The Neon Demon, La Fille-Bétyle

« I always check in the mirror to make sure nothing is see-through. »
Scarlett Johansson

 

– Jesse (Elle Fanning) ?

– Clairement au-dessus des standards artificiels pseudo-divins californiens. Elle, c’est la beauté absolue, le naturel hissé jusqu’au divin, de pur voisinage Olympien. Une Danaé que Zeus ne serait pas parvenu à féconder (elle est vierge), laissée là, intacte, barbouillée-dorée sur tout le corps. D’ailleurs, la maquillage retirée, elle transpire et suinte tellement toujours l’or qu’il semble impossible que le lanceur de foudres ait été le seul à l’(h)or(r)if(f)ier : elle a comme été léchée, très soigneusement, Vermeer’s style, avec force de salive en trombe, par le roi Midas lui-même. Une vraie déesse païenne déguisée comme un séraphin byzantin sur un retable sévillan. Elle brille tellement qu’elle fait cruellement culpabiliser ceux qui ne croient pas en Dieu.

Dean, le photographe amateur petite-fleur-bleue aussitôt amouraché, choisit d’immortaliser Jesse comme en une sorte de nature morte (nature assassinée conviendrait plus). C’est comme ça qu’on la rencontre d’ailleurs : déjà morte ; versée sur un sofa, la gorge tranchée, le sang qui ruisselle sur la poitrine, les épaules le long des bras qui pendent (attitude consacrée pour peindre les suicides d’Ophélia et de Chatterton ; voir l’extase de sainte Thérèse), le bout des doigts qui goutte. Dean la voit déjà morte. Comme la suite du récit nous le confirmera, il s’est tellement épris de la beauté de Jesse que la sachant inaccessible, il préfère la tuer symboliquement (c’est un bon garçon un peu timide). Il transfigure par la petite porte. Joue à l’intérieur. Confort. En toute facilité.

Le second photographe a bénéficié de l’aura de Jesse, Jack, pro brutal anti-fleur bleue est, lui, plus rôdé. Il transfigure son sentiment, cet espèce de syndrome de Stendhal, comme il convient. Son œil aiguisé sait qu’il est parfaitement inutile d’aimer la beauté absolue et parfaitement accessoire de la tuer symboliquement. Il voit plus loin, plus juste : il n’aime pas, il adore. Il s’accorde au morceau angélique. Se le tape. L’amour, pour Jack, c’est éviter de se coltiner la beauté de face. L’amour, comme celui qu’exprime Dean, fait ramper dans l’ombre, dans l’incertitude et l’attente de l’évanouissement alors qu’il faut se laisser subjuguer si on veut aller au bout de la beauté. C’est d’acte de foi dont s’agit ici. Sur le cou de Jesse, à pleine mains inspirées, Jack substitue l’or au sang. Il la dore comme Phidias ses sculptures chryséléphantines. Que Jesse soit une icône, une icône d’essence divine bien plus que de mode, la beauté ready-made, immédiate et miraculeuse, ne fait aucun doute pour lui puisqu’il sait que dans les veines de toutes les icônes c’est de l’or qui coule à la place du sang.

Déjà boule de neige de tous les regards, Jesse, en plus, n’est pas qu’image. La voix est là aussi, embaumée, poudreuse, Scarletto-Johanssienne. Ça fini d’assiéger le cœur, de l’emballer crescendo dans une cadence de bip alarmante. C’est l’hémorragie dans la tête de ceux qui la regardent. Le sang qui s’évacue par les yeux, les os des jambes de devenir pâteux, le sol qui sable-mouvante. Comme l’illustre Dean et Jack, il n’y a que deux alternatives : l’évanouissement ou l’acte de foi. Inévitablement, Jesse met dos au mur. Elle somme. Elle s’impose sans que l’on puisse l’éviter. Elle est l’ultime apparence. Le nombre d’or fait chair. Elle siège à l’intérieur de l’œil qu’elle tient en laisse, inscrite dedans, tatouée dans la pupille et versée tout le long du nerf optique. Une sorte d’anti-larme, de poisonneuse larme ravalée. « L’Œil voit plus que le Cœur ne sait » écrit William Blake. Là, avec Jesse, c’est encore plus fort. Sa présence est envahissante : un regard et c’en est fini : motricité conservée d’accord, mais médusation quand même. Avec une aisance déconcertante, de l’œil, Jesse se ménage un passage jusqu’au cœur – aux anges de déplier son tapis rouge.

Jesse d'or

Le récit, comme toujours chez Winding Refn, est redoutablement simple : Jesse vient d’arriver à Los Angeles. Seize ans mais elle emporte déjà tout sur son passage : la meilleure agence, le meilleur photographe, le meilleur couturier. En quatre rendez-vous c’est bouclé : elle est déjà le clou du défilé de l’année. On en oublierait presque que les trois femmes qui rôdent autour d’elle, (la maquilleuse, le mannequin avec retouches et le mannequin sans – respectivement : Ruby, Gigi et Sarah) agissent étrangement à son contact (vampyrisme, saphisme…). Fascinées, leur jalousie est comme menée à des confins cosmiques. Ce n’est pas un hasard : Jesse est l’ultime Cendrillon. Celle qui maintient depuis sa naissance la nuit sans qu’elle ne parvienne jamais à minuit. Elle n’a rien à cacher. Le coup de baguette de la fée Marraine agit pour l’éternité. Alors, évidemment, toutes celles qui la croisent développent la même haine, la même envie cruelle, que les demi-sœurs de l’héroïne de Perrault ont pour la petite dernière. Et la lune, au-dessus, toujours, qui demeure bien globuleuse sans qu’on sache si elle aime Jesse ou l’adore. Ça se sent : il va falloir qu’elle choisisse son camp.

Qu’elle pose, défile ou retire son maquillage, N.W.R. enguirlande Jesse avec tout un arsenal d’effets. Quand la lentille de l’objectif touche Jesse (Elle Fanning, l’une ou l’autre, dans The Neon Demon c’est la même chose) l’image se disloque, se court-circuite. Les enchevêtrements triangulaires, les pyramides (motifs qui reviennent à plusieurs reprises) qui environnent Jesse quand elle pose ou se languit, évoquent les aspects les plus géométriques de la biologie optique : prisme lumineux de la lumière décomposée, Dark Side of the Moon, néons, rayons x, interférences, diffractions, polarisations, réfractions, etc. Tout y passe. Jesse se balade dans les ondes électriques néonesques du regard comme à la maison : royale. Elle Fanning, pour Refn, c’est une sorte de Theremin que l’on touche et fait vibrer du regard, d’antenne olympienne réceptrice et émettrice, à la fois, d’anomalies, de clignotements à tuer un autiste, de flous émus, de sfumatos éblouis et de dédoublements cristal. Collée au regard qu’elle court-circuite, elle n’est pas seulement incluse dedans, elle est comme incluse dans le cristallin même de l’œil du spectateur halluciné.

Le regard est imité par la caméra de N.W.R., mais il l’est non plus, comme il est coutume traditionnellement, sur un plan subjectif mais sur un plan organique. C’est pour ça que quand le spectateur détourne son regard de l’écran, Jesse est encore là, plein champ, parfaitement disposée. Jesse, si on doit la réduire, ce n’est même plus un corps mais un œil. Le sien, le nôtre, une pyramide – néon position on – entre les deux pour électrifier l’ensemble.

Dans Ways of Seeing, John Berger note, lapidaire, que « les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent étant observées. »

Jesse (Elle Fanning), Démone du Néon du regard, c’est l’image-corps et le corps-photosynthèse, l’image irradiante, l’image comme potentialité infinie, l’image qui rend tout image. Jesse n’est pas la figure passive du regard actif, ce n’est, non plus, le corps de l’image qui suppose toujours un regard masculin (comme l’a brillamment théorisé Laura Mulvey dans article sur Rear Window d’Hitchcock), c’est la figure active, la femme devenue, tout à la fois, image et regard. C’est en cela aussi qu’elle est démoniaque. En quelque sorte, N.W.R. montre ce qu’il se passe quand, pour paraphraser Berger, les femmes se regardent absorber.

Jesse

Dans son Héliogable ou l’Anarchiste couronné, Antonin Artaud évoque certains des aspects de la configuration du culte du soleil pratiqué dans le temple du soleil à Emèse (aujourd’hui Homs) : « Le triangle renversé que font les cuisses, quand le ventre s’enfonce au milieu d’elles comme un coin, reproduit le cône obscur de l’Erèbe, dans l’espace maléfique duquel les adorateurs du phallus solaire, qui donnent en cela la main aux dévorateurs des menstrues lunaires, introduisent leurs exaltations. » Quand Jesse, elle, apparaît en clôture du défilé (la meilleure place) qui consacre la supériorité divine (puisque naturelle) de sa beauté, la face de la pyramide qui la nimbe des pieds à la tête est un triangle, à l’endroit celui-là, bleu néon-stellaire, bien dans le sol, indéboulonnable. Aucun phallus, si l’on poursuit la description du Mômo et que l’on applique les lois de la symbolique, ne peut l’atteindre. Le triangle c’est l’impénétrable. On ne peut y introduire aucune exaltation. C’est le symbole de la densité, de l’aplomb saillant du beau bondé, actif, dangereux, contre, à l’envers, l’enfouissement passif dans le creux canyonesque du bon. Le triangle à l’endroit, c’est la mise en ordre de la beauté, sa percée vers le ciel, le triomphe de son incorruptibilité. Jesse retourne la proposition de Roger Gilbert-Lecomte « Comme la caverne des mondes / tout le corps de la femme est un vide à combler » – tout corps de la femme est un plein à vider.

La beauté de Jesse, donc, la cuirasse et l’immacule contre toute tentative de possession. Elle la consacre éternellement vierge. Les hommes, prosternés, salivent devant elle, mais ils salivent adorablement et pour un corps qu’ils savent inaccessible, parfaitement impossédable. Ils ne peuvent ni l’épuiser, ni le vider. La violence de la vidange, alors, se concentre évidement ailleurs puisque quand, devant la beauté, les hommes, inoffensifs, salivent, les filles, elles, écument, moussent. Elles écument un méchant bouillon de rage qui ne demande qu’à éjaculer. Elles adorent debout, avec envie, désir et défi. Beauté naturelle hissée au divin versus beauté artificielle descendue dans le bon.

Dans son Livre Bleu, Strindberg, le Maître, enseigne au disciple que « Quand une tribu de sauvages commence à se prosterner devant une météorite et qu’ensuite cette pierre continue à être vénérée par un peuple pendant des siècles, elle accumule une force physique ou bien devient un objet sacré capable de transmettre son énergie à ceux qui possèdent le récepteur : la foi. Ainsi, elle peut faire des miracles totalement incompréhensibles pour les non-croyants. Un tel objet sacré, appelé amulette n’est pas plus extraordinaire qu’une lampe de poche électrique. Cependant, la lampe de poche n’éclaire qu’à deux conditions : qu’elle soit chargée et que l’on appuie sur l’interrupteur.»

Regarder Jesse c’est la vénérer. La vénérer comme aérolithe parfaitement découpé, comme accumulateur, pierre noire, comme la figure de Cybèle et de la Grande Déesse, la Magna Mater : la fille-bétyle. Le regard retourné sur soi, celui des autres, comme le sien, la pyramide au travers comme image de l’interrupteur. L’extase à l’envers, enroulé, en accumulation, en auto-absorption, le circuit clôt pour assurer la permanence du court-circuit. Le plaisir incomparable non pas d’être, mais de n’exister pour les autres et pour soi qu’hors de soi. L’être exotérique en somme, vidé de toute substance ésotérique mais chargé en masse de cette dernière pour tous les autres.

Jesse au miroir

Strindberg, cependant, averti les filles : « […] il peut être dangereux pour un mécréant de s’approcher d’un tel accumulateur ; on a vu comment les batteries des personnes qui ont la foi agissent même sur ceux qui ne croient pas et les mettent en danger pour peu qu’ils ne possèdent pas une prise de terre capable d’évacuer ce qu’il y a de bassement matériel. »

Comme le film nous le montrera, puisque Jesse n’est que pure matière bondée de beauté, pour Ruby, Gigi et Sarah, ces filles de la lune qui l’envient et la désirent à l’envers (le triangle à l’endroit) mais qui « ne possèdent pas une prise de terre capable d’évacuer », il n’y a – comme l’a expliqué Oswald de Andrade dans son Manifeste Anthropophage – qu’une possibilité pour atteindre la satisfaction : le cannibalisme.

Are we having a party ?

– Oh oui… très certainement. Et pas n’importe laquelle !

Une baignoire pleine de sang, une douche pourpre – Purple Rain – pour le laver tout en belles caresses érotiques Italie so 70’s… on ne verra rien de la dévoration de Jesse, juste la vaisselle. L’attention de Winding Refn se portera exclusivement sur son œil (très beau) que Gigi dégueule avant de se faire seppuku mode L-A et que Sarah récupère et ravale. L’œil, en effet, c’est le talisman. L’organe clef. Celui grâce auquel Jesse se regardait regardée. Non pas uniquement regardée elle-même et par les autres, comme elle le révèle à Dean au début, mais par la lune elle-même ; cette lune que Jesse assimile à un œil – l’Œil – depuis son enfance. Sans cet Œil pour remarquer que même dans le ciel on l’admire, sa beauté ne saurait être achevée. Avaler le sien après avoir bouffé le corps entier,  après en avoir laissé des litres se déverser pendant une menstrue de déluge de fin des temps (Ruby), ce n’est pas seulement atteindre la résolution d’une sorte de projet cannibale de récupération de la beauté, semblable à ceux de la comtesse Bathory et de certains indiens d’Amérique. Non, sans l’œil, cerise sur le gâteau de la perfection, la beauté reste dans les standards terrestres. L’œil, celui de Jesse est ce qui lui permet, du ciel au cœur des autres et au sien, de couronner la divinité solaire de sa beauté, de faire de la fille, pyramide à l’endroit, un bétyle.

Cannibale

On ne veut jamais y croire mais la beauté est démonique (voyez comme elle néone et bling-bling à l’âge du fer rouillé) – il ne fallait juste pas oublier que la lune, elle aussi, est une fille. Une fille morte à l’intérieur. Une fille jalouse de ne rien scintiller de doré.

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