T2 Trainspotting, Ziggy Pop n’est pas mort (il écrit avec Houellebecq)

Internet pourrait me permettre de vérifier. Pas envie de chercher. À quel moment de l’année 1996 Trainspotting est sorti en France. Si c’était pas même en 1997. C’est juste pour savoir dans quelle ingratitude j’étais, celle de 6ème ou de 5ème. Où en étaient mon acné, la voix de chiottes qui allait avec, le cheveu gras, le regard bas, les pensées alternativement suicidaires ou meurtrières, et l’exaspération quant à cet interminable prologue à la vie. Où j’en étais quand, ce jour-là, j’ai pris la mauvaise porte dans le noir pour aller voir cet Interdit au moins de 16 ans. Plus qu’une invitation, un tapis rouge.

J’ai donc 12 ou 13 ans, un cynisme naissant aussi surfait que solide et le désir certain, dès le premier mercredi, d’aller voir Trainspotting. Seul. Parce que personne n’a suivi. Personne ne connaissait. Personne n’a compris. Sans doute personne autour de moi n’était aussi influençable à La Réclame Culturelle qui descendait de Paris. Mes amis avaient déjà leurs grands frères, ou assez de choses à faire pour ne pas en chercher. Dans ma campagne et mes curiosités envers ce qui se passait le plus loin possible d’elle, mon grand frère à moi s’appelait alors Fun Radio, et ses journaux-jeunes associés. Et tous y parlaient de Trainspotting.

1 youngL’accroche me concernant était Damon Albarn, encore en plein Blur – que j’écoutais – et qui pour la première fois composait un titre solo, exprès pour le film. Closet Romantic, petite ballade au synthé et orchestre, qu’il concluait – délicieuse private joke pour qui avait suivi – en susurrant les titres des James Bond avec Sean Connery, tous, jusqu’à l’officieux Never Say Never Again. Générique de fin en trompettes et clôture du CD. La première BO que j’ai aimée aimée aimée. Les photos, l’orange fluo, les noms inconnus. Des portes. Plus le grand frère, mais tout le gang. Tiens Iggy Pop, tiens Lou Reed, tiens Brian Eno. Démerde-toi pour tout trouver d’eux. Dix ans de chasse musicale découlent de mon Trainspotting.

Non, cela n’a jamais été du grand cinéma. Un long clip ficelé par une voix off. Son propos premier, si ce n’est unique, était d’associer des morceaux à des scènes. Je le détesterais sans doute aujourd’hui, pour les mêmes raisons qui me font me frapper le front devant Xavier Dolan. Rien de plus casse-gueule que des synesthésies pop. Il faut être grand cinéaste pour imposer ses évidences. Je suppose qu’à 12 ans, Danny Boyle, ça passait. Ses signatures sont restées, au point de s’être longtemps dressées dans ma cinéphilie en maître-étalon au pied duquel est venu se planter un embarrassant nombre de réalisateurs qui n’avaient rien compris à la musique de film. A Perfect Day est une chanson d’overdose (mais, Heroin, surtout pas – il paraît que Guillaume Canet a fait ça), Sing est pour ces matins froids trop pleins de résolutions (de retour de rave, des urgences, de fête étudiante minable aux prolongations ratées), les ambients faussement sereins de Brian Eno n’annoncent que des menaces, Blondie et New Order peuvent donner sens et couleurs à une boîte de nuit de zone industrielle, l’intro de Born Slippy est le plus mélancolique de tous les spots SNCF et la petite pop de Mile End, comme 95% des chansons de Pulp, raconte le mirage du passage à l’âge adulte, exaltant et sinistre comme l’emménagement dans un nouvel appartement où tout finira par se répéter comme dans l’ancien.

2music

Well, revenons à la fin du disque. Trainspotting m’avait laissé dans le monde et la puberté sur Never Say Never Again. Qu’est-ce que t’es venu me raconter avec un « Trainspotting 2 » ? T’étais passé où pendant vingt ans ? On est en 2017, les gars ont maintenant 45 ans. De mon côté j’ai internet, et j’ai eu le temps de voyager, d’expérimenter et d’enterrer mes grands frères. Ils n’ont plus rien à me montrer ou me faire écouter. J’ai des vrais amis de vraie chair de 45 ans, et même des anciens toxicos dans le lot. Ils n’ont jamais vu Trainspotting. Trop occupés à l’époque à se défoncer pour de vrai. Pour voir des films en 1996, fallait-il encore sortir de chez soi. Ça conditionne une culture. Ce sont eux qui viennent aujourd’hui piocher dans mes disques durs.

Never Say Never Again. Je n’ai pas lu Porno, la suite qu’Irvine Welsh donna à son Trainspotting, que j’avais lu en français, et puis en anglais, pour le bac. (Mon bac, le vrai). Pas envie de savoir ce qu’ils étaient devenus. L’évidence qu’ils n’allaient pas devenir. Ou alors pires. Je préférais les laisser avec mes 12 ans. Ces gamins plus cools que nous avec qui on arrivait à acheter des clopes au PMU derrière le collège. Je sais qu’ils n’ont jamais quitté ce bistrot. Peut-être même qu’ils l’ont racheté. Qu’ils n’en ressortent jamais à la lumière du jour. Si je les cherche, je saurai qu’ils sont là.

Never Say Never Again. Trainspotting était, au mieux, à réactualiser. Le cinéma de Danny Boyle, ses cadres fous qui ne racontaient rien et sa jouissance de gamin découvrant les raccords mouvement étaient condamnés à prendre cher en vieillissant. Autant que les idées, plus numériques, plus coûteuses, du cousin américain Fight Club, l’autre gros pavé tombé trois ans plus tard (et qu’on n’abordera pas ici) sur cette invitation à faire le point avant d’aller plus loin. Ces films agités sur les vies à ne pas vivre. Racolage d’adolescents.

3 stayAucune réactualisation au programme. La réalisation de Trainspotting 2 est encore plus vieille que celle du 1. C’est d’autant plus marquant que Danny Boyle n’est pas du tout sur la même énergie que ses personnages. La crise de la quarantaine est-elle possible chez des hommes qui n’avaient strictement aucun plan, aucune cible à atteindre et qui sont mêmes étonnés d’être encore en vie ? Heureusement, on les retrouve après, ou trop cramés pour l’avoir connue. Quelques illusions en moins, un semblant de sérénité en plus. Petite surprise néanmoins, leurs silhouettes étonnamment sportives pour des anciens toxicos, qui trahissent les success story des acteurs et leur discipline de body-conformisme aux exigences de rôles américains.

Trainspotting 2, Le documentaire aurait eu une autre gueule. Celle de Danny Boyle par exemple, qui yoyote sur sa caméra d’addict. Son montage lui échappe. Le film entier lui échappe. Il a tourné des bouts de trucs qu’il a ensuite mis dans un mixeur. Pour voir. Pour retenter l’esbroufe. Son clip de 96 avait cette tendresse, cet aveu d’impuissance à adapter en grammaire de cinéma la langue d’Irvine Welsh. Ici, aucune musique de 2016 ne vient structurer sa confusion, son récit qui ne correspond à rien, à aucune génération, aucune voix, aucun point de vue. Le décrochage ne tarde pas. Il suffit que Renton rentre à Edimbourg. Derrière la vitre du tramway, rien. Un montage alterné de bribes de demi-secondes entre un visage qui n’a le temps d’aucun affect et le décor d’une ville devenue anonyme.

4 heroin

Bribes. J’ai vu le film il y a trois heures, je n’ai le souvenir que de bribes de débuts d’histoires séparés par des bouillies d’image issues du T1 (combien de fois revient ce plan de feu la mère de Renton feignant d’ignorer son fils dérobant ses économies ?). Au scénario : Begbie a un fils et des pannes sexuelles. Spud habite au 13ème étage. Il est aussi de temps en temps question de sa progéniture, cachée sous des blocs de papier acheté déjà jauni. Sick Boy veut faire des travaux. Renton fait du footing. Ensemble, ils réussissent à trouver des sous (la scène du pub protestant, seul segment qui tient debout) et arnaquent en trois plans et deux cuts une Union Européenne pré-Brexit.

Et il y a cette salvatrice Veronika, omniprésente, sésame scénaristique de 4 ou 5 situations, débarquée de nulle part et qui y retourne à la fin. Dans T1, la présence féminine, Diane, racontait autre chose de plus concret. Elle passe d’ailleurs ici le rappeler, assez gauchement. Le désir et le regret. La Femme. Celle avec qui, mais non. Un aperçu à travers vitres d’une vie réussie. Serait-ce la vraie Life ? Sans l’ironique Chose ? Un autre début de film que T2 ne poursuit pas.

Les trajectoires ne vont nulle part, les personnages n’évoluent plus. Tous finissent où ils ont commencé. Tu peux spoiler en racontant le début. Renton, divorcé et démissionnaire de sa Chose Life à Amsterdam, retourne vivre chez son père, dans la chambre de tortures qu’il avait fuite. Peut-être Sick-Boy-Simon finira-t-il par foutre le feu à son bar pour ne pas s’emmurer dans le décor d’une nouvelle génération de petits cons. Begbie retourne à la prison dont il s’était échappé sans grande imagination. Spud, auteur d’un prometteur récit oral en ouverture du film, devient Irvine Welsh (qui, en lâchant Renton, saute vers l’avatar le moins désespérant, celui en rédemption. Opportunisme de toxico).

5 heroin

La suite de Trainspotting a pour seul but de nous raconter qu’il n’y a aucune suite à Trainspotting. Quatre mauvais amis qui feront du surplace toute leur vie. Le ping-pong auquel s’amuse lourdement Boyle entre les 45 ans tout pourris et les 25 ans tout pourris de ses personnages sonne creux. Parce qu’en vingt ans, il n’y a rien eu. Du vide, donc de l’écho. Aucun d’eux n’a changé. Personne n’est mort depuis Tommy et le bébé qui rampait au plafond.

L’héroïne a toujours la même couleur. Il est des quartiers d’Edimbourg qu’aucun hors champ n’affecte. Aucun d’eux ne changera ces vingt prochaines années – et Danny Boyle en fera peut-être un T3 de vieux beau, encore plus stroboscopique et embarrassant. C’est un film avec des HLM. Il faut donc un fantôme d’espoir. Ici, la bénédiction à la main sale sur le front de leurs gosses accidentels, enfants de la drogue déjà déguisés en Macron, le col serré et le regard fuyant, terrifiés par ces épaves de début de siècle qu’on leur présente comme leurs pères.

6 deadMalgré tout, quel pied. Deux heures collées au truc, du tapis de course au dernier train. Je n’explique pas. Une soirée avec des vieux potes. Pas ceux vers lesquels on retourne quand ça ne va pas, mais ceux qu’on ressort quand ça va trop bien, pour saboter des bons films qui ne s’adressent qu’à des statuettes, ou une vie d’adulte qu’un compromis de trop menacerait de faire basculer en vie de con. Alors ils reviennent, foutent leur bordel et on se promet de plus ne jamais les revoir. Au moins pas avant vingt ans.

Trainspotting 2 est un ratage cohérent, complice, grandiose. Danny Boyle revient cyniquement vers sa fan-base, devenue jeunes quarantenaires qui, comme lui, n’ont pas eu le courage de magistralement foirer leur vie comme leurs potes de Trainspotting 1. Ces mêmes qui ont fait des colères grunge un ornement IKEA et accrochent des posters encadrés de Kurt Cobain dans la chambre du bébé d’un appart acheté sans stress à crédit.

Merde, il aurait en plus fallu livrer un bon film à ces gens-là ? Contentez-vous de ce T2 mal branlé qui avait envie de tout mais n’est arrivé à rien. Les naufrages de Renton, Spud, Sick Boy et Begbie vous font déjà la politesse de venir vous divertir, et de vous conforter. Laissez-les au moins vous cracher dessus, c’est de bonne guerre. Ah, et la nouvelle BO est toute pourrie également. Des remixes bourrins du premier et des trucs électros béats éthérés que vos gosses n’écoutent déjà plus. Je serais curieux de qui la prendrait comme départ de disco-quête.

Cet ado super cool dont vous voyiez dès le collège le devenir junkie est réellement devenu junkie. Il vous a retrouvé par facebook et est venu vous attendre à la sortie du boulot pour vous remonter des vieux souvenirs, et vous soutirer un billet en fin de soirée pour son héro. Ne lui faites pas l’insulte de l’aider à s’en sortir. C’est lui qui vous a appris à rire du Chose Life que vous vivez aujourd’hui. Donnez-lui ses thunes. Et foutez-le dehors. Si le lendemain matin votre porte sent l’urine, prenez ça comme de la reconnaissance. Il aura essayé d’écrire Lust for Life en pissant. Une bénédiction pour votre vie qui continue. Lui est reparti danser en 1996.

7 right

Commentaires

commentaires

Publié par
More from Antoine Mocquet

Marielle, clocher jusqu’à la lune / Féminisme partout, moustaches aussi

1973. Jean-Pierre Marielle vend des cathédrales de Chartres sur les marchés. Des...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *