cette cacophonie sordide.

Le dysfonctionnement depuis le film d’Allio dialectise une élocution qui à l’inverse de celle de Pierre Rivière ne s’offre jamais telle une source historiquement solide, au contraire, et le protocole télévisuel s’en garde bien. La voix interne et aiguë du criminel teinte de cynisme une démarche criminelle et artistique qui avance main dans la main, pied au plancher, stylo au poing et pic à glace dans le dos. D’abord ce système narratif permet à Karl Zéro de faire le point sur la filmologie Magnotta, de Basic Instinct de Verhoeven à Seven de David Fincher en passant par American Psycho, les références racoleuses se coulent en évidence dans le bling-bling et le béton des tchoins, entre les quatre murs d’une piaule minable au quatrième étage d’une chambre de bonne sordide sans perspectives. Cet homosexuel masochiste fut fasciné par Sharon Stone, comme ce tueur par Jodie Foster après sa découverte de Taxi Driver. Voilà ce qu’il fallait déchiffrer dans cette énumération révérencielle aussi vulgaire et éclairante, que céciteuse, laquelle introduit le propos scopique du film : le cinéma ne rend pas fou, il nous en garde. La schizophrénie de Magnotta projette sur la toile de son crime le sang moins innocent de notre raisonnable fascination cinéphile pour les nécrophages clinquants, les dépeceurs de pellicule à la De Palma.

Chemin faisant le récit se fait anachronique et sort par là-même d’une litanie annoncée qui s’essoufflerait avec la cavale du monstre. Les bonds temporels opérés par Karl Zéro dressent un portrait soudain plus intrigant face aux mystères d’un cerveau nécrophile et cannibale. Le film prend en compte le racisme de Magnotta, un racisme de faiblard, une xénophobie de planqué, un nationalisme de lâche dissimulé derrière pas moins  de soixante-douze comptes Facebook, sa blogosphère.com. Un chauvinisme fait d’arrogance et de crimes discrets dans le cadre domestique, soudainement médiatisés, teintés de peintures prémonitoires imaginées par ce cerveau dément. Ainsi, le crime de Lin Jun est avant tout un meurtre xénophobe anti-chinois primaire. Un crime propre à ce siècle naissant, un crime qui depuis sa préméditation, semble hors de toute réalité matérielle, un crime macabre qui s’acoquine volontiers à des valeurs idéologiques glanées sur la toile au détour d’une théorie complotiste de plus, tombée d’un ciel latent. Un assassinat ensuite opéré depuis la chambre du tueur, un crime intime, commis dans un lit, filmé caméra à l’épaule, bricolé depuis l’association de deux cadavres accolés par le montage. Comme si sans montage, arc-bouté depuis la continuité de l’acte d’enregistrer, la surimpression pouvait se passer de l’étalonnage. Le rouge est mis.

valise et mouches

Magnotta tue depuis ce vaste micro-monde intérieur qui tapisse les murs trop étroits du cinéphile, depuis cette piaule dans laquelle le corps frêle de l’adolescent bricole le film de sa vie fantasmée dans l’espoir de la distribuer en faisant fi des conventions de la production bureaucratique. Il enverra d’ailleurs les morceaux du corps de sa victime comme autant de rushes proposés à des festivals de cinéma, géographiquement dispersés mais théoriquement cohérents. Le film découpé en morceaux de chairs est donc adressé aux partis conservateur et démocrate de Montréal telle une signature politicienne – par essence cynique – de la mise à mort gratuite du corps d’autrui. N’est-ce pas là la définition même du libre-échange ? Et puis, il y a dans ce crime abominable une logique référentielle, une logique pornographique qui, du pseudonyme de Luka Rocco Magnotta – en hommage à Rocco Siffredi, au titre de son Snuff movie One Lunatic, One Ice Pick – en clin d’œil à l’ignoble film scatophile Two Girls, One Cup, architecture le crime comme aboutissement extrême de l’industrie pornographique. La pulsion scopique déplacée vers l’intérieur de la chair, devient le prétexte macabre d’une série d’incisions et de pénétrations au pic à glace dans la peau du modèle. Rappelons que Luka Magnotta en attendant une gloire fulgurante de téléréalité qui ne venait pas, se prostituait régulièrement, pouvant enchaîner jusqu’à neuf passes en une journée. Dans ce jeu de miroirs aux ambitions de célébrité éclair, au cœur de la lumière fantasmée à l’ombre d’un quotidien sordide, il est relativement aisé d’imaginer combien l’éclatement des chairs fut, pour ce corps en location perpétuelle, une source d’inspiration depuis sa propre souffrance affective et relationnelle. Magnotta témoignera d’ailleurs de cette souffrance jumelle du corps et du cœur lors d’une émission de télévision dans laquelle l’humour auquel le jeune homme à recours semble peu dissimuler le mal-être de ce masochiste en proie aux doutes affectifs lors de ses ébats rémunérés. Et sa sexualité même, intégrée à ce processus de mise en lumière, ne conduisit Luka Rocco Magnotta sur les plateaux de films pornographiques qu’à l’ombre des vedettes qu’il maintenait en érection depuis les loges, loin des matelas éclairés par la chair et le sperme mêlés.

 Il y a de toute évidence un calme méthodique, une méthodologie du calme dans la démarche criminelle de Magnotta qui, de son entrée dans le champ des caméras de surveillance de sa résidence à sa traversée d’aéroports lors de sa cavale vers la France puis l’Allemagne, semble déambuler parmi la norme à l’image d’un flic se promenant en civil, arme en poche. C’est ce monde de fous que Magnotta toise de son flegme dégingandé, de cette arrogance engoncée dans un « jean-T-shirt » trop étriqués. C’est là que la tentative racoleuse de Karl Zéro commence à faire sens. Lorsqu’il laisse échapper le rythme cardiaque d’un aliéné au sang froid dans un monde qui bouillonne de mégalomanie et de crimes glacés. Magnotta criminel traverse littéralement un monde qui fait de la virtualité le dernier rempart de la lâcheté sage des faibles, de ceux qui à défaut de s’adresser à leurs contradicteurs se terrent dans la mesquinerie du réseau et du flux de masses. C’est ici, sans doute, que Karl Zéro laisse échapper son film à la commande du marché. Lorsqu’à cette agitation de voyageurs sans rêves, à cette Europe des génocides, s’intègre – au sens propre – le rythme fou d’un calme médiocre aux ambitions démesurément secrètes. Le corps en fil de fer de ce jeune homme transfigure le cadre de la caméra de vidéosurveillance qui enregistre, aussi mécaniquement que lui, la démarche robotique propre à la banalité de l’horreur. C’est soudain, en conclusion de cette élocution folklorique qui commente la micro-histoire du XXIème siècle au présent de son énonciation, que le fantôme de deux adolescents tout droit sortis de l’univers de Gus Van Sant vient habiter cette silhouette vêtue du T-shirt jaune poussin de sa victime écartelée.

Une sombre silhouette aux couleurs vives et au cheveux terriblement bruns traverse l’espace de sa surveillance le plus banalement du monde en guise de signature, en guise de victoire de l’aliénation sur l’objectivité rationnelle revendiquée de la vidéosurveillance. Magnotta règle son pas sur celui de sa propre léthargie criminelle, méthodique et sourdement hystérique. Il est par ce phénomène bien loin de la folie criminelle de son héroïne Verhoevienne. De la même manière lorsque plus tôt, dans son scénario imaginaire, il se teignait les cheveux en blond pour ressembler à son idole criminelle Paul Bernardo, la mise en lumière de son ambition démoniaque connotait l’émancipation parricide d’un Eminem à la rancœur tenace et aux injures incestueuses ; scandant, depuis les larmes coincées dans la gorge tranchée de son enfance, un déchirant : « Sorry Mum ! ». C’est que Luka Magnotta à force de démentir la relation fictive avec la criminelle Karla Homolka, relation qu’il avait lui-même propagée sur la toile – et de l’union fictive de laquelle serait même né un enfant – , finit par devenir le scénariste de l’ombre de sa propre mise en lumière depuis sa nombriliste blog-reality. Ses références musicales à d’autres criminels qu’il admirait, citées, explicitées, relèvent, là encore, d’un transfert mental et référentiel du cinéma vers le crime. C’est alors que ce scénariste de la virtualité et de l’auto-satisfaction des planqués derrière leurs écrans de fumée en mal de présence concrète, mute en un personnage qui lui échappe totalement, un avatar semblant tout droit sorti de l’univers aussi sanglant que lisse de Paranoid Park.

t-shirt jauneC’est dans les couloirs de Gus Van Sant que nous pourrions, un de ces matins gris, le plus logiquement du monde, croiser ce corps malhabile tout entier accaparé par la pulsion criminelle d’une existence rampante. L’accomplissement d’une vie qui s’énoncerait depuis les rêves éphémères d’un monde éclairé par un éblouissement composé de mille paillettes virtuelles, de buzz de classes accolés au suicide et à la mort qui s’y associent naturellement si volontiers. De James Dean à Kurt Cobain, d’American Psycho à LukaMagnotta.com, la fascination nécrologique suscitée par ces fleurs vouées à faner à la belle saison tel Narcisse stupéfait par son reflet trop lisse, se focalise toujours, en dernière analyse, sur les carcasses trop maigres d’une société en mal de spectacle. Une société, pâle et figée, coincée entre deux statues de cires, malade de ne plus savoir guérir ses mots.

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