Succubes en costume de Spring Break, L’amour comme une « poursuite en éros »

Harriet me poursuit en éros pendant 
toute ma promenade matinale…
Je suis allé acheter un revolver.
 
August Strindberg, Journal Occulte.
 
Don’t let her take her love to town
They will never fill her heart
She needs a passion like her fathers used to be
I know because I’m like the train shooting down the mainline
I know because I’m the Indian wind along the telegraph lines
She’s like heroin to me
She’s like heroin to me
She’s like heroin to me
She cannot miss a vein.
 
Jeffrey Lee Pierce, She’s like heroin to me.

Pour Evan Webber, le héros, Keanu Reeves, (me, myself and I, tous se confondent) c’est comme pour le spectateur : à se fendre le crâne en deux ; des trous au sommet pour les doigts, comme une boule de bowling, Schlak ! ; et les yeux de fondre, de dégouliner au sol si la langue, qui déroule son tapis rouge, ne les rattrape pas avant.

La vision championne au palmarès des fantasmagories masculines n’a jamais été aussi limpide. Ce n’est plus un rêve – c’est d’ailleurs ce qui sera écrit plus tard par Genesis, contredisant là l’inscription qu’elle porte sur son t-shirt, dans une perspective encore plus intense, au rouge à lèvre, dans la chambre, sur le miroir de la coiffeuse : IT WAS NOT A DREAM. Il n’y a en effet plus vague « image ». Il y a sensations, émotions, regards qui se situent, condensation à fleur de peau, sang qui palpite dans la pulpe des lèvres qui parlent enfin !

Knock knock… ? mais c’est ding dong qu’il aurait fallu dire !

Qui c’est ?

Bel & Genesis.

Succubes en costume de Spring Break.

Brune et blonde comme Ying et Yang saphique.

Rose et violet comme les crépuscules dépravés d’Emil Nolde.

Mata-Haris de la tyrannie érotique.

Amazones Kadhafiennes déguisées perdues en territoire ennemi.

Muses dilapideuses qui tourmentent le désir comme des braqueuses la serrure d’un coffre-fort.

Déjà ruisselantes des déluges torrides qu’elles promettent d’essuyer, elles ondulent à la moindre note, les mains sur leurs cuisses soyeuses – danse et photosynthèse érotique, danses qui réclament des têtes.

Knock Knock 5

– Um, I know this is gonna sound weird, but could we maybe throw our clothes in your dryer just for, like, 10 minutes ?

Le t-shirt IT WAS ALL A DREAM de Genesis est retiré, dans le machine.

En peignoir, Bel et Genesis arrangent sans aucune subtilité la jungle du désir et toute sa chatoyante boue sexuelle. L’augure prend des dimensions démentielles. A chaque fois qu’elles l’ouvrent, des pétales de roses sortent de leur bouche et volettent avec les oiseaux qui se réunissent en cercle au-dessus de la tête d’assommée d’Evan. Blonde et brune sont invraisemblablement disposées.

– I’m not used to girls just being so open about that.

– About what ? Sex ?

– No, I mean… Yes.

Les jambes croisées, elles acquiescent à tout, concèdent tout, se réclament d’une expérience affolante. Elles chatouillent le tabou très goulûment ; dans leurs mimiques bien senties elles laissent entrevoir des abîmes de soumissions scandaleuses et des montagnes de mélanges tantriques de fin du monde. Sans complexes, les peignoirs qui valsent un peu, elles s’approchent, ne frôlent même plus, touchent, palpent, pelotent. Toute pudeur est martyrisée (ce qui est pire que de l’ignorer) avec des sourires d’anniversaire. Des plans à trois sont évoqués, les promesses d’un orgasme nucléaire sont à peine dissimulées… et tout ça est formulé avec un aplomb sidérant, un naturel qui vous frotte les yeux, vous pince à votre place.

Karen Alvarado. That’s such a pretty name. An architect and an artist. You guys are like the perfect couple. And she’s so hot. You must have sex, like, all day.

 – Bel!

 – What? I would. She sees a hot girl and chases after her.

– Well, it’s okay. I have no complaints.

– Sorry, I was just being honest.

[…]

When I’m with a guy, I want him to have the time of his life. 

– No rules.

– None.

– Nothing’s off limit, sexually. Sex with boundaries isn’t really sex. If our bodies are capable of doing it, then we were meant to. Right?

– Oh, Evan? Can I use your bathroom?

Knock Knock 4

Mais toute cette torride parade ne tient pas uniquement du sortilège, le processus engagé implique une seconde étape. On chauffe, d’accord, mais le feu produit ne doit pas être seulement maintenu, il doit croître, enfler, mettre en péril tous ceux qui ne savent pas le maîtriser. Ça serait trop facile sinon. Sans tarder il va avoir suite, amplification et réalisation. Les apparences, désillusionnées vont dévoiler toute leur visqueuse horreur. Evan va alors comprendre qu’être, selon la formule consacrée par August Strindberg, poursuivit en éros, c’est être, avant tout, possédé par l’amour.

On oublie trop facilement que le cœur, symbole de l’amour, est, dans sa réalité biologique, un répugnant et épais bordel gorgé de sang. C’est le grand rond-point des veines emmêlées, la répugnante factory du traitement organico-industriel du sang. Quand Cupidon le transperce de sa flèche tout dégouline ignoblement. La victime, attaquée par surprise, est ahurie. Elle divague blessée, agonisante, mourante ; le sang suinte, sèche, colmate et pisse n’importe comment ; le délire, lentement, progresse. Chez Strindberg la flèche qui bande l’arc n’est pas translucide, c’est une véritable arme. Elle brille, avec ses allures d’auréole, mais fait son poids et tuerait le plus fort des ours. Elle transperce les corps comme, pendant le coït, les chairs s’interpénètrent. Sur la face intérieur de l’arc de Cupidon-le-chasseur-d’âme-prêtes-au-combat, on peut lire cette phrase tirée du Plaidoyer d’un Fou d’August : « Quelle candeur de croire à la chasteté en amour ! »

Ainsi, aussi incroyable que cela puisse paraître, si l’on se conforme aux découvertes occultes, sentimentales et scandaleuses du fou suédois, Bel et Genesis apportent – de façon très condensée, comme en une épreuve – l’amour. Cette chose horrible qui dégénère monstrueusement et criminellement dès que son envoûtement est définitivement accompli. Les succubes en costume de Spring Break couvent et partagent l’amour comme des vestales le feu. Et, l’amour, elles l’apportent là où il est le plus nécessaire, à l’endroit même, comme c’est le cas chez Evan et Karen, de sa défaite, pire encore, de sa répugnante et confortable comédie, cette pièce affligeante à jamais répétée par de mauvais acteurs. Tous publics, sentimentale et raisonnable, pas de fièvre, pas d’emportement, rien : ni haine, ni sexe, ni violence. Cupidon bouclé, inoffensif, l’amour rigoureusement, le rose – mais pas de sang mélangé au lait -, souriant et solaire… autrement dit : l’amour chimérique, abruti. Alors que l’amour, le vrai, il est, comme l’enseigne August Strindberg dans toutes ses œuvres autobiographiques, phénoménal de haine hystérique, de pyromanie cosmique : « Je l’aime, elle m’aime, et nous nous haïssons d’une féroce haine d’amour. » C’est la plus dangereuse des batailles. Malheureusement peu la mène : la gueule du vortex dans lequel est emprisonnée la vie a été cousue pour que plus rien ne tourne dedans ; la bête domptée, tout se répète machinalement. Comme on le voit en introduction du film, le monstre d’Evan, c’est-à-dire, supposément, son moi primitif, charnel, sexuel, son domaine plein de grâce aussi, n’est plus qu’un costume dérisoire et pathétique.

Knock Knock 3

– Just relax and enjoy it.

– You like this ?

– Have you ever had two girls do this to you before ?

– Happy Father’s Day !

– Happy Father’s Day !

Pour Bel et Genesis c’est donc d’amour au sens strindbergien du terme dont il s’agit. D’amour capiteux et brûlant ; d’amour qui se donne avec tout le poids de son corps mort-né. D’amour en deux étapes – séduction puis destruction. Celui qui ne se donne qu’en apparence et que l’homme doit prendre et conquérir. Mais aussi celui contre lequel l’homme doit lutter, puisque des deux, de l’homme et de la femme, il n’en restera qu’un, la plus puante semelle de son pied dans la bouche de l’autre pour le maintenir au sol. L’amour, pour Strindberg c’est un terrible et magnifique incendie, le grand révélateur de toutes les illusions. Sans lui, comme il l’a expérimenté de Stockholm à Paris, on ne saurait voir l’Inferno et donc, in fine, s’affronter soi-même.

Tout ce que Bel et Genesis souillent, dépravent, blasphèment (Evan le premier) de la plus horrible des manières, mais aussi la plus jubilatoire, se trouve comme révélé, transcendé en direction exacte de la Vérité. Mais de tout ça, le personnage joué par Keanu Reeves ne peut y voir que du feu puisqu’il a été lui-même incendié. Il ne sait pas que, déposé au seuil de l’Inferno, l’amour strindbergien réclame, pour ne pas être anéanti par l’adversaire, que le feu soit traversé. La deuxième partie du film le verra échouer lamentablement cette traversée.

Ce qui est comique c’est que Roth, en voulant faire du féminisme, du girl power tendance, dispose tous les termes, certainement sans le savoir, de l’amour délirant et halluciné de Strindberg, de la poursuite en éros. Son film, quelque part, lui échappe. La dialectique habile et serrée, qui, du t-shirt de Genesis à son rouge à lèvres sur le miroir de la coiffeuse, passe du rêve, que le héros croit éveillé, à la veille, que le héros souhaite rêvée, semble dictée par August.

Evan, bien trop faible et aveugle, va échouer à aimer deux femmes qui s’offrent à lui pour préférer aimer, comme il le répète en pleine démence, une femme qui se refuse à lui (three weeks) et qui s’apprête, très probablement, à le détester.

– It was just a game, Evan. 

– A game? A game?

– You know what? For a moment, I thought you were the one who’d say no. And now we have to play a game with someone else.

– You know what’s funny? They never say no. No matter who they are. No matter how much they love their families. You’re all the same. Bye, Evan.

– You were my favorite.

Les succubes en costume de Spring Break, héroïnes qui ne manquent aucune veine, qui remontent jusqu’au cœur et ajoutent du sang au sang pour le faire exploser, ces vestales de l’amour-incendie strindbergien ont brillamment achevées leur mission. L’amour a été véritablement proposé et sa face illusoire décrassée, confondue – Die Karen, est-il écrit sur le faux cœur des faux amoureux, dans l’entrée de la maison, un couteau bien enfoncé dedans, la plaie rouge. Evan est laissé par Genesis et Bel, comme Strindberg par Siri, Harriet et Frida, c’est-à-dire : « impressionnable comme tout enfant abortif, dont les nerfs mis à nu attendent la peau encore saignante. »

Plumes et goudron sur les réseaux sociaux, dans la boue jusqu’au cou, il sait maintenant que s’il a si lamentablement perdu au jeu du grand tabassage amoureux c’est avant tout parce qu’il ne s’aime pas lui-même.  Evan n’est tout simplement pas prêt. Il n’a pas su riposter à la violence de la poursuite en éros. Les ruines de son amour illusoire pour Karen lui ont été brutalement révélées par Bel et Genesis mais il reste pourtant incapable de les voir.

On retiendra alors qu’à chaque fois qu’une femme est aimée sans être désirée (et non pas désirée sans être aimée), quelque part, une guerre est déclarée.

Knock Knock 2

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