The Leftovers, Le Rêve de Kevin

Avec la vision de Saint-Eustache, un autre gros morceau de l’imaginaire occidental où intervient le tag « rêves/visions de cerf » est le « Rêve d’Arthur » (avec ses déclinaisons, au sein du Cycle du Graal) : encore adolescent – avant qu’il ne soit roi ou ne sache quoi que ce soit de sa vraie nature – Arthur rêve qu’il est à la chasse. Dans une clairière, il découvre un cerf entièrement blanc (il ne le sait pas, mais il s’agit sans doute du druide Merlin métamorphosé) et le poursuit à travers bois, jusqu’au rivage d’un lac aux eaux transparentes et entouré de brumes étranges. Le cerf a soudainement disparu, et du lac surgit une main surnaturelle brandissant une épée qu’elle agite trois fois en direction de l’adolescent. Rêve de prédestination royale : Arthur se réveille en nage.

 

Le 14 octobre, Kevin Garvey essayait de sauver un cerf égaré en ville – en vain : ce dernier fini écrasé quelque minutes avant la Soudaine Disparition. Trois ans plus tard, un cerf se manifeste de nouveau à lui mais c’est finalement pour s’offrir « en holocauste » à des chiens errants (ceux dont les maîtres ont « disparu » et qui ont depuis envahi la périphérie de Mapleton). Histoire de bien faire comprendre à Kevin : « Vraiment, cesse de vouloir me sauver ».

Déjà, dans le monde pré-Disparition, Kevin Garvey est un représentant de l’ordre hanté par la possibilité d’un « but supérieur » et, surtout, qui semble encore se référer à un héroïsme d’antan (à la Jack Shephard des premières saisons de Lost) : or traditionnellement, le cerf symbolise justement la fonction royale (le degré le plus élevé de la fonction chevaleresque, protectrice de l’Ordre et de la Justice). Mais le monde d’avant n’est plus… Sauf que, Post-Disparition, Kevin croit encore pouvoir « sauver » celui-ci : c’est-à-dire maintenir l’ordre à Mapleton, voire restaurer la ville à son état antérieur (en fait traduire : retrouver sa famille telle qu’elle était auparavant). En effet Kevin n’a subi aucune perte lors de la Soudaine Disparition (du moins c’est ce qu’il croit), et ce n’est qu’avec le départ de Laurie pour les Guilty Remnant que son monde vola réellement en éclats. Avec une certaine dose de mauvaise foi ou d’aveuglement, ce sont alors ces derniers qu’il tient secrètement pour responsables de ce qu’il a perdu : « Ils ont pris ma ville, ils ont pris ma femme et, par extension, ils sont en train de faire s’éloigner ma fille ».

 

Une nuit, Kevin rêve que Dean, le mystérieux « tueur de chiens », chasse des G.R. au milieu des bois (parmi lesquels Laurie) ; plus tard, dans un autre rêve, il découvre des corps de ceux-ci empilés à l’arrière du pick-up de Dean, là où ce dernier dispose habituellement les chiens qu’il abat… C’était à la fin du pilote de la première saison – alors qu’un Kevin horrifié assistait à la mise en pièce, par les chiens errants de Mapleton, du cerf venu le visiter la veille – que Dean lui apparaissait et s’adressait enfin à lui, le priant de le rejoindre dans sa « sainte chasse » : « Ce ne sont pas nos chiens ».

A l’instar des fédéraux et de leur politique touchant les nouveaux cultes apparus ici et là depuis la Soudaine Disparition, Dean est de ceux qui préconisent une solution radicale (l’éradication) ; mais comme Matt Jamison, Kevin pense quant à lui pouvoir leur faire « entendre raison ». C’est tout le sens du pari fait un soir entre Kevin et Dean à propos d’un des chiens attrapé ensemble : le premier veut prouver au deuxième qu’il peut les « domestiquer » (les chiens sans maîtres, les G.R.)… Serait-ce la tension entre ces deux tendances – la tendance Matt (le Prêtre) et la tendance Dean (le « Chasseur »1) – que Kevin vit jusque dans sa chair, provoquant une scission entre sa personnalité diurne et une autre, nocturne2 ?

 

N’ayant aucun souvenir de ce pari nocturne, Kevin n’essaie même pas de dresser le chien (particulièrement sauvage) et le garde attaché à l’arrière de la maison, sans vraiment le nourrir. Plus grave : il tabasse et kidnappe finalement Patti Levin, la leader des G.R. à Mapleton… Après l’épuration de ceux-ci en fin de première saison – et après que Jill, la fille de Kevin, ait libéré le chien en question pour partir retrouver sa mère Laurie chez les G.R. – celui-ci réapparaît dans les dernières minutes et vient docilement se soumettre à Kevin, comme s’il était tout à coup devenu son maître naturel… C’est que les dernières illusions du policier, concernant les possibilités de sauver Mapleton, viennent définitivement voler en éclat. Et c’est qu’avant de se tuer devant lui, Patti a réussi à lui faire partager le constat des G.R. : le « monde d’avant » a totalement disparu et ne saurait être retrouvé. Le cerf a fini de hanter Kevin, et le chien errant peut prendre auprès de ce dernier la place désormais vacante.

Chasseur de chiens

Selon Reza Aslan, le consultant ès spiritualités de la seconde saison, si Kevin a des « épisodes » (une scission diurne/nocturne, des visions et des rêves particulièrement saisissants) il n’est pas forcément assimilable à un « prophète » : « Si je devais choisir, je dirais qu’il est un personnage shamanique. […] [Les shamans] ont cette capacité à aller dormir et à traverser – physiquement ou mentalement – de grandes distances jusqu’à d’autres plans d’existence, puis de revenir. […] Ils ont souvent un guide animalier. En fait, pour beaucoup de shamans, la première étape de leur initiation consiste à se trouver un esprit-guide, un animal avec qui communiquer et qui les aide à voir l’Autre Monde. […] Ils entrent dans d’autres états d’expérience, souvent pour se mettre au service des autres »3. Mais il ne faudrait pas pour autant associer le shaman à la fonction sacerdotale : non seulement tout porte à croire que c’est le personnage de Matt Jamison qui, dans l’entourage de Kevin, incarne celle-ci (voir sa capacité remarquable à citer des passages entiers des livres saints), mais les collectivités comptant des shamans disposent également de prêtres (ou assimilés). Selon Mircea Eliade, la définition la moins hasardeuse de shaman – une terme originaire de Sibérie et d’Asie Centrale mais depuis devenu générique, voire « fourre-tout » – est « spécialiste d’une transe, pendant laquelle [l’]âme est censée quitter le corps pour entreprendre des ascensions célestes ou des descentes infernales »4 (voir l’hôtel de International Assassin). Le shaman est donc celui qui occupe une « fonction visionnaire », celle-ci étant associée aux pouvoirs de guérison (comparable au medicine man amérindien). Toujours selon Eliade, l’élection à ce titre se fait de deux façons : soit par hérédité (et Kevin tire visiblement ses capacités de son père), soit après la traversée d’un événement insolite (telle la Soudaine Disparition, pour Kevin Garvey Sr – mais alors, également pour le reste du monde ?)5

Le gros problème du shamanisme, c’est qu’il constitue un rapport au monde où l’individu est autant en contact avec les « influences supérieures » qu’avec les « inférieures », et qu’il frôle alors la psychopathie6 : « En revenant à la vie [après le voyage dans le monde infernal], ils [les shamans sibériens] racontent qu’ils ont été taillé en pièces par les démons ou les esprits des ancêtres […]. Les différentes espèces de souffrances qu’éprouve le futur chaman sont valorisées comme autant d’expérience religieuses : les crises psychopathologiques sont expliquées comme illustrant le rapt de l’âme par les démons7 ou lors de ses voyages extatiques aux Enfers ou au Ciel ». Non seulement cette fonction implique une ascèse, condamnant par définition celui qui l’incarne à vivre en marge de la communauté (à « rompre avec les vivants »), mais le shaman peut donc également s’avérer dangereux pour celle-ci : si Kevin a battu puis enlevé Patti sans même en être conscient, Kevin Sr n’a-t-il pas de son côté vandalisé une bibliothèque avant de s’en prendre à Dennis, l’adjoint de Kevin Jr (et on comprend qu’il n’en est pas à son premier accès de violence) ? Ces points particuliers pourraient annoncer les prochains défis que Kevin devra relever : lui qui est tant attaché à ses rôles de conjoint et de père de famille – famille dont les délimitations ne cessent d’ailleurs de bouger, à chaque fin de saison – concilier ceux-là avec une « fonction shamanique » risque d’être plutôt difficile (et on a vu que Nora avait déjà du mal à vivre ses « épisodes »)…

Lors du finale de la deuxième saison, le chien de Kevin – mis en cage à l’entrée de Jarden durant l’intégralité de celle-ci (comme le fut aussi Kevin finalement, à l’intérieur de cette même ville) – s’enfuit, à peine libéré (selon la logique des « clin d’œils inversés » liant entre elles les deux premières saisons). C’est que Kevin vient tout juste de revenir – sans aide cette fois, et beaucoup plus aisément que la première – de son deuxième voyage extatique jusqu’à « l’Autre Côté » : il a pleinement réussi les premières étapes de son initiation et n’a donc peut-être plus besoin de guide animalier… Du moins, plus de celui-ci. Car en toute logique, il devrait être remplacé par un nouvel animal lors de la prochaine saison (et on devrait, si on s’en tient toujours à la logique interne de la série, l’avoir déjà aperçu). Alors, quel sera-t-il ? Un oiseau peut-être, dont plusieurs spécimen hantaient déjà cette deuxième saison8 ?

Fresque Kevin
Image du générique de la saison 1 (Jon Foster & Garson Yu)

L’élection shamanique de Kevin étant d’ordre héréditaire, il est naturel que la prochaine saison se déroule en Australie, le continent justement choisi par son père pour s’y établir – à moins que ce fusse uniquement pour entrer en contact avec son fils lors de sa « descente » de l’Autre Côté. D’ailleurs, la chambre d’hôtel où Kevin se débattait là-bas n’était-elle pas la réplique exacte de celle où son père effectuait au même moment son rituel, dans la ville de Perth ? N’est-ce pas David Burton9 – ce « Lazare » avec qui Douglas, (le ressuscité devenu stylite à Jarden) semble établir une relation épistolaire, en début de saison – qui, revenant d’entre les morts après avoir été placé dans une grotte près de Perth, raconta précisément être « juste allé à l’hôtel » ?..

Mais d’abord, pourquoi l’Australie ? Peut-être parce que ce continent est à sa façon un « Extrême-Occident » (la civilisation occidentale s’y étant établie de façon particulièrement brutale, luttant toujours autant avec l’hostilité et l’inertie du milieu naturel – indigènes compris) ; mais aussi une des dernières réserves d’axis mundi authentiques dont puisse encore disposer le monde moderne (s’y trouverait par exemple les plus anciennes traces d’initiation shamanique, avec la Sibérie)… Pour ses aborigènes, c’est en effet le continent australien dans son ensemble qui constitue un territoire/livre sacré : un véritable « Théâtre de la mémoire » où ceux-ci peuvent encore – quand les régions auxquelles ils sont attachés n’ont pas été trop modifié par le « Blanc » – entrer en contact avec le « Temps du Rêve », cette époque anhistorique d’où est partie toute la manifestation, où ils peuvent entrer en communication avec leurs ancêtres et contempler l’ensemble de la connaissance sacrée.

 

Puisqu’il faut finir, et qu’on évoquait précédemment les oiseaux… Il se trouve que certaines tribus aborigènes se transmettent un « rêve » – un conte primordial, lié à une zone géographique ou un relief particulier – particulièrement proche de la Conférence des oiseaux du poète persan Farid al-Din Attar (encore lui, remember Lost ?), bien qu’il concerne un tout autre animal (le semi-légendaire tjilpa)10 :

« L’histoire raconte qu’un jeune ancêtre Tjilpa, quelque part au nord des monts Macdonnell, vit deux plumes d’aigle tomber du ciel et voulut savoir d’où elles venaient. En suivant la Voie lactée à travers les dunes, d’autres Hommes-Tjilpas se joignirent à lui et ils formèrent bientôt toute une troupe. Ils poursuivirent ainsi leur route. Leur fourrure était toute hérissée dans le vent d’hiver et leurs pattes crevassées par le froid. Finalement ils atteignirent la mer à Port Augusta et là, ils virent dans la mer un mât si haut qu’il touchait le ciel (comme la montagne du Purgatoire de Dante). Les plumes du ciel blanchissaient sa partie haute et les plumes de la mer sa moitié basse. Les Hommes-Tjilpas couchèrent le mât et l’emportèrent en Australie centrale. »11

Kevin and Sr

 

________________________

1. A noter que Dean – ce bonhomme au « bon sens populaire » et qui semble en savoir plus qu’il ne le dit – n’est pas sans rappeler, en certains endroits, le John « who is this guy » Locke des premières saisons de Lost.
2. Le policier (le représentant de l’ordre), le prêtre, le « tueur international » (équivalent alors au « chasseur » ?) – avec les habits de G.R. – seront justement les costumes disponibles dans le placard de la chambre de Kevin, à l’hôtel situé de « l’Autre Côté », dans l’épisode de deuxième saison International Assassin
3. http://www.vulture.com/2015/10/leftovers-questions-reza-aslan.html
4. Mircea Eliade, Le Chamanisme et les techniques archaïques de l’extase
5. « On devient également chaman à la suite d’un accident […] lorsqu’on a été touché par la foudre, qu’on est tombé d’un arbre, ou qu’on a traversé impunément une épreuve homologable à une « épreuve initiatique » » (Mircea Eliade, Initiation, Rites, Société Secrètes)
6. Pouvant impliquer, dans de rares cas, des actes de cannibalisme. A ce titre, un rapprochement serait à faire entre les « voyages shamaniques » et l’art du profiling d’un Will Graham, dans la série Hannibal (Bryan Fuller, 2013 – 2015).
7. Catégorie où finalement ranger Dean – qui d’ailleurs s’autoproclame « ange gardien  » – lui qui a sans doute attiré plus d’une fois Kevin à la cabane de Cairo (et qui cherche à flatter la part du « leader » chez ce dernier) ?
8. Dans International Assassin, l’un d’entre eux, pris au piège dans l’hôtel, semblait d’ailleurs déjà fonctionner comme « double » de Kevin…
9. Qui porte le même nom que le personnage principal de La Dernière Vague (Peter Weir, 1977). Citant également Pique-nique à Hanging Rock (même réalisateur, 1977), cette deuxième saison baignait déjà dans une forte « diégèse australienne ».
10. En anglais native cat (« chat indigène »). Il s’agirait plus d’un petit marsupial, aux moustaches démesurées et à la queue striée s’élevant verticalement au-dessus du dos. Malheureusement tout laisse à penser que l’espèce a disparu.
11. Bruce Chatwin, Le Chant des Pistes

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