The Bear under the Escalator, Notes sur Pizza, l’Ours-le-plus-Triste-du-Monde

L’un des symptômes les plus pénibles de l’agonie de l’homme à l’âge du fer est de croire que le paradis s’obtient grâce au progrès ; autrement dit : que l’illimité peut être limité, contenu, manipulé, agenouillé dans la boue et qu’on peut le dominer son pied dessus. L’arrogance a tellement déglingué la tête de l’homme qu’il est incapable de voir que tout son petit film qui le rend si fier, qu’il croit sincèrement plus juste, plus sain et plus humain que n’importe lequel des autres, n’est qu’une pauvre parodie de l’âge d’Or. Il ne voit pas que son rêve de remake n’est que le produit du cauchemar cosmique du monde. Il faudrait inventer de nouvelles lettres pour dire à quel point le monde moderne est moins qu’une série B.

Depuis quelque temps déjà – et de façon de toujours plus scandaleuse – ce sont les animaux qui souffrent les dégâts de la bêtise du remake raté. Le retour à l’absence de prédation de l’âge d’Or est la tendance. Il faut dire que l’homme répugne à la violence entre les animaux – ou plutôt entre lui et les animaux. Il veut toucher, jouer, caresser… Il ne veut pas de bêtes (dangereuses, sales et dépravées) sinon dans les abattoirs. C’est la seule chaîne alimentaire convenable à ses yeux. Au plus profond des jungles, du ciel et des océans le messager en costard cravate est venu : les carnivores et autres nuisibles doivent choisir leur camp : la destruction ou la domestication forcée.

Cependant, s’il n’est question d’aucune chaîne alimentaire naturelle dans la domestication, la dimension hiérarchique survit. Tout en haut trônent les chats comme sur la pointe d’une pyramide. Il faut se rendre à l’évidence : ils ont gagné. Un coussin, à manger, une porte ouverte, fermée, ouverte, fermée, à manger encore, des caresses… ? Ils n’ont qu’à demander. Le tigre, l’éléphant, l’orque peuvent écumer, gratter les sols, charger et sortir les dents et les griffes, ils sont bien loin derrière lui et bien assez peu nombreux pour pouvoir espérer le succès du moindre coup d’état. On pourrait arguer que le chien n’est pas bien loin, mais sa nature, son sens profond du sacrifice – c’est le seul animal qui aime plus l’autre que lui-même – le condamne à un éternel dédain (c’est comme ça que l’homme traite son meilleur ami). Le chat, lui, à l’orgueil pour lui. Il sait parfaitement garder ses maîtres dans l’illusion qu’ils le sont.

Toutefois, aujourd’hui, si sa pole position n’est pas menacée, le chat la paye chère. Son amour propre en prend régulièrement un coup sévère. Il est, de fait, en première ligne de la seconde phase de la domestication engagée par l’homme, son stade critique : la peluchisation ; c’est-à-dire la naturalisation non plus appliquée au corps mais à l’esprit ; à l’esprit jusqu’à l’âme.

Roar

Cette opération de métamorphose anti-Ovidienne a la particularité de ne pas avoir besoin de laboratoire pour se réaliser. Un téléphone portable suffit. La peluchisation, c’est aussi (et surtout) de ne considérer d’existence à l’animal que par (ou pour) l’image. A défaut de gloire, tout le monde veut son morceau de remake de l’âge d’Or. Il n’y a qu’à bien observer : à quelques mesures près les réflexes des visiteurs des zoos sont les mêmes que ceux des musées. Les animaux – sauvages ou domestiques – sont tous captifs de l’image. Ce n’est plus l’homme qui les domestique, mais la possibilité que l’homme s’offre d’en faire une image. La faune, comme le disait Walter Benjamin de l’art, est en quelque sorte passée à l’âge de la reproduction technique. La pellicule passait encore, les animaux pouvaient filer au travers (les coups de pattes biens réels qu’a réussi à placer Neil, le lion pas du tout apprivoisé de Melanie Griffith sur le tournage de Roar) et on faisait avec de très beaux films (et encore aujourd’hui, à de très rares occasions, comme avec Babe, un Cochon dans la Ville), là, c’est dans l’épaisseur digitale de l’image amateure qu’ils sont englués comme dans une cage.

A la toute fin de sa conférence, qui sera plus tard intitulée Rituel du Serpent, consacrée aux indiens pueblos, Aby Warburg commente une photo qu’il a prise à son retour du Nouveau-Mexique : « Dans une rue de San Francisco, j’ai pu prendre un instantané de l’homme qui a triomphé du culte du serpent et de la peur de l’éclair, l’héritier des habitants primitifs et du chercheur d’or qui a éliminé l’indien. C’est l’oncle Sam, coiffé d’un haut-de-forme, marchant fièrement dans la rue et passant devant un édifice circulaire néo-classique. Un câble électrique est tendu au-dessus de son chapeau. Dans ce serpent de cuivre d’Edison, il a dérobé l’éclair à la nature. » Avec l’image 2.0., cette nébuleuse digitale informe, l’homme du XXIe siècle, lui, a définitivement dérobé l’animal à la nature. Le Grand Ravissement raconté dans The Leftovers a déjà eu lieu chez les animaux. Et ceux qui restent, ceux qui expérimentent, entre les safaris, le braconnage, la pollution, les incendies, l’invasion du béton de la ville, les foreuses monstrueuses, les pelleteuses, ce monde à la dérive, évidemment, sont tout autant à plaindre : ils sont à l’avant-garde de la fin du monde.

Le cas de l’ours polaire Pizza (ce qui revient à appeler un ver-de-terre Apollon) est, à ce titre, particulièrement édifiant. Les documents produits par l’association « Asia Animal » montrant l’animal enfermé dans une cage de 40 mètres carrés, avec ses murs mal peints et ses vitres en plexiglas, perdue au milieu du centre commercial de ville chinoise de Guangzhou (qui retient également prisonniers des loups du grand Nord) sont insupportables. Elles le sont d’autant plus que la foule excitée de visiteurs ne semble à aucun moment se soucier du bien-être de l’animal, qui n’a aucun espace d’intimité pour se cacher. Il n’y a pas d’empathie là où il y a possibilité de faire un selfie. Personne ne voit la misère kitsch du revêtement en plastique pourri imitant la banquise, personne ne semble apercevoir comment les néons criblent horriblement la boite comme celle d’un bordel du quartier rouge d’Amsterdam (aucune lumière naturelle ne parvient). On se fout royalement que Pizza ne soit plus rien de majestueux, qu’il ait une attitude dépressive (il enfouit sa tête dans sa gamelle pour se dérober des regards), qu’il se baigne comme un damné, marche dans une neige artificielle de patinoire absolument pas poudreuse, que son regard soit vide et que son corps de vieille peluche ait été rendu flasque par l’inactivité. On se marre quand il se prend la tête entre les pattes – so cute. Aristocrate polaire déchu, il n’est là, dans ce cube transparent, que pour essuyer le feu des flashs de millions d’images. Puisque la technique numérique l’a rendu obsolète, c’est la cage transparente, maintenant, qui fait office de chambre noire, qui cristallise le prisme du regard. – Il y a peu à parier que s’il les avait connus avant, le pauvre Pizza aurait la nostalgie des bons vieux barreaux en acier.

BabeÉbahis qu’on est par leur majesté, on se méprend souvent au sujet des quatre premiers vers des Augures d’Innocence de William Blake : « Voir un monde dans un grain de sable / Et un ciel dans une fleur sauvage, / Tenir l’Infini dans la paume de sa main / Et l’Éternité dans une heure ». Bien évidemment, la réalisation de tels désirs de mainmise sur la nature, l’espace et le temps n’est possible que dans la vision poétique. Dans la suite de son poème, toutefois, Blake, qui pressent avec son sens prophétique particulièrement aiguisé la dérive progressiste de l’homme moderne, ne se réserve pas le droit d’avertir les risques qu’encourent ceux qui prendraient ces quatre vers au pied de la lettre. – Quelques exemples parmi tant d’autres : « Un Rouge-Gorge mis en Cage, / Et voilà tout le Ciel en Rage. […] Un chien qui meurt de faim sur le seuil de son Maître / Prédit la ruine de l’État. / Un Cheval qu’on fouette en Chemin / Réclame au Ciel du sang Humain. / Chaque cri du Lièvre traqué / Fait au Cerveau une fibre éclater. / Pour une Alouette à l’aile blessée, / Un Chérubin cesse de chanter. […] L’Agneau qu’on met à mal allume la guerre civile. » Tous ceux qui se prennent pour dieu mettent en péril l’équilibre cosmique. Tous payent à la caisse de la douleur. Il y en aura pour tout le monde qui n’en veut pas. Les soldes sont permanentes. A toutes les années d’humiliation de Pizza, pour chacune de ses photos prises, correspondent nombre de catastrophes monstres, d’accidents, de faits divers oubliés par l’AFP et de cancers. C’est indéniable. Que l’on considère toutes les douleurs infligées aux animaux, leur devenir image qui se substitue à leur être sauvage, et nous comprendrons l’état du monde actuel.

Il nous faut nous, à notre tour, prendre tous les funestes châtiments de ces vers au pied de la lettre comme le mauvais cinéaste de la parodie de l’âge d’Or a pris, lui, les quatre premiers. Nécessite de ré-é-qui-li-brer. On le répète : les animaux sont à l’avant-garde de la fin du monde. Et nous sommes, nous, juste derrière, déjà plus très loin non plus (et même déjà, pour une bonne partie, dedans jusqu’aux genoux).

Anyway, avec la chance que t’as Pizza, quand tu seras libéré de l’image, dépeluché, la banquise aura fondu. Peu importe la tournure que prendra ton affaire maintenant, le mal est fait, et il a été fait de tous les côtés.

Qu’on le veuille ou non, tu as été vengé.

Et des milliers d’autres animaux le sont aussi, quotidiennement.

– « Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent » (Céline).

– Peut-être… Tout ça reste de toute façon vraiment très triste.

Pizza-triste

Commentaires

commentaires

More from Arthur-Louis Cingualte

AUDREY DANCE WITH ME – TWIN PEAKS, THE RETURN

« Le style est puissance isolante. » Gabriele d’Annunzio Twin Peaks, d’abord, c’est la...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *