Le syndrome de Cohn-Bendit

  • Alors que ces dernières semaines l’État imposait un retour institutionnel aussi folklorique que nostalgique sur mai 68, on a senti dans le mouvement étudiant de ce mois-ci une impulsion portée par une sorte d’hystérie imitative. Comment as-tu perçu les discours autour de la convergence des luttes ?

Ce qui est préoccupant dans ce qui caractérise le mouvement de protestation qui est né dans le milieu étudiant ces dernières semaines c’est le sentiment d’égarement qui s’en dégage. Alors que cette jeunesse a de vraies raisons de se révolter, on peut sentir dans chaque prise de parole un individualisme devenu naturel même au cœur d’un mouvement censé représenter un groupe. Il ne se dégage de cette agitation aucune vision de la société dans sa globalité. Alors que nous sommes en train de vivre un moment de notre Histoire à la fois très grave et très complexe le manque de pédagogie politique est criant. Quand on perd le sens de l’Histoire aucune lutte constructive ne peut prendre forme. Le présentisme qui caractérise notre époque gomme le sens de l’Histoire. Dans L’erreur de calcul Régis Debray parle très bien de ce phénomène générationnel. Dans la pensée dominante actuelle l’histoire de l’humanité est collée au présent. C’est une façon de penser très risquée, elle met en péril la parole des dits « insurgés ». Basée sur ce postulat l’occupation des universités n’a pas fait illusion très longtemps.  La société se moque de ce mouvement, elle en est totalement détachée. Il n’y a eu ni soutien ni engagement de l’opinion publique alors que, de la formation à l’ensemble du système universitaire qui est en train d’être détruit, tout le monde est concerné par ce qui ébranle la jeunesse. Nous ne sommes pas face à un simple phénomène conjoncturel nous avons affaire à des problématiques réformistes qui touchent tout le pays.

  • Le contexte politique dans lequel nous vivons aurait pu favoriser la convergence des luttes. Le gouvernement a lancé une dynamique d’accélération de la logique réformiste dont tu parles.

On est en train de s’apercevoir qu’il y a un vrai projet, que ce projet est aussi dangereux  que complexe. Il vise à privatiser au maximum et à faire une mauvaise copie de ce qui a déjà été fait outre-Atlantique. Cette politique néolibérale superficielle, tardive et thatchérienne n’est pas le fruit d’une réélaboration idéologique française mais une imitation du modèle anglo-saxon que le pouvoir en place en France veut appliquer de façon autoritaire. L’autoritarisme est indissociable de cette accélération réformiste. Il n’y a qu’à voir comment l’État use de la force systématiquement, dans notre quotidien. Toutes les revendications sociales sont réprimées par une mécanique extrêmement brutale qui se planque derrière la démocratie. Il y a une inertie du pouvoir et de l’opposition face à la contestation. La spectacularisation vulgaire de Mélenchon masque une profonde incapacité à contredire fondamentalement le pouvoir tel qu’il est exercé en ce moment. Cette opposition reste déclarative, rhétorique, personne ne parle plus ni d’une nouvelle constitution ni de sixième république désormais. On retrouve la même absence de réponse sur le plan parlementaire alors que les droits au logement, à la santé ou au travail devraient être inaliénables. Dans ce contexte et avec ces conjonctures, le projet que porte le gouvernement peut aller très loin.

Si on réfléchit un peu au cas anglais où le néolibéralisme a été implanté en 1979 et où il a été expérimenté, on s’aperçoit que le tissu social a été totalement bouleversé. Les sociaux libéraux, les travaillistes ont embrassé ce mouvement et cela a abouti à la politique désastreuse de Tony Blair et de tous ceux qui l’ont suivi. En France cette forme de libéralisme est arrivée plus lentement en 1983/1984 avec le mitterrandisme. En Italie le phénomène fut comparable. Dans l’Europe continentale il a été plus compliqué d’appliquer une méthode aussi brutale qu’en Angleterre parce que là-bas les néolibéraux avaient eu la majorité. Ils avaient pu créer une sorte de sens commun par l’autorité hégémonique. C’est une réalité qui a eu du mal à nous parvenir à cause de la presse anglo-saxonne. C’est une autre complicité à laquelle nous sommes confrontés que celle de la presse. C’est valable pour toute l’Europe : il n’y a pas de presse libre. Il faut regarder les choses en face, notre pire ennemi est la logique de l’euphémisme, de l’autocensure qu’impose le libéralisme parce qu’il repose sur la peur. Il y a un vrai problème de liberté d’expression dans le journalisme contemporain européen.

  • Depuis l’élection d’Emmanuel Macron la presse qui avait porté le candidat qu’il était ne se cache plus, elle affiche clairement son approbation idéologique. On a pu entendre des journalistes comme Bruno Jeudy sur BFM.TV dire à des grévistes de la SNCF qu’ils prenaient en otage les usagers. C’est un argument du gouvernement. Cette limpidité est un virage de plus selon toi dans l’histoire de cette presse d’État dont tu parles ?

Aujourd’hui le journalisme est devenu porteur de la voix officielle c’est comme cela que le sens commun du régime de Macron prend place dans les mentalités. L’exemple que tu viens de citer est éloquent : il s’agit de traiter celui qui se révolte comme un voyou. On en vient au lexique de l’État que le néolibéralisme a complètement corrompu. La défense de la démocratie masque l’autoritarisme du système. La grève qui est un droit, qui a coûté des vies comme toutes les conquêtes sociales doit être perçue comme néfaste pour et par le peuple. Cette opération est au cœur de la logique idéologique contemporaine. Il faut que l’image renvoyée par la démocratie soit celle d’un ensemble d’individus qui ne se plaint pas, qui se dit que c’est pire ailleurs. C’est là un enjeu très fort de ce capitalisme tardif que nous vivons en France. Sans opposition, sans intellectuels ni sens de l’Histoire ces valeurs régressives peuvent l’emporter.

  • Ce type de discours est qualifié de « complotiste » par l’État lui-même qui a son propre système de défense.

C’est un moyen de faire taire. Or ce n’est pas être « complotiste » que de savoir que la politique d’État se conçoit dans des bureaux, que tout est planifié d’un gouvernement à l’autre. La politique de Macron poursuit la logique du gouvernement de Valls sur ses axes majeurs. Dire qu’il existe une stratégie capitaliste de long terme relève du bon sens mais c’est un terrain miné par l’hégémonie de classe qui suit une logique régressive remontant au XIXe siècle. L’exploitation du monde du travail reste l’horizon. Or la question qu’il nous faut nous poser est simple : Comment défendre ses droits lorsqu’on les a perdus ? La capacité de réponse organisée, rationnelle, laisse dubitatif.

  • L’opposition est responsable de cette absence de réponse selon toi ?

L’opposition dite « de gauche » a perdu le lien qui devrait la lier au peuple. Il  n’y a plus d’horizon d’attente de la part des masses populaires à l’endroit des représentants politiques. Il n’y plus de forme, cette opposition ne renvoie à rien de structuré, d’efficace. Reste que le peuple existe et que dans l’exercice de son pouvoir Emmanuel Macron peut faire oublier qu’il a été élu avec 18 % des voix. Il méprise les masses populaires alors que sa légitimité est plus que contestable. Il a été élu sans avoir eu la majorité des voix et se comporte comme s’il avait été plébiscité. La démocratie permet une telle hérésie. L’opposition grogne contre le président  en place sans remettre en question son accession au pouvoir. Comment faire confiance à une opposition qui n’interroge ni l’abstention ni le vote blanc et dont le but est de préserver le système ? Si on ne s’attaque pas à la source du problème on ne peut s’étonner que le président d’une telle « démocratie » se comporte comme un sire. Dans ces conditions Emmanuel Macron a des chances d’obtenir un second mandat ce qui serait un désastre. L’ensemble des partis politiques qui fonctionnent comme des agences d’intérêts a été bouleversé par cet inconnu tout droit sorti du gouvernement Hollande qui avait accéléré le dynamitage de ce qu’il restait de la sociale démocratie française. Aujourd’hui il n’y a plus d’opposition, c’est un fait. Elle a été remplacée par un essor du populisme qui a corrompu fondamentalement le concept historique de gauche. Une opposition constructive devrait aller en profondeur. Elle devrait être radicale dans le sens où son rôle serait d’aller à la racine de ce qu’elle conteste. Le terme de radicalité a lui aussi été redéfini par le néolibéralisme qui l’a assimilé au terrorisme et à l’extrémisme.

  • J’en reviens à ce qui introduisait notre discussion à propos de la commémoration de mai 68 qui a précisément été un mouvement radical. Ce qui implique un problème didactique pour le pouvoir à l’heure de fêter ses cinquante ans. Comment célébrer une tentative de révolution qui a fait des morts et dont la violence était le seul moyen de s’opposer concrètement au déploiement des moyens armés dont dispose l’État quand en 2018, si un individu casse la vitrine d’un McDonald il est traité en criminel ? 

Toute l’histoire des acquis sociaux est en lien avec la violence qui a toujours été et est encore la réponse du pouvoir lorsqu’il fait face au refus populaire de baisser la tête. Mais les meilleurs fossoyeurs de l’esprit de soixante-huit sont ceux qui en furent les acteurs. CohnBendit est le syndrome de sa génération. Il a imposé une déconstruction de soixante-huit, une vision idéalisée d’un jeunisme devenu le fantasme d’une naïveté imbécile. Il y a une dégénérescence de la révolte évidente qui passe par le parcours des figures centrales du mouvement. Le cas Cohn-Bendit est paradigmatique à mes yeux. Il a vécu du prestige d’avoir été le leader qu’on sait. Il est devenu le rentier misérable de sa jeunesse pour devenir l’hagiographe de Macron. Il résume à lui tout seul le cheminement de la gauche révisionniste française dont nous avons parlé et qui a effacé toute trace de son histoire. Là aussi on peut se poser la question de ce que l’État veut qu’il reste de soixante-huit. Sans doute l’idée que c’était quelque chose de joyeux et d’éphémère qui devait arriver…

Propos recueillis par Frédéric Chandelier le 17 mai 2018 à Paris. 

 

 

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