The Log Lady, In Memoriam

Une grande œuvre ne possède pas un centre unique, mais plusieurs – qui se dévoilent successivement à mesure que nous revenons vers cette œuvre, que nous la relisons ou la revoyons, que nous lui accordons de nouveau l’attention amoureuse qui est seule l’apanage de ce qui nous a rendus plus conscients et plus riches. Ainsi de Twin Peaks, que nous avons d’abord découverte en suivant les enquêtes de Dale Cooper, puis en nous concentrant sur les tragédies de Laura Palmer, puis en savourant les romances contrariées de Audrey Horne et Donna Hayward ; tout cela en tentant, chaque fois, de reconstituer avec un degré de précision supplémentaire le puzzle éternel de la mythologie qui dévoile son petit théâtre du sacrifice au fond des bois. Puis vient le jour où c’est Margaret Lanterman, alias The Log Lady, qui se révèle être à son tour une croisée des chemins aussi capitale que des personnages plus connus – et hélas, ce jour poignant est celui où son interprète, Catherine Coulson, quitte notre monde pour abandonner derrière soi l’image immortelle d’un personnage aux idiosyncrasies merveilleuses.

Dès l’instant où, taquinant un interrupteur pour obtenir le silence dans la salle commune de Twin Peaks, elle faisait son entrée dans la galerie des grands excentriques, sa silhouette vieillotte, mutique et secrète imposait un tempo personnel, comparable à nul autre, où la sobriété recueillie, rehaussée d’une subtile pointe d’orgueil farouche, imprimait subito presto notre œil captivé et notre âme attendrie. « Qui est cette dame avec une bûche ? » demanda Dale Cooper. « On l’appelle la Dame à la Bûche », répondit laconiquement le shérif Truman. Sous la plaisanterie, affleurait la vérité des blasons et des totems : celle des êtres promenant sans cesse avec eux ou sur eux l’objet dans lequel se concentre un maximum d’étrangeté intense, qui n’est autre qu’un condensé de leur psychisme troublé. D’un épisode à l’autre, la Log Lady transportait entre ses mains fines une bûche grosse comme un enfant pétrifié, à l’image des saintes qui sur les retables gothiques tendent à bout de bras l’instrument de leur supplice ou de leur conversion. Pour ceux qui l’avaient connue dans sa jeunesse, avant le drame, elle pouvait encore apparaître comme Margaret Lanterman, la veuve qui n’aurait jamais d’enfant et dont le destin serait désormais d’entendre dans la nuit les cris de terreur des adolescents sacrifiés aux dieux de Twin Peaks.

Le scepticisme de Dale Cooper nous obscurcissait ce fait indubitable : dans la petite ville, la Log Lady était la seule personne qui pouvait faire état d’une expérience proche et durable de la sacralité sanglante qui rôdait sous diverses formes meurtrières. Initiée dès le temps de l’école aux lumières blanches et aux hululements des hiboux, Margaret a perdu son mari bûcheron le lendemain de ses noces, lors d’un incendie mystérieux dans la forêt. Une anecdote qui n’est rapportée que deux fois durant toute la série – mais qui est bel et bien l’événement tragique le plus amont qu’on puisse trouver dans la chronologie humaine de Twin Peaks. La Log Lady est celle qui a vu et celle qui a entendu, celle qui connaît les hiboux et qui connaît le feu, celle qui a été frôlée par la mort et qui peut désormais la pressentir autour d’elle. Que la course désespérée de Laura Palmer, Ronette Pulaski et leurs poursuivants soit passée près de son chalet, n’est pas une coïncidence de roman policier, mais une conjonction presque métaphorique : pour que la fugue de mort de Laura acquière une présence spectrale dans les coulisses de sa tête médusante émergeant du plastique, il fallait qu’une oreille métaphysique soit prête à la percevoir.

Cependant, à rebours des témoins volubiles, la Log Lady choisira pour communiquer avec ses concitoyens mortels un objet aussi simple qu’une coupe de charpentier, cette fameuse bûche, le résidu le plus basique du travail de feu son mari. Ce ne sera pas la dame qui parlera, mais son symbole portatif, aux paroles aussi cryptiques que la Pythie de Delphes, qui percevra et transcrira les choses : « My log saw something that night ». C’est la bûche qui ordonnera le rythme de la divulgation, par des paroles telles que « Deliver the message ». Et par sa présence, la bûche offrira les conditions d’un déchirement du voile de la réalité, ce voile qui dans Twin Peaks prend la forme de lourdes draperies rouges arrangées en labyrinthe de perdition. C’est pourquoi, lorsque le Géant apparaît à Cooper pour déplorer : « It is happening again », la Log Lady est la seule dont le regard trahit qu’elle participe à cette vision mystique, qu’elle n’a rien d’étranger pour elle, et qu’elle en comprend intimement tous les deuils et les douleurs qu’elle suppose. D’où le fait que, sans surprise, dans l’épisode ultime, à l’instant où les conséquences à venir des rites, et l’accomplissement nécessaire de ces derniers, entrent dans la lumière nocturne du bureau du shérif, la Log Lady apparaisse à cette « minute » proverbiale de Cooper, pour apporter l’huile de moteur, cette offrande rituelle divulguée par son défunt mari à l’heure de sa mort, et qui n’est autre que « an opening to a gateway », la clé vers le royaume périlleux des divinités assoiffées de garmonbozia.

C’est l’heure du danger où le Sphinx doit rendre ses clés aux mortels qui veulent tenter de rompre le rituel – et soupirer au calcul du risque presque absolu que ces mortels finissent eux-mêmes intégrés au rituel. Ne lui reste plus, alors, qu’à se retirer dans les coulisses de l’histoire – fantôme mélancolique et excentrique qu’il nous sera impossible d’oublier. Personne, aujourd’hui, ne pourrait imaginer Twin Peaks sans les introductions de la Log Lady qui lui furent ajoutées postérieurement. Sagesse aphoristique, accord maintenu de la fatalité, hiératisme du kairos permanent, dignité de la dame à la bûche dont les tasses de thé ont pour corollaire le vol maléfique des hiboux. Rien d’anodin à ce que, à l’heure de la vengeance accomplie, l’agent renégat Wyndom Earle ait choisi, parmi tant de déguisements possibles, celui de la Log Lady. Celui qui veut maîtriser le récit de destruction qu’il rumine, n’a pas d’autre choix que de se calquer sur la personne qui tisse et trame au plus net et au plus près les récits de puissance et de mort. La Log Lady, fut, est, demeurera, la Grande Narratrice de Twin Peaks – l’aède à lunettes rouges et tweed, la consolatrice des cœurs solitaires qui ont survécu, l’élucidatrice oraculaire des mythes sacrificiels. Mais surtout, notre compagne impeccable et lunaire, sur les sentiers d’une histoire dont, grâce à elle, nous nous sentons tous, à tout jamais, une part intégrante – et aussi durable que notre âme.

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